Otage

Louise Bourgeois. Untitled (Boy through a Keyhole), state IV, variant. 2003
Louise Bourgeois. Untitled (Boy through a Keyhole), state IV, variant. 2003

 

Je suis prisonnier de moi

de ma peur et de mes maux

je suis prisonnier de l’habitude

d’avoir été toujours las

je suis prisonnier

de l’erreur de l’inexactitude

des vérités inventées

des très longues phrases et des doubles négations

des textes de loi et des descriptions interminables 

de mon ombre et du nom que je porte

de tout ce que je suis pas à pas

aveuglément comme un enfant

s’il me prenait l’envie de me regarder

raisonnablement tel que je devrais être

je ne verrais rien qu’un trou de serrure

bien noir

et je serais dans l’impossibilité de m’ouvrir

 

L’arbre

Igor Morski
Igor Morski

L’arbre habitait tout un jardin à lui tout seul. Sa ramure mangeait les nuages au printemps, son tronc noir brillait en hiver comme le galop d’un cheval. À l’automne, il prenait feu. En été, plus fort que jamais il fabriquait des fruits, offrait de l’ombre, faisait chanter la chaleur, affolait la lumière. L’arbre était jalousement protégé de tous les regards des passants, par un mur, un portail éternellement fermé.

Tous les jours, pour me rendre à l’école, je longeais le mur. Mais un jour, je ne pus m’empêcher de regarder par une toute petite fente ce qu’on prenait tellement de soin à cacher. J’avais vu les branches fleuries s’échapper vers le ciel, j’avais entendu les chansons incompréhensibles d’un homme. Je vis donc l’arbre se faire caresser le tronc et frémir sous la main ridée mais large et ferme d’un vieil homme maigre. Il murmurait et lorsqu’il s’est retourné comme s’il avait deviné mon audace, son regard noir se planta dans mon âme trop curieuse comme un canif. Je pris peur et pendant des années, je me contentais de rêver à l’arbre magique, à l’amitié qui le liait à un homme.

L’arbre vivait dans un palais verdoyant serti de rubis. De l’arbre sortaient des centaines d’aventures, des fruits au goût de fleur, des feuilles d’un vert velouté capable d’apprivoiser le noir et les nuits de cauchemars. Sa sève, une encre sacrée écrivait une vie paisible à l’homme qui l’aimait comme une femme. Il m’arrivait de rester des heures à faire le guet et à espérer que le portail s’ouvre, que l’homme sorte et vienne me parler de l’arbre et de l’amour. Mais l’improbable ne se produisit jamais et il fut un jour où je changeai d’école et pris un autre chemin. Pourtant, tous mes dessins d’enfant représentaient d’une manière ou d’une autre l’arbre, cet arbre, ce seul arbre magique. Quand j’étais triste, je le représentais plein de nervures, son cœur nu, ses branches dessinant de longs bras se terminant par des feuilles comme des mains. Quand j’étais joyeux, l’arbre se laissait dessiner sous les apparences aventureuses d’un voilier pris par la pleine mer.

Un jour, devenu adulte et ayant presque oublié l’arbre, j’empruntai par hasard ce chemin qui ne menait pas qu’à mon école mais se poursuivait jusqu’à un hôpital où justement ma sœur venait de donner naissance à une fille. Les branches de l’arbre plongeaient toujours dans le ciel comme une famille de dauphins joueurs. À le voir même de loin, on pensait que le printemps était semblable à une nébuleuse de fleurs. La force de l’arbre diffusait un parfum qui embaumait la rue. Devant le portail entrouvert, le phare giratoire d’une ambulance tentait de rivaliser avec la lumière que l’arbre faisait naître dans la rue. Quelques curieux s’attroupaient près du portail. Une vieille dame, le visage défait s’avança vers moi, elle m’avait reconnu : « Il est mort, l’élagueur est mort. » Je vis le corps  recouvert d’une couverture au pied de l’arbre et je vis le vieil homme, le regard perdu et visiblement très affecté. L’arbre était devenu un meurtrier.

Je poursuivis ma route, avec l’idée qu’il me faut toujours inventer des histoires plus belles que la réalité. L’arbre n’était qu’un arbre ordinaire et le vieil homme n’en était probablement pas amoureux, n’était que quelqu’un que la solitude et l’isolement social avaient rendu méfiant.

Dans l’ascenseur de l’hôpital, je pleurais presque.

Ma sœur n’était pas dans sa chambre mais comme me l’apprit l’infirmière, elle était allée voir son bébé qui devait demeurer aux soins intensifs. Pendant l’accouchement, le cœur du bébé s’était arrêté de battre. Les médecins étaient parvenus par chance à  réanimer le nourrisson mais il devait encore rester sous surveillance.

