Auteur : lievenn
Fortissimo
Je suis un piano pourtant il ne te suffit pas de toucher mes larmes, d’effleurer ma bouche, d’embrasser mes lèvres et de promener tes mains comme une rivière sur l’entièreté de mon corps. Mon clavier se trouve à l’intérieur, derrière tous ces chemins abandonnés qu’on ne peut balayer d’un seul geste de la main. Il faut m’accorder. Il te faut ajuster une à une toutes les pièces du moteur de ta pensée. Arrondir les théories, déployer les vérités comme les ailes d’un voilier. Élaguer la poésie, rendre aux paysages ce qu’ils ont de plus simple, de plus tendre, de plus beau. Ne pas chercher de mots ni emprisonner de phrases mais produire des images épurées, colorer les sons, réchauffer de ton souffle l’espoir. Alors, derrière toutes les aurores, après avoir découvert la nuit, tu peux te poser sur l’ivoire nacré et sur l’ébène emblématique de mes touches et te mettre à jouer.
Squale
Sans faire de bruit

Le ciel avance à contresens
des mouvements de ville
lentement
en sourdine il poursuit sa marche
qui ne va nulle part
ainsi il en va aussi de ma vie
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Les pas de la pluie sur les pavés
sonnent le glas
le jour est mort-né
Fictif
Je croyais qu’entre toi et moi
il ne restait pas qu’un espace vide,
que tu voyais que ma main
effleurait tes silences
t’attendait en retrait avec la patience
limpide et solide du cristal.
Les plumes légères de tes ailes
sont devenues des griffes,
elles ne protègent plus
tes sentiments fantomatiques
tu n’as plus de visage,
voilà que je l’efface facilement.
Sont nés de ton labyrinthe de non-dits
des vieilles rancunes,
des espoirs déchus.
Tu n’aimais plus que gouverner
mes heures.
Voyais-tu encore seulement que j’existais
à la manière des anges et que mes plumes
servaient à me décrire en transparence ?
À quelles paroles as-tu prêtées plus d’importance ?
La forme la plus simple d’aimer
est la sincérité.
Alors, je me suis envolée à tout jamais
sans éprouver le moindre regret de m’être gaspillée rien
que pour toi et cette île au trésor qui n’existe pas.
Je croyais vraiment que tu te consacrais à la construire.
Je ne suis plus une colère,
le fantôme qui tremble
de ne pas correspondre aux moules
dans lesquels je ne faisais que fondre
en larmes
comme les déchets d’échecs en échecs
de dépressions en dépressions.
Aujourd’hui
je monte et te démonte.
Je suis désormais si loin de toi
que je ne reviendrai pas.
Il n’y a plus de haies
nerveuses du piaillement
de moineaux qui se disputent
un morceau de faux printemps
ni de passants perdus
qui pourraient me parler
de celui que tu es
vraiment devenu
à côté de quelques cendres
et de ce magma noir qui a
tellement vieilli qu’il est devenu
dur.
T’es-tu seulement aperçu de ce que tu as perdu ?
Ta voix
Je crois qu’il s’agit d’un nuage venu depuis derrière l’horizon. J’entends comme il déploie ses ailes semblables à celle de l’albatros hurleur. Mais c’est ta voix, onde profonde qui tombe solennellement sur moi comme les auréoles du soleil.
Agile, elle monte jusqu’à rayer les larmes et puis elle s’en va à pas de chat. Elle rebondit, danse et saute. Ta voix réchauffe l’air de ses origines masculines. On croit qu’elle sombre mais elle plane dans une même et seule caresse. Elle n’est ni rauque, ni fade, elle est grave et lucide.
Si j’osais regarder le ciel, je pourrais savoir qu’il ressemble à une perle ayant le même éclat presque dissipé de ta personne.
Tu n’oses pas porter ta voix parce qu’elle ne ressemble à aucune définition qu’on invente pour corrompre. Tu crois qu’elle se déforme, qu’elle te trahit laidement alors qu’elle pose tes phrases comme si elles n’avaient pas de poids alors qu’elles décrivent l’étrange chose invincible qui brille en toi.
Ta voix n’est pas une flétrissure, une porte qui claque, quelque chose qui se calque. Ta voix n’est pas celle d’un mort, ni celle de ce fantôme qui se répète à l’infini sans jamais entendre qu’à l’intérieur de lui il n’ y a qu’un simple puits.
Tu te punis, j’entends que parfois tu l’étires comme si elle n’était qu’un vulgaire élastique, que tu la promènes dans les rues glauques qui n’ont que les regards des avares et des charognes qu’ils dévorent.
Ta voix ne parle pas pour les autres, elle ne parle que pour toi des mélodies complexes que forme harmonieusement ton esprit depuis que tu es tout petit.
à B.
Matière de l’éther

On dirait que la pluie est un rongeur qui grignote les poutres du toit. Les gouttes ont parfois de petites dents pointues, des éclats de rire translucides.
La pluie construit dans mon esprit un nid de chemins. Au dessus de ma tête se déploie la voile d’un ciel gris, des voies navigables relient le rêve à la réalité, le sommeil à l’agitation habituelle de la vie.
Je me demande souvent ce qu’il reste du réel à force de le plier aux idées que l’on se fait de lui. Existe-t-il quelqu’un qui le ressente autrement que par les blessures qu’il creuse avec le temps ?
Affiner
Il pleuvine et on devine que la ville brille partout de ce même éclat d’anguille.
Les routes comme les souliers vernis noirs du dimanche, les trottoirs comme des cheveux de vieillard.
la ville répète les mêmes phrases, chuchote ses délires et se laisse naviguer par des histoires insolites où la seconde est capable de se muer en une ombre qui dure des années et dérègle la mémoire.
Les gouttes orchestrent les mouvements d’armées de passants. Leurs pas sont les applaudissements du désœuvrement. Il pleut, la ville nettoie son âme.
Latente

L’aileron du requin
L’apparition évanouie d’une simple symphonie dont on ignore l’origine
Le corps perdu de Morphée
La danse lumineuse d’une chevelure libérée des nœuds qui s’accumulent au cours d’une vie
Le dard de la raie après les caresses inouïes de ses nageoires de velours noir
L’impérial nuage argenté de milliers de petits visages curieux
La fleur mystérieuse qui éternellement voyage en happant le ciel
Le spectre de la certitude qui malgré les évidences que m’offre l’univers en se laissant transpercer par mon regard s’échappe tranquillement et se met hors d’atteinte.


