
Je m’inverse je transgresse
je parais je paresse
parfois si proche de la disparition
comme une signature
comme une ouverture
je reste tout en bas
de moi-même

Je m’inverse je transgresse
je parais je paresse
parfois si proche de la disparition
comme une signature
comme une ouverture
je reste tout en bas
de moi-même

Le silence noir marche souplement jusqu’aux frontières de son territoire. Filament d’une constellation qui n’existerait pas, tache engloutissant la lumière, virgule entre deux bouts de phrases sans origines. C’est pourtant lui qui me domine.
Le silence est le félin qui ne s’apprivoise pas. Ce dieu ne pose aucun jugement sur les humains qu’il considère comme des choses et parfois comme la proie à éteindre quand il a faim. Il me gouverne jusqu’à ce que je rencontre ma propre fin dans ses larmes, sous ses griffes.
À quoi bon me battre pour un petit bout de rien, aligner quelques grains de sable jusqu’à ce qu’il se forme une phrase, Une vérité que je suis seule à considérer ?
Le silence plante ses soleils dans mes strophes comme s’il découvrait une autre surface désertique sans éprouver la moindre de mes craintes. Il ne se pose tout simplement pas les mêmes questions. Il est une réponse irrévocable. Le silence prend n’importe quelle direction, mes considérations sont relatives et s’envolent avec lui.

La lune et les nuages se mangent
entre eux
avant que la nuit ne surgisse
pour les dévorer
et éteindre leurs jeux
les étoiles brillent par leur absence
quelques unes traitres et lâches
se pointent
et servent de clous pour faire tenir debout la réalité
tandis que le songe s’enfuit sans faire le moindre bruit.
Ainsi se perpétuent à l’infini des meurtres et des génocides.
Le vide emporte quelques cartes postales
sur lesquelles figurait le visage d’une centaine de femmes.
148 pour être précis,
sont mortes sous les coups de leur mari.
Tout un album de vieilles photographies montre
qu’il n’y avait pas un seul pli sur les visages des SS
quand il perpétuaient leurs immondes partages
à l’entrée d’Auschwitz.

Je ferai mon nid sous ton bras
je nourrirai ta main de baisers
ta paume en deviendra si douce et loquace
elle fera renaître la vallée où mon sexe se cache
tes mains aimeront mon ventre mes jambes
longues et blanches
éternellement
je ne ferai qu’être à toi.
Je suis un poisson et le jour et la nuit forment mon océan
je respire
la lumière à l’état liquide
me porte me strie et implique
mes changements de positions et tous mes refrains
·
Je suis une dent de requin dont l’errance est sans fin
je suis une danse de filaments, d’algues fines
je reste là où l’on me caresse
j’écoute les tourbillons de rire
les voix qui ne grincent pas les battements du cœur
•
et puis je retourne d’où je viens
sans faire de bruit
vous laissant l’ombre que vous avez vous-même construite
♦
Je m’en vais vers
les forêts en feu, les partitions en folie, les manuscrits plein de vie
je suis une morsure qu’on n’oublie pas.
♠ ♥ ♣ ♦

J’ai vu un cortège de paroles blanches à l’état fin et discret de la brume. Ce troupeau d’animaux aux allures magiques ne semblait avoir comme chef d’orchestre distrait que le vent du nord-ouest. Indécis, les violons avaient l’agilité sauvage des gazelles. Les nuages se touchaient, se percutaient, s’échappaient, se fondaient l’un à l’autre comme des amoureux ou se dévoraient entre eux. L’unique mesure était donnée par les bouffées du vent. Il changeait toujours d’idée et faisait défiler des hippocampes géants, des chromosomes et une partie du génome humain.
J’ai vu nager une baleine, j’ai vu la gueule géante d’un chien, j’ai vu la signature d’un peintre s’éteindre, j’ai vu un lippizzan se transformer en fontaine. Tout cela n’avait rien de grotesque ou d’insignifiant, tout cela ne ressemblait pas à une farce mais j’ai soudain compris pourquoi l’on dit que les paroles sont du vent, tant qu’elles nous échappent et que nous n’en faisons rien, le vent et ses complices les effacent et on oublie ainsi des pans entiers de la vie. Tout me semble être perdu si je ne trouve pas le moyen de dompter ce qui se passe vaguement autour de moi avec la même fragilité que celle du rêve. Pour clôturer, la chanson, ces morceaux d’improvisations, le piano s’est mis à pleuvoir.

