Phare

WR 104: A Pinwheel Star System 
Image Credit & Copyright: P. Tuthill (U. Sydney) & J. Monnier (U. Michigan), Keck Obs.ARCNSF

Encerclée par des étoiles naines
la nuit immense
la mer son corps crocodilien
la mer et la saveur aigre
la nuit immatérielle
le temps
est l’onde

de choc que provoquent naissance et mort
d’un bout à l’autre de l’existence

S’il n’y avait la lumière du port
la forêt et la mer ne seraient qu’une seule et même chose

Effroi

©Gerhard Richter Couloir
1964 150 cm x 135 cm Catalogue Raisonné: 52
Huile sur toile

 

C’est encore l’hiver pourtant
quand elle ouvre la fenêtre

c’est le printemps qui entre
grains de mimosa dans la chevelure
une parure de pétales de giroflée posée sur les épaules

il illumine de son regard chacun des livres anciens
de la bibliothèque

il en réveille quelques uns d’autres roussissent jusqu’à se faner
et périr d’illisibilité 

il s’assied dans le fauteuil du père défunt

chaque feuillet posé sur le bureau espère encore la signature du maître
mais

la porte claque lorsqu’elle referme avec brutalité la fenêtre

elle attend de voir comment le printemps prisonnier
va s’y prendre pour s’échapper

fuir
elle en rêve depuis tellement d’années
aller librement sans la moindre arrière pensée

aller là où le regard lourd du vieux ne va pas poser de nouveaux problèmes
être hors de porté du geste grossier qui la condamne à chaque fois

le plancher grince dans le couloir quelqu’un crie
de hisser la voile
la demeure familiale devient enfin une caravelle
ne manque plus que la houle
folle et l’ivresse

un fantôme tient déjà le gouvernail
est à la barre
usurpe le pouvoir

le printemps
son printemps à elle les voilà dans la cale

Elle ouvre la fenêtre
c’est l’hiver pourtant elle décide de jeter l’ancre
là dans le jardin près de l’acacia en train de fabriquer des milliers de soleils
pour d’autres univers.

Doucement

©cc

Tu vas par quelque avenue de la ville

tu vas un piano dans la cage thoracique

tu as le sentiment que c’est lui qui t‘emporte et te guide

lui qui pleure toutes les notes limpides des cascades

tu n’as plus le pouvoir de masquer ce qui ne va pas

le piano a décidé de vivre au jour claudiquant tel le fractionnement de la pluie

mélangeant folie de l’écoulement et mélancolie de l’empêchement

attente et impatience 

tu vas sans que ton coeur ne s’effondre sans plus te dissoudre totalement 

au milieu de toi-même l’impossible décision disloque le désespoir

tu vas la forêt dans l’âme 

l’humus coule de la source vers l’éternité 

Rien

©cc

Rien ne bouge

rien, c’est la feuille, le fruit, la branche, le tronc.
rien, c’est le gravillon, le sol, le sable, un coquillage.
rien, c’est la terre, la racine, le rhizome.
rien, c’est le chemin, la route qui mène à la montagne.
rien, c’est le village, les habitations, la gare.
rien, c’est la maison, ses chambres, ses meubles et moi.

Le beau ténébreux

Sur l’un des troncs une ombre s’allonge 

Le jour décroît la nuit s’avance de quelques pas

Une branche étire quelques fibres de soleil

griffes et dents carnassières

L’arbre abrite une panthère 

Le vent feule les frondaisons flambent 

L’écorce se crispe serait-ce le chat 

Qui aiguise ses griffes 

L’embrasement de la nuit en chaque reflet d’étoile naît de la morsure du fauve

sa robe telle une coulée de lave froide

Drame

Aux carrefours des grilles
rouillées
encerclé d’ondes de chocs
le caillou volcanique sombre
répercute sa chute
dévoile son envolée
la réalité ou simplement le constat de ses existences passées

il m’arrive toutes les nuits d’avoir peur d’un espace si petit qu’il ne se mesure même pas 
en nanosecondes
d’avoir froid de le laisser galoper seul le rocher
l’accident que le hasard s’efforce de reproduire

la brèche dans laquelle s’enfonce  le rêve en modulant le souvenir 

l’empêche d’être oublié recouvert de neige


pourquoi 

alors que je n’ai pas le pouvoir de modifier la trame

Voies

Cette étoffe lente
de velours noir c’est la rivière qui erre dans les bras de la forêt

L’eau sans remous semble s’alourdir en plein d’endroits

les poissons engourdis se laissent caresser par la vase froide

une voix lance un appel à la solitude et elle lui répond comme le font les cascades
les gorges sont pleines de noms élargissant les possibles

une famille de chants réchauffe la brume lui dénoue la chevelure
renoue des amitiés fortifie les sensations

au-dessus de la rivière infranchissable la meute vient de construire un passage
chaque membre de la troupe l’emprunte en suivant les pas de
la louve alfa

Freux

Il vient de lisser ses plumes
celui qui désigne l’hiver d’un cri
le jour au bord du gouffre se racle la gorge

il pourrait tenir dans ses serres
ce qu’il reste de minéral aux rivages assaillis
par les vagues 

son oeil noir abîme de l’âme 

regard intergalactique
semble savoir
que la toupie danse sur son unique pied

Milliers

©cc

Les larmes glissent le long de la vitre 
attirées par une force gravitationnelle
elles ne peuvent que s’écouler
il en est toujours de nouvelles qui viennent s’agglutiner reformulant l’écriture
des trajectoires précisant cet espèce d’effondrement inévitable

 
les routes neuronales de la pluie
ne sont pas que dérives
 

Au-delà dans le jardin les trames pluviales se superposent comme des voiles
selon l’épaisseur
selon la limpidité

sous l’olivier l’étoffe est transparente
en mer elle est bleutée
en montagne elle est duveteuse

Partout la lumière blanche est filtrée

Le noyau de la goutte est une particule d’étoile
un point discret
une pupille qui ne cesse presque jamais de rayonner par le regard
l’effondrement laisse un passage
ouvert 

la pluie partage et scande
le jardin
et l’au-delà tel un mille-feuille