Watts Towers

Pour toucher le ciel

du bout des doigts,

pour l’atteindre et le goûter de ma langue,

j’ai inventé ces lignes comme des chemins,

vers sortant de la terre,

ils se nouent au contact de l’air.

Se tordent, s’arquent, encerclent quelques partitions du vide.

Parfois, il ne reste plus au dessus de ma tête que l’échafaudage tordu de mes idées,

les nuages griffonnés par mon absurde volonté, ma peur lacérée et presque devenue froide.

Parfois, il ne me reste plus que les bras las et lourds,

pendus le long de leur potence,

mon incapacité à surmonter l’étreinte toujours de plus en plus serrée

de mon infirmité.

un gant

Pour pleurer

il ne me reste quelques pétales

pour être émue plus qu’une âme érodée

et comme un pont tendu entre deux extrémités

cette gigantesque toile d’araignée

mutilée ma volonté

Pour m’éblouir et oublier il ne me reste plus que cette valse sombre

faisant fondre le ciel pour en récolter tout le jus

elle répond

à la nuit venue

à ma solitude moite  à ces vaisseaux conquérants

Pourtant sous les volutes blanches

presque évaporé il me reste le silence

à porter

comme un gant

Vers l’oubli

Shawn Dulaney Current, 2011 acrylic on linen over panel 48 x 60 inches

Ce n’est pas la forêt qui crépite

sous le fouet fougueux du feu

ce n’est pas la brindille qui refuse

de se plier et meurt à chaque fois

que j’avance d’un pas

ce n’est pas un torrent de chuchotements

ou mes souvenirs qui tentent de se frayer un chemin

vers l’oubli

c’est la pluie

qui n’en peut plus

Les ailes

Herbert Draper- The Lament for Icarus

Je n’en veux pas à la réalité

bien au contraire

Pour ce que je peux en voir et en comprendre

je la trouve plutôt lucide   efficace              insubmersible

Elle s’avance partout

victorieuse guerrière de tous mes fantasques combats

Elle se débrouille fort bien

pour échapper à toutes mes théories et superstitions

 

se laisser vérifier autant de fois qu’on veut

Je n’en veux pas à la réalité

de m’avoir fait naître dans une prison

ne n’avoir su mettre sur ma route que des bâtons et le doute

Comme au buisson

ses épines

n’ont pas fait que me piquer ou me déchirer

Son intransigeante vérité m’a servit de petit escalier en colimaçon

Que je monte ou me retourne     un tourbillon m’étourdit

Je n’en veux pas à la réalité de marcher avec des bottes de soldat

de toujours pointer du doigt ce que je n’ai pas

la mémoire

des automatismes

la foi complète en mes propres idées (j’ai toujours l’impression de me tromper)

tort ou  raison

Je n’en veux pas à la réalité d’être ce que je ne suis pas

sans elle

je n’aurais pu m’inventer

les ailes et l’air.

Sa main

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Sa main caresse les cheveux

du temps

qui flottent si près de ma joue

sa voix conforte les chevaux

affolés

qui galopent si près de mon âme

Mes craintes inflammables au loin s’écartent

et s’éparpillent

sa caresse devine tous les plis de mon rire

sur mon visage

sa main sa main sa main

a si peur de me toucher.

Le pacte

Il a fait un pacte avec la nuit

parfois il lui parle

toujours d’une voix sobre

 

parfois il la frappe

avec son bras

ou son front

 

lui seul sait

à quoi elle ressemble

la nuit

lorsqu’elle remonte la pente

et surgit

 

 

Un vase de Chine

Porcelaine chinoise Guimet 271108

Un jour, comme un vase devenu trop lourd, j’ai laissé tomber ma vie. En tombant sur le sol, elle s’est brisée en morceaux. Je n’avais plus personne pour m’aider à les ramasser et puis, qui aurait pris toute cette peine au risque de se couper?

Il s’est mis à pleuvoir, juste comme je l’espérais, comme si soudain, je n’étais plus seul à pleurer. Parmi les gouttes de pluie, c’était plus facile de cacher les miennes. J’avais tellement mal, je ne reconnaissais même plus mon chagrin. Je pleuvais avec la pluie, j’allais totalement me liquéfier si je ne tentais rien. J’ai trouvé alors, je ne sais plus comment, le moyen de faire semblant, comme tant d’autres gens, que tout allait bien. Pourtant, je gardais tous  les morceaux de mon vase dans mes poches, dans mon ventre, dans mes chaussures, dans mes yeux et mes oreilles.

Je suis arrivé chez moi, je n’étais plus rien et c’est alors que c’est produit l’accident. L’eau bouillante a coulé sur ma main et je n’ai rien senti. Lorsque la peau s’est décollée de la chair, j’ai compris à quel point j’étais dévasté de l’intérieur. Je suis tombé sur le sol comme mon vase. J’avais mal. Une douleur auréolante, une brûlure éternelle. Au sommet de mon corps, je n’avais plus de tête.

À l’hôpital, pour la première fois de ma vie, on ne s’est plus moqué de mon vase et on ne s’est pas payé ma tête. On ne m’a pas non plus offert de nouveau vase. J’ai recollé une à une les pièces de ce puzzle. Je ne serais jamais plus celui que j’étais avec un beau vase de Chine qu’on ne peut pas toucher tellement il est parfait. Je n’ai plus peur aujourd’hui, de me briser car j’ai appris à me reconstruire, à aimer vivre de toutes petites brisures. Je ne vais jamais plus loin qu’aujourd’hui et tant pis, si je m’éparpille.