Aux frontières du doute

Betra Fraval – A Time of Disappearances (2011)

 

Je vois la nuit scintillante s’avancer à pas d’insecte

comme sur la toile lisse d’un lac prêt à s’endormir

le vent se balance dans le ciel en imitant le bruissement des vagues sur la plage

j’entends la vie s’éloigner dans les songes en cassant des assiettes

en rangeant la vaisselle dans les armoires

et je me sens comme une mouche indolente qu’une araignée va dévorer

 

 

Faon

Rainforest Series, Calabash Vase. 2400 Fahrenheit
Rainforest Series, Calabash Vase. 2400 Fahrenheit

La nuit est une onde

limpide où viennent s’abreuver

les orées de mes songes et tes idées colorées

comme les faons

je ne traque aucun astre

je laisse s’évaporer les chevaux du vent

vers leurs possibles trajectoires

je sais que c’est toi qui viens là secrètement

entourée de nuages

rire danser murmurer te confier aux silences

mes nuits suivent tes ruisseaux

je me lie aux infimes lueurs et nuances

nocturnes qui s’épousent face à l’éternité

 

Les feuilles du peuplier

Quiet Veil by Noell S. Oszvald
Quiet Veil by Noell S. Oszvald

J’entends le train fendre la nuit et s’enfuir au loin, je connais fort bien les quatre coins de mon alcôve. La porte est fermée à clef ainsi que toutes les autres portes qu’elles mènent à un couloir où à une cour intérieure.

J’entends les feuilles du peuplier effleurer doucement le cadre de ma fenêtre et se jouer du vent. Je sens mon cœur se chiffonner comme les papiers de mes cahiers. Jeté au fond de moi, il y a ce poids qui me rend coupable de chacun de mes gestes, de toutes les pensées qui ne vont pas vers Dieu et la sérénité. J’ai peur de la nuit lorsqu’elle se met à gronder, à s’inonder de monstres impalpables, à me déshumaniser. La vie éclate à l’extérieur de moi, elle se peuple de mots et de cris qui ne me ressemblent pas. C’est un miroir qui ne me reflète pas. Je ne ressemble pas à ce qu’elle attend de moi. J’ai raté tous mes auto-portraits.

L’ange gardien qui m’accompagne au quotidien ne chante jamais de louanges à la beauté du rêve, à la somptueuse saveur des fleurs qui fleurissent sauvagement dans les prés. Il ne regarde pas la douceur de l’oeil brun ombragé de cils du cheval qui broute, curieux et insouciant. Il n’écoute jamais les mouvements de la tristesse dans mon ventre et dans mon âme. L’ange gardien ne se préoccupe que de mes incompétences et de tout ce qui porte le nom de péché, impureté, désobéissance.

J’attends immobile, esseulée, couchée sur mon lit. J’attends que la nuit passe en ne faisant pas d’autres bruits qui me froissent et me confrontent à ma captivité avec toujours plus de froideur.

La réalité est que je ne sais rien, ne comprends rien, n’arrive à rien, ne désire rien avec avidité et sans pudeur.

J’ai gardé mes douze ans dans mon cœur et demain, c’est décidé, je m’échapperai en sautant par dessus, les barrières, les ponts, les haies et je prendrai le large, je m’envolerai très loin, le plus loin possible de l’impitoyable réalité.

 

 

Tombe

photo:Bertrand Vanden Elsacker

Il est vrai que souvent s’ouvre

sous moi un tombeau sourd

où s’y laisser dormir ne suffit pas.

La mort ne viendra pas sans me prévenir,

elle me prendra par le bras en disant : « va ! »

comme on le dit à une esclave.

Un tombeau comme la machinerie mécanique

et dentée d’un de ces monstres qui n’existent pas

arrache tous les sens à mes rêveries

comme on déracine toutes les branches d’un arbre.

Un tombeau comme un rat ronge raison et solitude.

Pour ne pas céder à cette voracité qui découd

lentement chacune de mes sensations et puis après le sentiment,

je fais de la varappe ou de la haute voltige.

Ivre de mes vertiges, il faut que je marche au-delà du vide.

Ma vie est remplie de tombeaux.

Aucun ne fut beau sculptant le marbre

jusqu’à ce qu’il devienne l’étoffe de soie.

Aucun ne fit dessiner sur ses côtés les veines nobles du bois.

Tous ne comprenaient que des grilles et des barreaux.

instinctif

Futuristic Primitivism/Instinctive Override by Ross Lovegrove
Futuristic Primitivism/Instinctive Override by Ross Lovegrove

Le soleil joue avec les pièces de cristal

réfugiées en mon for intérieur

de petits poissons étalent l’arc-en-ciel de leur flamme

un rayon les fait progresser tranquillement

un morceau du vent les affole

voilà que ce délicieux chatouillement de la beauté

m’emporte pour un voyage dans le temps

Pourquoi faut-il toujours que ce soit la pagaille

au fond de moi

Fortissimo

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Je suis un piano pourtant il ne te suffit pas de toucher mes larmes, d’effleurer ma bouche, d’embrasser mes lèvres et de promener tes mains comme une rivière sur l’entièreté de mon corps. Mon clavier se trouve à l’intérieur, derrière tous ces chemins abandonnés qu’on ne peut balayer d’un seul geste de la main. Il faut m’accorder. Il te faut ajuster une à une toutes les pièces du moteur de ta pensée. Arrondir les théories, déployer les vérités comme les ailes d’un voilier. Élaguer la poésie, rendre aux paysages ce qu’ils ont de plus simple, de plus tendre, de plus beau. Ne pas chercher de mots ni emprisonner de phrases mais produire des images épurées, colorer les sons, réchauffer de ton souffle l’espoir. Alors, derrière toutes les aurores, après avoir découvert la nuit, tu peux te poser sur l’ivoire nacré et sur l’ébène emblématique de mes touches et te mettre à jouer.

Squale

La solitude ouvre sa grande gueule béante

Les solides dents plantées sur la mâchoire

comme des poignards tentent de donner la tonalité

le thème est toujours le même : il vous dévore

le cœur et l’âme lentement tout le temps

que dure la vie.

 

Pourtant, je vais portant le nom de dragon.