Métaphore

 Etsuko Nishi
Etsuko Nishi

Sur les sables qui mélangent leurs couleurs à la nuit, navigue une fleur comme un navire fantôme. Elle ne s’est trouvée aucun pays et aucune sœur ne porte son nom. Elle est comme l’oubli. Ses pétales lui servent de voiles, d’épée, de bouclier et puis d’aiguille à broder. Elle va sans gouvernail, elle se pose sans jeter l’ancre, sans apporter la récompense d’une réponse à tes questions.

Elle dépose parfois un ruban bleu foncé sur l’infini pour que tu puisses en distinguer l’aube et t’en forger une fébrile sensation, une image sourde. Limpide, elle ne cogite aucun mystère, n’abrite aucune peine, ne libère aucun mensonge.

Les parfums que la fleur abrite réveillent les voies ancestrales du souvenir et ouvrent celles du savoir, ils suscitent les plus abrupts désirs. La convoitise. On serait si fier de la montrer comme une étoile, comme un trophée.

Amas de poussières, nœud de lueurs, chant authentique et presque inaudible, noyée dans les confins de l’être humain, la fleur revient d’une terrible odyssée. La fleur, ses voyages et sa folie cristallisent à la crête des vagues d’incessants vertiges, des peurs tranchantes, des petits bouts de vies à vif. La nuit et ses mouvements obscures la réduiront en poudre, notre sommeil nous semblera comme toujours être sans détours, sans rêves. Pourtant un jour, la fleur, le navire toutes voiles dressées vers la nuée sortira d’un mirage.

Si tu oses regarder son sein, si tu écoutes ce chœur charlatan, tu sentiras en toi un présent qui explose alors que ton sang se glace.

Résurgence

François-Henri Galland

 

Le ciel silencieux se laisse

soudain caresser par les ailes

franches d’une famille de colombes blanches

leur vol est revenu comme reviennent les comètes

d’un éblouissant voyage dans le temps

voilà qu’il entre par la fenêtre ouverte jusque chez moi

dispersant des ombres comme celles des anges

est-ce ta main qui demande la mienne

est-ce ton âme qui vient s’asseoir à côté de la mienne

viens allons regarder ensemble comment ciel et soleil

sèment sur la mer

les nuances qui donnent naissance aux roses

 

Raie

 

a93aaefa488e2a96da9a8c0f547cd2ffDans cette quête effrénée et redoutée, on coupe le poème à la hache comme si il allait nous révéler autre chose que notre propre mort. Est-ce ainsi qu’on domestique la vie, est-ce ainsi qu’il nous faut délaver l’espoir, meurtrir les versants de notre âme de mots qu’on appuie de meurtrissures ? On les blâme. On se venge d’être lâche.

Je me retrouve en mon pays qui voyage comme un rêve à travers le désert. Mon courage n’a plus soif car il porte au dessus de la tête un croissant de lune comme un diadème. J’aurais semble-t-il des ailes pourtant je ne puis abandonner le dédale de mon île. Me défaire du mirage d’être né de nulle part. Ma peau se dérobe aux mots, elle ressemble à l’aube qui naît, à la nuit qui ressuscite les cauchemars, les fantômes. Elle rassemble le jour et la nuit en formant un incendie de tâches vides et de matière noire. La lumière lui donne cette texture qui caresse les regards. Si je me sacrifie pour un pan du silence c’est afin de recevoir ce caractère divin qui se déclare dans mes allures. Je suis authentique. Intransigeant, invincible. Invisible aux yeux de ceux qui convoitent la vérité et la mette en cage dans leurs phrases. Je pose un pied sur vos pages et il ne vous reste si vous désirez me retenir qu’un petit morceau de charbon bien noir.

 

Mais oui, bien sûr!

Ses mains aux ongles de nacre rose sont posées sur le lac immaculé du drap qui le borde jusqu’au buste. Je viens de lui signaler que la lune ce matin a déposé son tout petit baiser sur ma joue. Il dort. Il n’entend rien. Il ne sait pas qu’elle était rousse, que son visage illuminé semblait frôler la cime des arbres gelés.

