Le miel

Milk and Honey by Matthew Ryan (Ranamok 2007 finalist)

 

L’hiver s’est déposé sur mes paupières comme une vague sur la plage

sa fraîcheur blanche est restée

certaines de mes veines sont devenues bleues

surprises dans leurs voyages voilà qu’elles retrouvent le calme

mon âme est une bulle d’air vif et transparent

capable de se reproduire en un coup de fouet bref et intense

qui laisse des brûlures fantomatiques

il est étrange de pouvoir être un hiver dans l’une de ses alvéoles

d’approuver son silence, d’accepter les départs et de nouer une amitié lactescente avec la patience

je me sens la force de préparer tellement de printemps

tellement de phrases filamenteuses qui s’étendraient sans plus faire de nœuds ni trouver de points

s’attribuant le pouvoir de sceller dans l’oubli

un merveilleux petit morceau de vie.

 

 

Un jour de marche

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La brume cache les pieds de la colline et en mord le sommet.

Les pins portent le ciel sans montrer la moindre faiblesse face à l’éternité.

L’aube et le crépuscule se lèvent avec la même certitude pour dépeindre la vie telle qu’elle est dans ses mouvements quotidiens.

Les hommes en sont l’écriture.

On les rencontre qu’ils se hâtent

ou qu’ils se reposent,

qu’ils travaillent le dos courbé dans les rizières ou tirent le filet de pêche.

L’horizon se recouvre de neige, se noie dans la mer ou se perd dans les forêts vertes et noires de la montagne qui domine souvent la vue au large.

Le chemin nous mène jusqu’à ces endroits du paysage où le temps se fige pour nous permettre de le penser. Il nous reste à reconnaître dans ses nombreux détails, la beauté par étape, après une longue journée de marche.

Frondaison

Bertrand Vanden Elsacker

J’ai mis le feu à une fontaine d’où s’écoulaient

des feuilles d’un vert aussi profond qu’un lac tendre.

Leurs nervures s’écartaient dans tous les sens comme celles des étoiles.

 

J’ai mis le doigt sur l’ombre et l’ai portée au plein jour.

Elle était blanche, pure, éclatante et plus bavarde

qu’un ciel rempli d’oiseaux.

 

Vers

Glass Anatomical Models by Farlow’s Scientific Glassblowing

 

 

Je suis allongée comme une algue morte

délassée par ce qui ressemblait à un rêve.

La musique s’avance en éparpillant dans l’air

des serpentins de soie dont les brillances

colorées dessinent le cadre et les sentiers

de la journée.

 

Dehors la ville est une forêt de conifères

qui libère les cris des outils et les

tremblements de terre provoqués par

les bus et le métro. Parmi les passants

le jour hésitant trouvera bien à se rendre utile pour quelques uns.

 

Je ne laisserai pas se répandre dans mes veines

la haine d’une parole sertie de mensonges grossiers.

Le venin d’un geste insensé ne tenaillera pas ma journée

que je traverserai sur la pointe des pieds.

 

Ondine

 

hitchhikers (by Izzysan) (via letslook4treasure)

Toi et moi

dont le corps se termine en queue de poisson.

Nous nageons entre deux eaux celle de l’azur

et celle de l’océan infiniment cohérent.

Toi, tu es la caresse, la force, le courant.

Moi, je te suis

liée.

Frôlant tes nageoires,

amoureuse de ces voyages entre gestes et paroles

dans un jardin qui s’envole

dès que quelqu’un veut y planter un mur.

Toi et moi dans le temps

on s’aventure.

 

Soldats

Soldier Termite (by melvynyeo)

 

Il pleut de l’encre noire

le ciel se fait du mauvais sang

la lune est pâle et s’absente

derrière le rideau de larmes

derrière les nuages

une colonie odieuse

d’insipides insectes impose

les cliquetis mécaniques

et leurs morsures pleines de venin

je ne veux plus pleurer

parce qu’ils ont l’âme de guerriers

et qu’ils ne peuvent jamais trouver

la paix bienfaisante de l’absence

de rancune

 

هیچ Rien

هیچ

Rien

بنگر ز جهان چه طرف بر بستم ؟ هیچ

Regarde l’univers. Qu’aurai-je embrassé ? Rien

 وز حاصل عمر چیست در دستم ؟ هیچ

J’ai moissonné la vie, et récolté le rien

شـمع طـربم ولی چـو بنـشستم هیچ

Gaiement je me consume, et je m’assois : plus rien

من جام جمم ولی چو بشکستم هیچ

Miroir du monde, je me brise. Alors, plus rien

غياث الدین ابو الفتح عمر بن ابراهیم خیام نيشابوری

Omar Khayyam

Rubayat, par Omar Khayyâm

V

Puisque tu ignores ce que te réserve demain,
Efforce-toi d’être heureux aujourd’hui.
Prends une urne de vin, va t’asseoir au clair de lune,
Et bois, en te disant que la lune te cherchera peut-être vainement, demain.

