La promenade

Kom Ombo temple, Egypt

J’entends les feuilles pétiller dans l’immensité bleue et ouverte de l’après-midi malgré le lourd silence imposé à tous par la sieste. Je traverse avec l’habilité d’un chat la vaste et sombre forêt de ronflements et me retrouve libre, pieds nus sur le chemin jonché de joncs et de roseaux, plein de fraîcheur qui me guide jusqu’à la mer. Elle est seule et tranquille et ne semble jamais s’ennuyer, la mer. Elle me chatouille les pieds et puis me mange jusqu’à la taille en me disant : «  allons plonge ! Donne-moi tes mains, ton front, tes épaules ! ».

Je plonge et je deviens un mammifère marin oscillant entre le chien de mer et le dauphin, entre le loup et le félin. Je joue à rejoindre les fonds veloutés, je nage sous l’œil tendre et curieux d’un poisson ou deux. Les ondes fraîches et tièdement délicieuses me font prendre conscience de mon corps, je me sens libre. J’acquiers la force et l’assurance de nager loin. Là où l’eau devient bleu foncé. Je me dis que les cheveux des sirènes ne peuvent être que de ce bleu soyeux sombre et insaisissable.

Petit à petit, j’entends au loin la plage se peupler de cris, s’enduire de crème solaire, la voilà envahie. Je n’ai aucune envie de rencontrer ces humains, ni de me faire gronder alors je gagne les rochers. Les remous ont peint à la manière des sauvages, des jardins minuscules où le ciel est une vague. Fleurs aux formes étranges, prés veloutés, vallées moussues. Je suis persuadé que c’est ici que les vagues songent le plus et qu’elles sont amoureuses des rochers.

Je grimpe sur le dos de l’un d’entre-eux, celui qui me semble être le plus doux . Mais les rochers me mordent la plante des pieds. Le sel sèche sur ma peau, mes cheveux courts sont rêches.

Finalement après bien des détours, je retrouve la maison. Elle est vide comme un navire abandonné, parcourue par les courants d’air légers et l’obscurité. Les persiennes sont fermées. Je m’assieds à la table en me demandant ce que je pourrais manger mais une main se pose sur ma tête. « Ah, c’est là que tu es ! Je croyais que tu avais oublié notre promenade ».

La promenade consiste à ne pas toujours aller très loin, parfois le bout du jardin, la place du village car bien souvent la beauté nous retient, elle nous cloue sur place. Elle est là mystérieuse et proche. Palpable et évidente. L’onde d’une colline, la corolle d’une fleur, le chant d’un insecte, un débordement de senteurs. Je ne lui trouve que seulement des « oh ! » que souligne tendrement, en souriant silencieusement la main si douce de papa.

À l’horizon

Tu respires comme la mer qui vient te baiser furtivement les pieds. Tu viens de te retourner comme si tu voulais m’inviter à quitter mes jeux. Petits voiliers, frêles embarcations que les caresses du vent mèneront vers le large. Je te suis. Dans la main qui rythme ta promenade, j’ai discrètement glissé le petit galet chaud de la mienne. Dans ta main, ma main y retrouve la même chaleur joyeuse. Ils peuvent bien se moquer de moi et de mon étrange papa, je sais moi, que tu me montreras ce qui ne se regarde pas et qu’ils ne verront pas. Près de toi, portée par les flots de tes paroles, soulevée par les rires de ta voix, la lumière.

Ce vieux morceau de bois planté dans la terre, rongé par les embruns sera notre point de départ. L’indice qui pointe l’éternité bleue au dessus de nos deux têtes. Nous marcherons sur les dos des baleines, écouterons le recueillement leurs voix par les criques. (Seraient-elles des sirènes ?)

Nous apprendrons à ne rien dénigrer, à ne rien défaire, à rire. Nous marcherons sur les morceaux de ciel, balayés par le vent, abandonnés généreusement entre les rochers pour les rafraîchir. Nous nagerons secrètement dans les jupons mousseux des vagues qui domptent le ciel jusqu’à ce qu’il devienne crémeux. Nous nous laisserons pendant des heures (les moins dangereuses) bercer par le soleil, nous nous amuserons de ses coupantes extrémités tout au long de l’après-midi. C’est à la contemplation muette, que toi et moi, éberlués, passerons le plus clair de notre temps. Pour la beauté de l’horizon qui se laisse rejoindre par la mer, il n’existe pas vraiment de parole, pas non plus de silence, peut-être et seulement l’applaudissement éternel des vagues.