Tu descends les escaliers comme attirée par une force qui ressemble à ce que tu appelles la mort.
Mais ces escaliers ne mènent que vers toi, ils se rapprochent de ce que tu croyais n’avoir que rêvé.
Ils te rapprochent de tes béances, d’une ultra-conscience et de tes périodes à vide où plus rien n’a d’importance.
Tu avances comme des notes qui attendent un chef-d’orchestre, comme la sève qui espère ce jardinier pour créer des sculptures de verts veloutés, de blancs flamboyants et de bleus clairsemés. La vie ne prend sens que si tu lui fais porter des noms comme des poèmes.
Dans ta main, un galet poli dure sans ride, dans tes yeux, le ciel se refait une beauté mais dans ta tête, personne ne sait vraiment ce qu’il arrive. Tour à tour on dit que tu rêves ou que tu délires alors que toi tu sais avec certitude que la vérité n’est point cette cruelle monstruosité qu’on aimerait bien te faire avaler.
Heureusement, tu résistes. Ta voix aiguë sombre, se sent triste et seule à comprendre lorsqu’elle trouve le repos dans les tombeaux du temps.

Je suis les v du vent qui survolent éternellement les vagues
et se partagent l’écume à coups de bec et de cris.
Je suis le v de tes lèvres , les ailes à franges rouges de tes baisers font du triangle de mon sexe un delta qui efface les distances.
Je suis la victoire du bleu sur les vers, du blanc sur le temps, de l’encre sur le papier.
Je suis le vol du vautour qui de ses sommets poursuivant les coups de nageoire de la nue,
plane sur la mort en lui dessinant une auréole de paroles presque invisible à l’œil nu.

C’est une harpe dont les cordes sont de fins cheveux de couleurs qui ne produisent aucun son. Pourtant, je sens que je plonge dans des champs chromatiques. Le jaune et l’orange disputent aux verts le droit d’être les fantômes d’un taureau, d’une licorne de neige, ou d’une couleuvre ondulant sur l’eau d’un ruisseau comme le trait de pinceau d’un Maître.
Le temps possède la faculté de réfugier les bruits d’une aile, d’un roucoulement, du pas souple d’un chat.
C’est une harpe que le vent effleure mais dont il n’altère pas la voie. Elle va se coucher dans les herbes, sur le dos des roseaux, sur le noir instable de la mer. Elle s’approche de la larme que je garde au fond de moi éternellement affutée et prête à honorer les secondes si précieuses et si courtes du soleil paré de ses milliers d’années-lumière.

Je suis un grain de sable, près de moi, dans un ordre aléatoire, des milliers de grains de sable sommeillent dans la même sphère de verre. Ils sont comme des parties de moi-même, scintillantes, inutiles et silencieuses.
La sensation de l’étrange, du mystérieux n’existe pas car en tant que graine du temps je ne me questionne pas sur l’ordre des choses, sur les lois de la nature, sur l’équilibre ou sur ce qui devrait être une réalité. Je me contente d’être dans un état qui n’est pas, avec pourtant la sensation exister en des milliers de petits endroits proches, identiques mais à la fois totalement différents de moi.
Sans contrainte aucune, il me semble que je suis comme une matière minuscule et que le monde autour de moi vit sans souvenir et est prêt à devenir autre chose, à devenir ce qu’il n’imagine pas.
Je suis un grain de sable sans doute, je suis presque n’importe quoi. Ma nature s’éparpille sans prendre de forme stable. Je ne dure pas.
Soudain, notre silence sablonneux se remue, le sable s’écoule, les grains glissent les uns sur les autres et de ce mouvement naît en moi la conscience. Des serpents de souvenirs surgissent, comme des rubans, ils dansent dans le vide et montent vers un infini. Si je tente de les suivre, d’emprunter leurs chemins, de grimper sur les échelles qu’ils construisent, ils s’inversent ou disparaissent et me disent : « il est temps ». Je ne comprends pas dans mon éparpillement que je glisse, que je subis une révolution majeure, que je me volcanise.
Peu à peu, je retrouve un même état aléatoire, je sommeille, les milliers de parties semblables à moi-même se sont inversées et pourtant scintillent tout aussi inutilement dans un silence momentané, une fraction du temps toujours prêt à s’écarter du futur qu’on voudrait lui dessiner. Je me contente de donner aux humains l’impression qu’ils peuvent mesurer le temps et le découper comme une étoffe.