Aliénation

Mattie Tom, Apache

Un dragon rutilant plante ses griffes dans la nuit et déchire le ciel comme seul un orage monstrueux est capable de le faire. Son râle ne propage que la haine, la peur, le sang. Son souffle ne laisse derrière lui que les cendres de la tyrannie. Son œil comme celui du serpent foudroie ses proies, les dépèce de leur âme et de toutes les formes de courage pour ensuite les broyer, les engloutir, les faire disparaître.

Je suis allongée sur mon lit avec un clou planté dans la tête. Chaque geste se fait ressentir par des ondes de douleurs brûlantes propageant la fièvre dans toutes les parties de moi-même et même celles qui se trouvent en deçà et au-delà. Je suis tétanisée par l’idée que j’ai laissé maladroitement la fenêtre de la chambre entrouverte. Le dragon dont j’entends déjà le bruit métallique que font ses écailles avance en dévorant les paysages, la rue, les maisons avoisinantes, les jardins, les parcs.

Soudain, une lueur brève et intense comme l’espoir m’offre le courage de m’asseoir sur le bord du lit. À tâtons, la momie que je suis, parvient à poser sa main sur le coin de la commode et à regarder la faille par laquelle entrent la nuit et l’air chaud de l’été. Dans un seul élan, j’agrippe la poignée de la fenêtre et je réussis à la fermer. Je viens de donner un petit coup d’épée dans le vide. J’ai le sentiment que cela ne sert à rien mais derrière moi, je sens une présence.

On se déplace simplement, on bondit souplement sur le bord de la fenêtre. Mon chat par son seul regard jaune et soyeux vient de terrasser sans le moindre état d’âme l’immonde dragon. En pleine nuit, un camion vomit des tonnes de béton dans la plaie béante du chantier d’à côté. Jour et nuit, des fourmis travaillent à construire un mastodonte. Cette bête-là sert à assoir le pouvoir de l’une de ces multinationales qui ne payent d’impôts nulle part. Mon chat incline la tête et sans faire le moindre bruit part visiter les autres frontières de son territoire.

Je pense aux regards des indiens, brillants et noirs, presque résignés et éteints. En silence, ils se voient dépouiller de toujours  plus de leurs libertés. À la fin, ont-ils atteint cet état de la conscience et de la lucidité qui les aurait rendus à jamais invincibles ou se sont-ils simplement laissés oublier pour tenter de survivre ?

Entendements

Contemporary Basketry: Color/Blue Karyl Sisson Elemenop

 

Sur le mur de façade de la maison d’en face

les failles ont dessiné la moitié d’une cervelle humaine

la matière grise est une brume épaisse qui se déplace

au-dessus de cette tranche de vérité

délavé et obscur un ciel pleure plein d’impuretés

je me demande ce qu’il resterait dans ma tête

après une telle tempête

un embrouillamini de nœuds un nid de couleuvres

ou le total oubli et la fête sauvage d’un immense nuage ?

 

 

Spécificité

 

Holey Spheroidicity, Emily Dvorin

Si pour certains cela reste une cage

un quelconque panier leur servant à pêcher miraculeusement

pour moi les phrases restent dans cette phase sauvage

où les grilles humaines du savoir n’ont encore apposé leur sceau

c’est le nid d’un oiseau son envol me nourrira d’azur

c’est la ruche de l’abeille en construction éternelle

dont le but est de recueillir quelques larmes sucrées

l’or en provenance du cœur des cœurs

cela représente un travail acharné contre toutes les formes de l’ignorance

qui lie son travailleur à une sorte de liberté sans chair

sans arrière-cour

sans longs discours.

 

Songes

Japanese paper artist Nahoko Kojima

Mes larmes

parcourent un espace pour le suspendre

à un fil de soie comme le corps de l’araignée

comme le songe à la matière qu’il est censé toucher.

Mes larmes, étoiles lointaines qui sanglotent

algues et chevaux de lumière subissent

aléatoirement les lames de mon âme

laissées à elles-mêmes

elles ne sont ni racines, ni raisons

elles signent mes perceptions – seraient-elles à ce titre des mensonges ? –

Elles tracent les rides sur mon visage

se creusent un lit comme celui de ces rivières fantomatiques

dans les déserts

mes larmes transportent la transparence de mes émotions,

leur inutilité est souvent

évidence

mais mes larmes me lient tendrement

à cette chose en moi qui s’efforce d’avancer à contresens

Hybrides

 

Paul Rockett: Glenn Gould’s Hands, 1956
Paul Rockett: Glenn Gould’s Hands, 1956

Ses mains sont semblables aux nuages qui accueillent le soleil quand il se pose sur la mer et se gorge de roses et d’oranges.

Ses mains invitent souvent les souvenirs et les saveurs à former des jardins.

Mon esprit soudain comprend comment et pourquoi les iris obtiennent ces dégradés impossibles de jaunes et de blancs ayant la texture du sucre et le goût soyeux de la crème.