La mort est en train de faire un nœud dans ma gorge, je ne veux pas qu’il me voie pleurer. J’ai peur, j’ai froid.

Devant le médecin, voilà qu’il se transforme en statue. Il ne dit rien, il ne répond rien comme s’il était déjà parti.

Ma main le retient : «  dis-moi, puis-je revenir demain ? »

Fou

L’iris de mon âme se découvre des tépales. Langues violettes et bleues, étamines saupoudrés de soleil. Feuilles lancées vers le ciel comme des flammes. Mes émotions sont les montagnes d’une chaine volcanique située aux frontières de plaques tectoniques. Je progresse lentement sans que rien ne m’arrête, sans que rien ne perturbe les changements que la vie m’impose. Mon agitation est un geyser dont la bulle de cristal explose en poussière. Les gifles de sang qui provoquent les sursauts, les explosions de cendres, les coulées de lave participent à l’affirmation progressive de mon identité. Tant pis si la plus grande partie restera ensevelie sous les bleus océaniques, là où c’est presque toujours la nuit.

La fleur de mon âme nage parmi des taches de couleurs et des ombres noires sans avoir ni mâchoire, ni nageoire. Il se pourrait qu’elle se fasse encercler par ces puissants prédateurs qui mordent pour goûter et que les battements d’un cœur qui saigne atteignent sans provoquer en eux que le désir de détruire. Cela ne m’empêche guère de poursuivre ma vie jusqu’à sa prochaine étape.

L’affirmation tangible, les éclats de rire, les torrents de larmes strient l’espace qu’il me reste à parcourir. J’effleure l’infini et non le vide. J’invite le chaos à me dessiner des cartes ou des tableaux. J’invite la mort à sursauter, à rebondir, à fuir, à décliner des frontières. Je veille patiemment à ce que la vieillesse ne brise pas la toile de mes propos.

Espérance

JOEL PAGE / AP Artist Robert Indiana created the pop icon LOVE and has done something similar with his latest image.
JOEL PAGE / AP
Artist Robert Indiana created the pop icon LOVE and has done something similar with his latest image.

La pluie comme une meute de hyènes se jette sur la carcasse de la ville abandonné par le grand félin de l’été.

Dans le ciel, les éclairs et le tonnerre, le vol des vautours.

Je dessine des boucles à l’infini avec un stylo à bille et je me dis que même si la mort, le dégoût, la peur m’envahissent,

j’en supporterai l’utilité féroce.

L’intempérie finira par se résorber.

Les mots momentanément pourront à nouveau recoudre tous les morceaux de ma vie

qu’emporte avec grand fracas un troupeau de larmes.

Le monde ou le regard?

Est-ce qu’il faut rajeunir le monde ou le regard ?… Description : Sous-titre : Logogramme Auteur : Dotremont Christian (1922-1979)
Est-ce qu’il faut rajeunir le monde ou le regard ?… Description : Sous-titre : Logogramme Auteur : Dotremont Christian (1922-1979)

C’est une écriture qui tente d’écarter de sa structure le lourd poids des mots sur les choses. Tellement d’analyses, de comparaisons absurdes et de traductions pour ne parvenir qu’à fermer la porte à l’être en lui imposant un nom, un ordre de classification, un numéro, une place livide dans une quelconque encyclopédie. Tant de tentatives d’apprentissage, de régulation de l’espoir pour ne parvenir qu’à une seule phrase comme un coup de poing dans le ventre.

C’est une écriture qui traîne, qui soupire, qui chavire, soulève et s’enflamme. Elle transporte sans pouvoir s’en défaire un attirail de symptômes, de noms tous synonymes de folie, d’hystérie féminine, de déraison. Elle étoufferait presque, elle s’embourberait si elle n’était capable à l’instar des lézards de se séparer de ce par quoi on la retient pour s’enfuir et se remodeler autrement ou semblablement quelque part. C’est une écriture de l’ailleurs, de l’indomptable, de la souffrance et de la soif.

