Fleurs intérieures

Bertrand Els

Sous la coquille dans sa capsule
une fleur longue à naître
ses langues de feuilles
son bulbe

Bertrand Els

elle sait qu’en fin de tige
elle explosera en maints pétales
et pistils
blancs

Bertrand Els

quelques grains pourront boire
un peu de vent
tellement de soleil
que la distinction entre lumière et brûlure sombre
sera
sans importance

Bertrand Els

Sous la coquille la fine membrane
qu’il t’est soit-disant interdit
de franchir
une bulle solaire et au-delà une absence
peut-être
du jour   des heures  du temps tel que tu le connais

Bertrand Els

Milvus milvus

oeufs de Milvus milvus – Muséum de Toulouse

Dans le ciel, juste le souffle bleu des vagues et royalement, le milan. De ses plus belles plumes, il inscrit une ombre. Entre elle et lui, le fil d’une toile d’araignée. Se suspendent alors qu’il accorde ses phrases, les battements d’ailes du papillon jaune, les battements de coeur du batracien, du rongeur, de la couleuvre à collier.

Quand l’ombre est enfin ajustée, le monde se suspend. On l’oublie pour remarquer que derrière la colline un troupeau de nuages broute et puis sans doute s’endormira sur le versant sombre de la montagne. Leurs rêves ne se dissiperont pas avant ce soir.

Plusieurs fois le regard du milan croise celui du petit cadavre. Il y aurait comme une passation de pouvoirs. Aurait-on cessé les combats? L’arbre grince, un oiseau signe le contrat en se faisant passer pour un cobra. Le papillon reprend sa promenade de pétales, les reptiles regagnent les plis ensoleillés du muret. Sur les branches des haies parfois se croisent les doux regards noirs de quelques rongeurs si petits. 

La feuille fera semblant d’avoir tout oublié, il faut que tout recommence, même la brièveté.

Un messager

Muramasa Kudo

La porte s’ouvre

seule

entrent venus du jardin

un ange et le chat

l’un est un ruisseau
un filet d’air
la voix d’une vague

peut-être

l’autre est comme toujours
en lisière du silence

il est le seul
à voir à savoir

l’ange sort mais reste
comme la longue queue d’un cerf-volant

le chat

qui cherche la caresse d’avant le rêve.

Incantation

Par Brooklyn Museum, CC BY 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=22480908https://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Dogon_masks?uselang=fr#/media/File:Brooklyn_Museum_1996.200.3_Mask.jpg

Parfois l’arbre convoque
les masques

— les masques Dogon
les visages sculptés que portent les morts —

pour parler au soleil au travers des ombres

ils échangent leurs sagesses leurs rides et leurs crevaces
ils contemplent l’immobilité au delà de nos actes fous

ils sifflent et grincent quand les prédateurs se rapprochent

L’arbre aime tant que les sorciers évoquent la présence de ses frères

disparus

Je ne sais quel poème est scandé
jusqu’à ce que le ciel grince et se zèbre de cris

Poindre

La nuit la pluie tombent ensemble
si bien que je ne sais pas
si ce sont des étoiles ou de simples gravillons
qui s’en prennent aux toits

que faire de tous ces points qui sombrent
sans phrase
et point d’exclamation 

meubler le silence et le rêve en se servant d’une trame
rouillée
d’un mystère souillé
il y a de quoi pleurer

Le chat

Differantly (DFT) via creapills.com

Par la fenêtre   il regarde les vagues
certaines halètent en prévision de la plage
d’autres repartent

Dès que la porte s’ouvre  il bondit vers l’air   libre
il saute sur la table où sont posés des légumes et des fruits
l’odeur des végétaux l’intrigue   il décortique le message qu’ils ont pour lui
provenance     fraicheur et quelques détails sur le propriétaire de l’endroit où ils ont grandi

Il va rêveur de par ses chemins habituels qui favorisent de longues trainées d’ombres    Il va évitant les flaques de soleil   Quelques sifflements annoncent sa présence aux autres habitants du jardin  Personne qui ne sache que son errance a commencé

Le vent mélange les murmures entre eux   Ceux des vagues ceux de l’eau ceux des feuillages et ceux du temps qui passe 

Il va silencieux Il sait que ses pas et ceux de l’éternité ont quelque chose à se confier
         un mot enrobé de patience     un mot qui ressemble à un miaulement qu’il est le seul à comprendre.

JOANNE GREENBAUM

J’entends le crépitement des gouttes sur le sol pourtant il ne pleut pas
Est-ce la mer dans les frondaisons
brassés les grains de sable se mettent en route
l’étoile que je regarde tremble et pourtant ce que je contemple n’est que l’espace qu’embrassent encore un bouquet de photons
l’été est-il autre chose que le fruit de mon imagination

Mouvant miroir

青の間
Photo de yukio.s sur flickr
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Pour se regarder en face
le rocher
ne dispose plus que
de ce mouvant miroir
la vague

son coeur aussi lourd que son âme
le force à devenir froid
il fut un temps où imprévisible
il était le foyer volcanique 

il fallait vaguement le consoler
consolider ses idées

pour qu’il soit un rempart
de trois lettres