Faire une fleur

Tu aimerais que le monde que tu viens d’appréhender

ne se referme pas comme à chaque fois que tu essayes 

de le toucher

de l’émouvoir

de lui apposer comme un baiser sur le front l’empreinte

d’un mot qui lui corresponde

mais ceux qui te poussent au bout des doigts ne sont pas

de ceux qui prennent la parole 

et puis la donnent et puis la laissent tomber sur le sol

ils ne sont pas de ceux qui se prononcent avec la forme et la force d’une définition

tu n’es même pas certain que c’est toi qui les décides 

 

Coupable

Francis Bacon, « Head VI » 1949

 

 

Je porte depuis toujours la culpabilité sur mon dos. C’est lourd. Je suis coupable d’être né. De vivre et de respirer. Je suis coupable des mensonges qui ont suivi. J’ai volé et j’ai rogné. J’ai usurpé.

Il n’est personne que je hais autant que moi. Je suis incapable de tenir même ma parole. Je ne suis conforme en rien et change constamment de chemin.

Pour payer ma dette, je voudrais que l’on m’envoie une fois pour toute en enfer. Que j’y aille en rampant hideusement jusqu’à ces quelques mots. Qu’ils me plongent dans leur bouillante âpreté, qu’ils me désolent, me déshumanisent.

Que je sois aussi monstrueux que la bêtise, aussi lâche que l’ironie, aussi gras que l’intelligence.

Je veux pouvoir mettre mes pieds sur la table, roter plus fort que les porcs. Ne plus rien savoir.

Pourvu que je n’ai plus sur le dos cet embarras, cette poisse gluante et ce mot: coupable.