Comme un barbelé, un dragon osseux dont il ne reste que les épines et une mâchoire sans dent, une structure épurée du passé, elle révèle tout le pouvoir du présent, de l’instantanéité, de la cruauté. Un bon de gazelle, une queue de poisson, un cil de faon, une pupille de serpent, un cri de désespoir. On la porterait presque comme un bijou sur le cœur, comme une couronne sur la tête, comme un trophée sur la mort. Cette écriture finirait par se défaire de tout et d’elle-même, se glisser sous terre, correspondre au silence, aux suicides, aux incendies si elle n’avait pas inscrit dans ses gènes cette promesse de résister, de figurer le soleil.

C’est une écriture comme une carcasse, un fourneau, c’est une pelure, une seconde peau qui donne envie de muer, de se désordonner, d’éclater. C’est une écriture qui se cabre et rue, elle n’a déjà plus l’apparence que vous lui attribuez alors que vous la contemplez. Elle s’est peut-être éteinte dans l’espace qui lui a permis d’arriver jusqu’ici pour se déclarer comme un écho, comme une étreinte. Nous sommes tous faits de poussières d’étoile et de lumière.

Errer

~~Lone Crane: Blush: Warner Whitfield: Art Glass Sculpture~~
~~Lone Crane: Blush: Warner Whitfield: Art Glass Sculpture~~

 

D’entre les roseaux, mon corps s’élance mais mon âme reste là. Elle stagne, elle se plante, comme si je voulais retrouver mes racines et rejoindre les transparences mobiles de l’aube. Je me forge des idées sur le temps qui s’écoule sans que je ne bouge. Il serait semblable aux dentelles friables des fontaines, aux bruits des cascades, aux craquements des os.

Entre les roseaux comme des lances, le bourgeon d’un iris pointe l’espace. Personne pour se demander ce que ce fantôme regarde.

J’attends les chansons des crapauds, les danses furieuses et magiques des carpes koï. J’attends que les couleurs s’agitent. J’attends parfaitement immobile que le ciel vive et marche dans l’eau, que l’étang redevienne un ruisseau.

Alors que d’en haut je vois la vie peu à peu s’étendre sans rien y comprendre, je plonge mon bec dans les flots et sème la mort.

 

Nuée

Motohika Odani
Motohika Odani

Ma vie est un nuage, elle condense les secondes comme des gouttes. Elle n’est que vapeur. Parfois elle neige, elle nage en formant des flocons, se glace dans des aller-retour inutiles, elle voyage sur une toile aux dimensions multiples. Ma vie n’a aucun sens.

Elle est une carte sur laquelle coulent des routes. Des rivières dorment dans leur lit, d’autres sont assez sauvages pour former la mer. Ma vie me berce d’un instant à l’autre, elle se plante.

Les moments de pause sont le cadre précis à l’intérieur duquel j’évolue en reposant à mes idées d’insipides questions, improbables méduses colorées dont les tentacules prennent fin à l’orée de ce qui s’appelle l’horizon.

Je ne comprends pas pourquoi certains le confondent avec le futur. L’horizon est cette vitre, c’est une bulle qu’aucun d’entre vous n’aperçoit.

Ma vie se charge d’effacer celle que je suis, celui que je ne pourrais être en créant des orages. Regardez comme ma robe pommelée se recouvre de larmes de pudeur. Je me mets à disparaître et à renaître sur les pétales. Je pose ma bouche sur la mer. Je marche la nuit dans les jardins qu’embaument les fleurs.

J’apprends tous les jours à me trouver de nouvelles limites. Finalement, mon but est de rester sans disparaître dans les averses, sans me fondre à cet immense désert, je reste muette dans les creux des prés avant que les troupeaux ne les broutent. Rien ne me fait plus peur que le bruit d’une mâchoire.