Ses mains d’un geste vif et précis racontent toute l’efficacité des pensées qu’elle cultive avec ferveur et passion depuis toujours. Ses mains me proposent quand elles se posent sur mon sein de découvrir ma liberté, petite libellule, elle épouse le bleu et le vert dans un vol presque statique.

Dans le creux de ses paumes se blottissent deux petits cœurs hybrides, mûres ou framboises, ils n’ont pu se décider que d’être les deux à la fois. Qui oserait les manger ? Alors qu’ils semblent simplement vouloir n’aimer que l’âme.

Les fleurs folles qui les ont enfantés ont vu la mer et ses petites colères se colorer de turquoise.

Les étranges petits rubis scintillent éparpillées amoureusement dans les velours du jour.

Pour protéger la beauté farouche, pour qu’elle se choisisse plein de chemins qui ne porteront jamais de nom ni de définitions, ses mains comme le jasmin parfument mes palais.

En suspens

L’éveil me propose des ailes de papillon et le sommeil une écriture de mouche pour explorer les choses.

Je suis née entre deux mondes, à la lisière de l’un et au bord du cœur de l’autre.

Je ne peux résoudre

les silences

ni lire les émotions sur les visages

sorties de leurs contextes les expressions n’ont plus de significations,

les promesses n’ont pas de valeur.

La vie reste muette.

inadvertance

« my face / my father’s face » by Sally Prasch

Je suis tombée du 27 ème étage de ma maison de verre.

L’ossature grinçait déjà aux articulations,

les tables ne tenaient plus debout

et mes larmes avaient provoqué des courts-circuits à la maigre installation électrique :

les ampoules accrochées aux plafonds des pièces comme des pendus voués aux corneilles

ne donnaient plus de lumière qu’un jour sur deux, qu’une seconde sur quatre.

Les portes et les fenêtres bâillaient honteusement.

Qui donc habite cette défaillance ?

Qui ose grimper les escaliers et se pencher vers le ciel ?

Un monstre.

Un délire.

Un mal-être.

Qui ose prononcer ces paroles folles sur une feuille de papier

tout en continuant à se taire et à laisser la vie la défaire ?

Je suis tombée dans l’oubli

en me demandant qui donc a véritablement connu mon enfer

en vers ?

Les idées claires

René Magritte, Les Idées Claires, 1955

 

Derrière les dunes, il y a un tigre. On voit sur la mer, le soleil lui dessiner ses rayures. Derrière les corps blonds de sable, il y a une étendue sauvage et vorace. Des griffes, des crocs et une force indomptable. Une liberté qui ne se repose jamais. Il crie, s’émousse à la moindre vague, il n’est attiré que par le large. Le félin se tait rarement. Le vent brandit inutilement un fouet, le fait claquer sur le sable ou le lance en rage vers les nuages. Qui veut dominer par la tyrannie, finit toujours par périr.

C’est l’hiver, et je conduis ma voiture sur la route qui borde cette muraille de sable et d’arbustes que les tempêtes façonnent ou amusent. C’est l’hiver au fond de moi mais pas là sur ces sommets qui narguent d’une hauteur de quelques mètres le niveau zéro où règnent en maîtres absolus le tigre et sa liberté.

Je sais qu’il est sorti de sa brousse grise et bleue et qu’il joue sur la plage. L’hiver est une saison profondément humaine, pour le tigre c’est toujours la même saison qui le gorge d’envies.

Je pleure sans larme car je me sens prisonnière d’une cage qui n’est autre que moi-même. Je l’ai construite par désespoir au fil de longues années désertiques. J’ai dépassé depuis longtemps les limites de ce qui est supportable et découvert que ma tristesse n’ a pas de fond, elle persiste à me plonger dans le noir.

Il ne faut plus de force pour partir avec les courants, épouser le tigre, être à jamais dans les vagues. Écume ou rage, coquillage qui finira en grain de sable pour alimenter un tout. J’ai si souvent songé à périr avec l’horizon qu’emportent les courants comme une jeune mariée dans une immensité inconnue de tous.

 

Hors d’atteinte

How mapping neurons could reveal how experiences affect mental wiring (Wired UK)

Il y a du vent et je suis cette bâche transparente qui s’affole

rien ne m’attache solidement

rien ne m’indique ce que je suis censé faire

ni à quoi je sers

Je gifle de mes grandes ailes inutiles le vide la grisaille

jusqu’à me déchirer par endroits 

plus rien n’a de sens.

 

C’est alors que toi avec des doigts de fée

des mains de jardinier et les yeux brillants d’un châtaigner

dorée tu me libères de cet ensorcellement

en deux mots purs

en trois images simples

en me révélant mille et un parfums d’une complexe évidence

tu fais de moi

un cerf-volant heureux.

Peau de crocodile

crocodile skin

Le ciel est douloureux comme un abcès qu’il faudrait percer

mais

il ne peut que laisser tomber la pluie

comme de petits cailloux qu’on jette sur sa route par peur de se perdre

il éparpille de grosses gouttes partout

mais

comme des miettes de pain les oiseaux du soleil les picorent

et instantanément la vie perd son sens alors que la douleur

elle

demeure toujours au même endroit.