Fleurs de prunier

White Plum Flowers, from the series Comparing Flowers, volume 6 (Hanakurabe), from the series Comparing Flowers, volume
6花くらべ
Artist: Shibata Zeshin (Japanese, 1807 – 1891)

Ce dimanche au jardin,


Très haut dans le ciel, des goélands
annoncent la couleur
des vagues

le mot se mélange aux feuillages verts
comme une partie du vent

l’absent souffle sur les fleurs pour réveiller
les papillons
autour des astres jaunes bourdonnent
les cueilleuses de pollen 

le félin noir se fatigue à avancer sur trois pattes
s’efforce à rétablir autour du manque l’ancien équilibre

il neige parfois des pétales de fleurs de prunier

de petites langues roses restent auréoler pour ce qu’elles prennent pour l’éternité autour des pistils si discrets

ailleurs, très loin, ils comptent les morts à l’unité près.
Ils en sont si fiers
dans mon corps ce coeur
se demande si
compte encore le vivant 


Source image

Rien

©cc

Rien ne bouge

rien, c’est la feuille, le fruit, la branche, le tronc.
rien, c’est le gravillon, le sol, le sable, un coquillage.
rien, c’est la terre, la racine, le rhizome.
rien, c’est le chemin, la route qui mène à la montagne.
rien, c’est le village, les habitations, la gare.
rien, c’est la maison, ses chambres, ses meubles et moi.

Voies

Cette étoffe lente
de velours noir c’est la rivière qui erre dans les bras de la forêt

L’eau sans remous semble s’alourdir en plein d’endroits

les poissons engourdis se laissent caresser par la vase froide

une voix lance un appel à la solitude et elle lui répond comme le font les cascades
les gorges sont pleines de noms élargissant les possibles

une famille de chants réchauffe la brume lui dénoue la chevelure
renoue des amitiés fortifie les sensations

au-dessus de la rivière infranchissable la meute vient de construire un passage
chaque membre de la troupe l’emprunte en suivant les pas de
la louve alfa

Milliers

©cc

Les larmes glissent le long de la vitre 
attirées par une force gravitationnelle
elles ne peuvent que s’écouler
il en est toujours de nouvelles qui viennent s’agglutiner reformulant l’écriture
des trajectoires précisant cet espèce d’effondrement inévitable

 
les routes neuronales de la pluie
ne sont pas que dérives
 

Au-delà dans le jardin les trames pluviales se superposent comme des voiles
selon l’épaisseur
selon la limpidité

sous l’olivier l’étoffe est transparente
en mer elle est bleutée
en montagne elle est duveteuse

Partout la lumière blanche est filtrée

Le noyau de la goutte est une particule d’étoile
un point discret
une pupille qui ne cesse presque jamais de rayonner par le regard
l’effondrement laisse un passage
ouvert 

la pluie partage et scande
le jardin
et l’au-delà tel un mille-feuille 

Les feuilles mortes et le chat

Certaines petites feuilles mortes

Ressemblent à des oiseaux 

Même si aucune ne s’envole

Elles picorent

Elles ouvrent les ailes 

Et là où il n’y a pas d’air

Elles raclent le sol

Aucun oiseau mort ne ressemble à la feuille 

Même si son envol va vers la mer

Gagne les airs 

Voilà ce que se dit le chat

Assis sur sa hauteur de coussins 

Rangés pour l’hiver 

En trombe

©BVE

À la cime du cestrum scintillent quelques fleurs
elles semblent répondre au frisson que provoquerait
l’oiseau s’il se posait sur une branche

Dans le pin deux pommes ressemblent au petit-duc scops qui dort

La mer d’un bleu acier ne sait plus vers où mener
le troupeau de ses vagues

Sur tous les chemins de pierre la pluie s’affole
au loin arrivent en trombe
les énormes chariots de l’orage tirés chacun
par huit frisons noirs

Rémiges

Elle est comme la main qui tremble, qui hésite, qui ne sait pas. Elle est comme en bas d’un tableau qu’elle refuse méthodiquement de signer comme si ce n’était pas le sien. Pourtant, ne l’a-t-on pas vue aller et venir, osciller, déplacer des grains de lumière, des perles d’ombre?

Elle est comme un coeur sensible, qui se bat contre les combats, un coeur qui se retourne et se retourne encore, se froisse peut-être. Elle est comme la petite balle qui rebondit tellement de fois. L’étoffe qui se défait, la voix qui se démunit, oublie l’existence des mots.

Elle reste invisible jusqu’à ce qu’un de ses mouvements mécaniques révèle les rémiges d’un jaune soleil.

Un bref instant

Les forces gravitationnelles
oubliées
La feuille morte vole vers l’arbre -et ce n’est pas un oiseau-
La fleur papillonne bien au delà de sa hampe florale
Et toutes les pensées une à une se détachent

Soudain le soleil dans le dos la mer comme un grand cétacé
soupire
tout le jardin frisonne et tremble en revenant à lui-même
le rêve éteint
le coeur gros au bord des larmes
incapable de dire si c’est la fatigue
les émotions sont parfois de tels fardeaux

Le chat noir

Ce qu’il regarde, c’est presque toujours le vent. Un souffle qui agite le feuillage graduellement. Tous ces détails qui pour la grande majorité des humains ne sont rien, ne signifient rien, tout cela est à ses yeux de première importance. 

Il observe les ombres, les zones de petite clarté, les mouvements infimes qui s’opèrent entre chaque ingrédient. Il sent, il sait que se tiennent là les furtifs remparts de son univers. C’est là qu’il rencontre les premières sentinelles du territoire extensible et souple qui est le sien. Un monde qui n’est pas censé nous échapper aussi facilement. Le langage des éléments avec tous ses reliefs sonores, olfactifs, temporels infimes.  

L’harmonie partiellement atteinte tremble et tangue comme l’ombre d’une pieuvre nuageuse, un fantôme rétablit l’équilibre insaisissable. Il voit entre les herbes et les pierres, la silhouette frêle d’un lézard, il aperçoit la mécanique hyptnotisante derrière la danse de la mante. Il entend une voix qui se hasarde au fond de lui, une musique rassurante, épanouie comme une fleur au soleil et décide qu’il est temps de fermer les yeux.

Sous les paupières, le monde liquide du rêve se mélange à la réalité qui se cristallise impassiblement. Peu à peu le sommeil soulève en rythme de petites vagues sur la mer noire du pelage. Il dort. Il réécrit de petites galaxies en petites galaxies l’infinité juste avant qu’elle ne se fossilise à jamais dans l’ambre.