La vie tient donc à un tout petit fil transparent ? Je pouvais rejoindre ma sœur et je la vis au travers d’une vitre. À côté de la couveuse, elle allaitait son minuscule et si fragile bébé et j’eus le sentiment qu’un petit miracle s’était produit.

Asservissement

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Carlos San Millan; Watercolor, 2012, Painting

Un jour il m’a dit

tu es une tache

un de ces spectres sortis de Buchenwald

es-tu encore capable de te tenir debout

j’ai haussé les épaules et j’ai fait comme si

je n’avais pas entendu qu’un ruisseau de méchancetés me coulait le long du dos

mais seule face au miroir je me suis dit

il a raison

il ne fut plus un jour où je n’eus honte

d’être là dans cette tombe

mon corps sanglé par les torts

les bras noués dans le dos

mes jambes n’avaient plus l’envie de fuir

à la place du visage une flétrissure

une ombre me disait combien j’étais lâche.

→ Fred et Marie

Estimée

Yoshimoto Yumiko
Yoshimoto Yumiko

Le temps s’est arrêté sur tes lèvres. Il a décidé de ne pas aller au delà de ta voix.

À elle seule, elle comprend le soleil et la mer Méditerranée quand elle est turquoise,

quand elle est d’un bleu presque noir.

Ailleurs, rien ne semble plus avoir d’existence

c’est comme si les souvenirs devenaient saouls,

les jours mous, les nuits floues.

Comme le monde est désormais désuet et ridé d’inutilités.

Tu modules l’air libre pour que l’avenir soit : félin infiniment féminin

déposant partout ses traces de silence.

La cage

Bertrand VDE
Bertrand vde

Quelle importance si la réalité sur laquelle s’appuient mes pieds n’est que mouvance, matière impalpable de rêves, foutaises, maladresses ?

Je sais que ce que j’aperçois n’est vu que de moi, que ce que je comprends ment dès que je plante une phrase, dès que je contourne le silence en fabriquant des syllabes.

je sais que tous, vous vous contentez de cette cage : un poème qui porte votre nom jusqu’en bas d’une page. Vous le marquez comme le bétail, vous pensez qu’il fait partie de votre héritage.

Vos troupeaux infiniment lourds ne bougent que la poussière des prairies verdoyantes qu’ils ont eux-mêmes rongées d’impuissance.

Quelle importance accorder à la récompense qui est de posséder toute la science qui vous donnerait le droit de penser pour tous?

La baleine

Steffen Binke. Dwarf Minke Whale, Great Barrier Reef, Australia
Steffen Binke. Dwarf Minke Whale, Great Barrier Reef, Australia

Échouée son ventre gonfle son haleine empeste

cet ennuyeux dimanche

où l’on ne joue pas

où l’on attend que les heures meurent d’elles-mêmes

ne s’arrête pas d’enfler et d’enfler

les nageoires caudales ressemblent à des bras

qui viennent de tout laisser tomber

d’abandonner la liberté qui doit bien nager quelque part

un corps ronflant un corps géant gît

sur le canapé du salon

la main de maman frôle le sol comme celle d’une morte

pourvu que la baleine ne se mette pas à geindre mon prénom

avant que je n’aie fini de dessiner l’océan bleu sans horizon

qui la remettrait peut-être à flot

Dérobade

White Horse - Stefan Giftthaler
White Horse – Stefan Giftthaler

Je n’ai plus qu’une seule envie écouter le ciel tomber sur la ville

j’entends le bruit des aiguilles à tricoter de grand-mère

le cri d’un tout petit bébé

je sens le pas dansant de mon cheval à l’autre bout de la longe

ses crins embaument le petit matin

la douceur se lit dans son œil brun bordé de cils

j’entends que l’on déchire une missive que l’on attendait pas

les secondes se glissent entre les gouttes de pluie

comme un corps muet entre les draps d’un lit qui ne l’aime pas

 

 

Assoupissement

Romance XX, 1989, pastel on paper, 18 x 24"Romance XX, 1989, pastel on paper, 18 x 24" Peter Alexander
Romance XX, 1989, pastel on paper, 18 x 24″
Peter Alexander

Petit geste doux et rond de la nuit

tu me rappelles celui

qui enfant me baisait le front

et regardait du bord de mon lit

le sommeil peu à peu se poser

sur mes paupières sur mes lèvres

et allumer mon visage d’une lueur

identique à celle de la lune