Montagne

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L’oiseau de ta main se pose sur mon épaule

ton bras se glisse dans le mien

ton poing se love dans le creux de ma main

le papier a pris la forme

d’une montagne enneigée

les versants montrent

le cou et la clavicule d’un

être humain

il a tourné la tête

personne ne sait ce

qu’il regarde le poème

nous montre ses poignets

il faudrait suivre

les veines jusqu’

au sommet

le papier s’est froissé

entre mes mains

j’ai frôlé le silence

il me reste une blanche solitude qui se rit de moi et de mes habitudes.

évolution

Benevolent Gift (detail) by Janis Miltenberger
Benevolent Gift (detail) by Janis Miltenberger

Je sens la solitude effleurer mes joues d’une larme

l’été cherche à prendre racine dans les bras morts de la rivière

les joncs frissonnent les arbres portent le ciel comme un enfant mort-né

les oiseaux remplissent l’espace de chants et de cris

le bourdonnement des insectes s’empare des parfums des fleurs des prairies

je sens comment les cœurs se froissent et se replient les uns sur les autres

en ne faisant presque plus de bruit

voilà que le mien nage dans les feuillages

mon amour dessine désormais une ombre sur le chemin

au milieu de tant d’autres

la conscience a les allures fantomatiques de la brume

un jour il ne restera plus rien d’elle

je veux choisir ce qui lui donnera des ailes

et l’envergure du condor

du haut de ma montagne je regarderai sans y toucher

les carcasses laissées par ces conquistadors

ces nouveaux Mao

dont les empires sont remplis de rues vides

et de gens qui ont faim.

Bai

Cheval grotte de Lascaux

Le charbon de mes sabots frôle un sol dont la matière s’est depuis longtemps résorbée. Mes jambes noires et fines parcourent un espace désagrégé. Les crins noirs de mon encolure, le trait de mon dos et ceux de mon front, de mes naseaux, de mon ventre résistent aux allées-venues de la lumière, aux éternités profondes de l’obscurité et de l’oubli.

Ma robe brune comme un nuage nage dans un ciel qui n’existe plus. Il ne reste plus de l’homme et de sa vie qu’un tout petit pan de son âme dont je suis la faible illustration. Je suis la marque de son geste et de son habileté, de sa science et de sa croyance en un monde où l’homme chasseur serait chassé. Il ne reste plus que l’idée comme une frêle volonté de signifier.

Cessez donc de vous questionner en ne cherchant qu’une seule réponse pour couronnement mais comprenez qu’elle ne figure comme moi qu’une étape qui préserve les autres mystères. Le trophée est le voyage, le galop de l’exploration qui finira peut-être par s’inscrire quelque part sur une paroi cachée des regards.

Traitement

 

Chacune de mes lignes devrait vous délivrer l’un de mes traits mais cela n’est pas vrai.

La ressemblance n’est qu’une apparence. Une partie, le tiers pour être précise dessine un pan de la réalité. Le reste est constitué de bribes inventées. Le tout est mouliné finement jusqu’à obtenir quelques choses impalpables : des phrases.

Allez donc savoir où j’ai pêché l’idée, son spectre, son ombre, son détour.

Chacun de mes traits devrait vous servir à dessiner mon portrait.  Et si je n’existais pas ?

Qui donc porterait mon image ?

Lequel de nous deux est en train de fabuler, de transformer la réalité ?

Je ne suis textuellement pas présente ici. Ni là, ni ailleurs, ni nulle part.

Mais elle et nous, sont-ils traités correctement ?

Les forêts de chênes

Se mêlent à moi les chansons étranges d’une dizaine de voix car sous mes pas, sous les ondoiements de lichens et de mousses, sous les feuilles séchées et celles qui sont devenues de la poudre, s’étend un vaste réseau de veines où roucoulent les eaux d’une source. Se superposent aux chants minuscules, le silence solide des racines de chênes dont les troncs sobres et fiers portent des couronnes de feuilles. Toutes picorent dans le ciel la lumière comme si elle contenait des graines.

Mon regard sautille d’une branche à l’autre en savourant le froissement frais des feuilles, les contrastes joyeux et discrets de verts foncés et de blancs argentés. Les chênes centenaires se partagent la partie du ciel qui caresse leurs cimes. Ils ne laissent que les miettes tomber à mes pieds comme pour me chatouiller.

Je sens en moi, cette autre vie surgir et hennir. Je sais que je ne suis pas qu’une petite fille, mes fidélités à la rêverie m’autorisent à devenir n’importe qui, n’importe quoi et si je choisis, je suis souvent un cheval invisible. Mes naseaux sont larges et se gorgent de parfums, ma peau se sensibilise aux bruits, aux changements d’attitudes du monde autour de moi sans plus chercher à comprendre pourquoi. Mes questions ne trouveront jamais de réponse. Je perçois cet agencement des choses totalement autrement que du haut de mes huit ans. Les difficultés, les laideurs de la société humaine qui m’effraie, s’écartent alors de mon chemin. J’ai l’impression de dépasser des limites sans me faire d’illusion sur la réalité quotidienne que j’affronte sans parole.