 

Carrément

kandinsky-art-abstrait-
Etude de couleurs, carrés avec des cercles concentriques
(Farbstudie Quadrate, vers 1913)
Wassily Kandinsky

Douze pupilles me regardent mais j’ai l’impression qu’elles sont bien plus nombreuses et qu’elles ne regardent pas que moi. Elles sondent le monde au-delà et en deçà. Elles effleurent des surfaces ou plongent vers les profondeurs.

Les iris colorés dansent et tournent comme des cerceaux. C’est un jeu de devinettes qu’on me propose. Ces étranges planètes rouges, jaunes oranges, vertes, bleues et violettes me font tourner de l’œil et perdre la tête. Comme s’il fallait que je sois dérangée, ivre pour être à leur écoute.

Je songe à ce qu’elles voient de moi mais surtout à ce qu’elles me font découvrir. Un système s’interroge lui-même, sur les lois et les rapports de forces entre les formes et les couleurs, entre les idées et la réalité et ce que sont mes sentiments. Sont-ils dans le bon ordre, ces cercles irréguliers de couleurs? Qui sera le vainqueur ? Existe-t-il un milieu, où se trouve le début alors que la fin semble surgir au bout de moi?

Douze propositions m’interrogent sur mes perceptions de la réalité et me font à nouveau douter du tout. Je sens qu’aucune position n’est stable et qu’il me faudra toute ma vie me questionner sur les sens et sur l’utilité d’en avoir un entre les mains, un seul rien que pour soi et qu’on trouverait si bien qu’on voudrait qu’il soit aussi pour l’autre, pour celui que je ne connais pas.

Il me faudra acquérir des certitudes puis les jeter dans le brasier comme on jette les dés pour jouer, ou ses doigts sur un clavier pour produire un incendie de sons, une infinité de nuances. Il me faudra continuer de chercher, voyager sur plusieurs niveaux. Escalader les couleurs, passer de l’arrière plan au devant de la scène et puis à nouveau disparaître. Démonter les rouages et inventer de nouveaux questionnements pour meubler l’espoir d’un jour trouver une solution à ce qui a priori n’en a pas.

 

À personne

Ginny Grayson

 

 

Autour de sa maison, l’herbe ressemble à de la mousse verte dont les ondes douces se laissent vaguement toucher par la lumière comme un ruisseau turbulent. Des buissons d’une couleur profonde offrent une protection contre les vents ou la pluie. Leurs branches fines comme des fils servent de partition à une colonie d’oiseaux et d’oisillons en tout genre. Certains vous diront : « quelle cacophonie ! Laissez donc la ville l’effacer avec ses bus, ses grues, des coups de klaxons, ses nuées de passants pressés ».

 

Dans ce jardin, petit comme une main, un arbre berce ses plumes dans le ciel depuis qu’il existe des printemps. Quel endroit somptueux pour habiter ! On y sent battre le cœur tout proche de la veille ville qui ne cache pas son or et nous dit qu’elle est une reine.

L’habitation pourtant est provisoire et ce ne sont que deux ou trois pavés trouvés aux hasards des errances qui retiennent les quelques coins d’une tente fatiguée, usée, décharnée et dont il ne reste plus qu’un seul os rongé. Une bâche bleue en assure encore peut-être pour quelques heures la fébrile étanchéité.

 

Dans quelques minutes, deux chiens policiers réveilleront l’être humain qui dort là, comme un de leurs vieux jouets. Mais dort-il vraiment ? Ou est-il simplement ivre et malade d’être devenu un déchet de notre société? Quoi qu’il en soit, il a pu à lui seul, sans aucun cri ni fière affirmation marquer un temps d’arrêt en cet endroit où des merveilles sommeillaient à côté de lui sous la pluie, dans le froid. Les verts tendres, la lumière adolescente se jouant de la pluie, la sonorité d’un arbre dont le tronc brun et fort nous fait oublier comme les secondes sont fragiles et si peu dociles.

 

Ces choses disposées là comme si elles avaient à former un véritable jardin, un tableau, appartiennent à tous ou n’appartiennent plus à personne. La Beauté est vagabonde et nous questionne. Comment nous faut-il l’aborder ?

 

 

Exoplanète

ELLIS CERAMICS A PLATTER Melbourne glazed earthenware 40w cm incised signature and numbered to base, Ellis 51, Leonard Joel Auctions, Calender, Australian Auctioneers

Ma main est un coquelicot qui tremble et voudrait bien apprendre à devenir le delta fougueux du fleuve Amazone.

En attendant, ce volcan à trois branches tente de s’étendre.

En gestation sur le bout de la langue des mots attendent.

Ils ne sont encore que des points éparpillés dans mon esprit.

Rien ne va encore au delà du rêve, tout est encore en gestation dans mon jardin des silences.

Les cailloux chantent comme des oiseaux sous les caresses folles d’un ruisseau bleu.

l’écho disperse dans mes veines azurées la pertinence d’une clameur qui me dépasse.

Ma liberté est en train de naître sous vos yeux pour autant qu’ils puissent regarder au delà de l’obscurité que vous accumulez tout au long de votre vie.