Le quotidien, c’est une solitude permanente au sein d’une humanité grouillante, c’est le ronron de mon petit chat contre les râles titubant de ma mère dont le verre de vin jamais ne se vide. C’est un curé stupide qui me refuse le droit de l’assister aux cérémonies parce que je suis une fille. Le quotidien ce sont des professeurs qui crient parce que nous, les enfants, nous n’arrêtons pas de faire des conneries, de commettre des erreurs, d’écrire des fautes.

Dans la forêt, je suis libre. Cheval ailé, je surprends les yeux bruns du faon, et le cœur de la grenouille qui bat à la surface lisse et brillante de sa peau. Je suis un rebondissement de la vie. Mes ailes sont une forteresse légendaire, le déploiement d’une armée en guerre, victoires et défaites perforent le trou noir de la cruauté. Parfois, je tremble. Mes ailes sont comme si l’ensemble des nuages s’apprêtait à déverser toutes leurs inquiétudes en une seule et même pluie. Parfois, j’ai peur et je pleure. Mes ailes découvrent la nuit, dévoilent les étoiles et les galops de la lumière pour parvenir jusqu’à la terre. Je me sens faire partie de l’infini jeu de patience qu’est ma vie.

Puzzle

Dune I Jure Kravanja

La nuit est une pluie de flammes

Toutes cachent sous les rondeurs de leurs pétales

Ton corps contre le mien comme un bouquet

 

La nuit se glisse parfois entre nos paroles

Comme les nuages entre le ciel et la lune

Tes mains accueillent mes larmes

Ma bouche effleure ton âme

 

La nuit porte un masque de sable

Et frémit sans faire d’autre bruit

Que celui qui fait naître les étoiles.

 

Vainement

Lyndie Dourth

 

J’aurais aimé que tu me réserves un espace

comme une goutte de lait

pas plus grand qu’une de tes larmes de joie.

Un endroit minuscule où tu me respecterais

comme l’un de tes rêves.

Un moment du passé qui te resterait éternellement présent

comme un tendre baiser.

Mais hélas, je sais depuis peu après l’avoir longtemps cherché

qu’il n’existe en toi rien de semblable.

Patience

Ton corps comme un nuage en fleur est allongé près du mien. De petits papillons aux ailes transparentes comme l’air le butinent fébrilement.

Ton rire, ton souffle, tes parfums forment des tiges et des enlacements plein de nuances.

Mon corps devient celui de la nuit et puis celui tout petit de l’arapède sur le rocher. Une invisible certitude nous lie l’une à l’autre. Nous échangeons nos plus précieux baisers comme des perles sacrées.

La lune et toi, partagez la même lumière, les mêmes silences, la même éternelle assurance.

L’arbre

A human tree, Ajay Koly

L’écriture étend son étrange ramure comme un cheval déploie ses allures: largement. Des branches s’envolent les lettres comme la neige.

Le texte comporte des racines invisibles qui coulent d’une source secrète jusqu’à me toucher les pieds. Un tronc, un corps dessinent une avancée. Il faut que je l’explore jusqu’à rencontrer le cadre de mes limites, la clôture qui donne forme à la forêt de phrases. Un visage me parle de solitudes, une voix réveille d’une virgule une vérité qui foisonne. Je marche dans un verger vierge, plongée dans l’aube qui s’éternise. Les fruits dorment sur leurs significations. Ils attendent que le jour se produise et suscite la révélation, qu’il bourgeonne.

L’espace autour de l’arbre guide les pensées sans les contraindre, sans les distraire, ni les rendre folles. Elle se répandent comme un parfum qui s’abandonne. l’azur s’éprend de mes souvenirs. Voilà qu’enfin, ils s’échappent sans tourner en vrille, contournent les obstacles et prennent leur essor.

L’arbre se met à grandir alors que je le poursuis du regard en lui inventant des gestes humains : comme ceux de tendre un bras, d’ouvrir une main mais le texte garde le silence. Je lui devine de nouvelles lignes, de nouveaux lits de lave, de nouvelles rides, des plaies anciennes. L’arbre n’a plus de feuilles, il ne donne plus que des aurores, des éclats de vies.

Parfois le texte change de rythme, prend un autre départ, s’éparpille dans mes rêves de manière autonome et naturelle. Il ne prend sens que pour moi, personne ne voit qu’il est en train de disparaître, de se choisir une autre saison.

Parfois nous nous regardons dans un face à face plein de questionnements. Lequel de nous deux contient les semences de la réponse ?