Acclimatation

A Cloud · Katsumi Komagata

C’est un nuage qui grignote

mon rêve et le pelage

immaculé de la page

c’est une idée qui s’évapore

sans que j’aie pu lui donner

de mots

elle ressemblerait au blanc

de l’œil

d’un cheval

qui s’effraye

elle ressemble

au sucre

impalpable

elle fond sur la langue

mon rêve échappe

à sa traduction

c’est une chose étrange

de comprendre

qu’ en se laissant appréhender

le monde n’attend pas

vraiment

que je lui donne des précisions.

Céladon

An Imperial Inscribed Pale Celadon Jade Boulder – China culture AD 1636 – 1912

La pluie, de sa chevelure caresse ma fenêtre. Parmi les gouttes sur la vitre, je pose mon front pour le rafraîchir. J’entends le cliquetis amusé et discret d’un essaim de petites larmes et les pas de la foule, en bas. Il pleut des êtres humains minuscules, hommes, femmes, enfants comme une armée d’insectes. Il pleut des personnes parmi les gouttes. La foule s’écoule sur les trottoirs comme les ruisseaux sur les plages de sable. J’entends leurs pas qui applaudissent ces petites fractions de seconde qui dévorent la route.

Je pense à tous tes grains de beauté comme autant d’îles flottantes à contempler. Je pense aux larmes joyeuses du soleil sur ta peau. Au silence soyeux qui se développe et s’étend bien au delà de nous-mêmes comme le plus somptueux des tapis persans. Je pense aux parfums du soleil quand il mange ton jardin de tes mains.

Asphalte

Katia Chauseva
Katia Chauseva

Je me souviens de tous mes vertiges et de cette fois où mon crâne percuta pour la première fois la route noire et dure d’un été qui de toute façon allait finir par mourir. Du haut de mes huit ans, la certitude de ne devoir jamais plus souffrir. Je me souviens du goût du sang et de l’horrible brûlure au milieu de mon front. Il me fallut quelques minutes pour revenir à la vie, pour revenir de cet état réconfortant et solide à celui déstabilisant de comprendre que l’accident ne s’était pas déroulé dans mon rêve. J’étais bel et bien sur le sol, brisée en je ne sais combien d’éléments. Réussirai-je à reconstruire ce puzzle, celle que j’étais avant?

Je me souviens comme je souffrais d’être vue ainsi par la foule, les murmures et les paroles sans signification me servaient de couverture jusqu’à ce que quelqu’un me recouvre la figure d’un mouchoir et disperse les meutes, les chiens.

Je me souviens de ce contraste entre moi et le sol. Lui si chaud et moi si froide dans les bras de l’hiver. Pourquoi a-t-il fallu que j’assiste à ma propre descente aux enfers, sans faiblir, sans jamais être capable de perdre conscience? Je me souviens du poids de mon corps alors, de la masse de ma chair défaite de moi-même.

Toutes mes fractures sont restées plantées sur la place publique mais personne n’a été capable de voir au-delà. Personne, pas même moi pour sonder la peine.

Depuis, plus rien de précis n’ose me servir de socle, je ne sais comment dire oui à la vie et non à la mort. Des torrents, des mouvances, des terres meubles, des ciels sans îles hantent mes rives. Tout me semble vague et n’avoir aucun sens. Je ne me regarde plus dans aucun miroir persuadée que celle que je regarderai s’est défaite de mon âme.

 

Waar de hemel blauw is, en het gras groen

Ik kijk naar de hemel

Ik neem een lepel

Ik wijs naar,

Waar ik daar

Bedoel.

Het puntje wordt als maar groter.

Ik word als maar banger.

Ik maak van mijn eigen ook een puntje.

Een puntje in het gras.

Plotseling voel ik iets op mijn schouder landen.

Ik kijk naar mijn bult net naast mijn hoofd, mijn schouder

Ik zie een vogel, een zwarte vogel.

Heel groot, groter dan mijn lepel,

die ik klaar had om het puntje te vangen.

De hemel is blauw zonder puntje.

Het puntje kraait als een raaf.

Ik schrik.

En weer is het puntje daar.

Waar ik daar

Bedoel.

 ©Chloë Vanden Elsacker, 10 jaar

Là où le ciel est bleu et l’herbe verte,

Je regarde le ciel,

Je prends une cuillère.

Je montre

Là ou je veux

En venir.

Le petit point devient de plus en plus grand.

J’ai de plus en plus peur.

Je fais de moi un petit point aussi.

Un petit point dans l’herbe.

Soudain je sens quelque chose atterrir sur mon épaule.

Je regarde la bosse juste à côté de ma tête, mon épaule.

Je vois un oiseau, un oiseau noir,

Très grand, plus grand que la cuillère,

que j’avais préparée pour attraper le petit point.

Le petit point croasse comme un corbeau.

Je m’effraye.

Et à nouveau le petit point est là

où je veux

en venir.

Nitescence

A satellite picture of Antarctica. Credit: NASA
A satellite picture of Antarctica. Credit: NASA

 

Le ciel est à peine plus lourd qu’une perle et toi, mon petit coquillage, tu m’en révèles la douce éternité faite de mélanges joyeusement satinés.

Je ne peux vivre un instant sans goûter ton raffinement sauvage. Tu es une fleur qui ne compte pas ses pétales. La franche mousseuse de l’un me laisse apercevoir l’autre.

Qui réussirait à éviter la subtilité incroyable de ton langage? En toi, se reposent la nacre, les roses, les jades, l’ivoire, le corail et l’émeraude.

Ton socle roux me réchauffe, tu adores le silence que les flots contournent en formant des bulles et des dentelles d’écume ou de lumière.

Au delà de toi, si on ne s’éprend d’une façon de concevoir, on ne connaît rien d’autre qu’un vide granuleux, le gouffre crépitant de la mort et de l’ennui.

La joie de te comprendre se noue intiment à la science pure de vouloir rester libre à tout prix. Tu es ce que tu donnes. Force incroyablement tendre, discrétion vive, imagination chatoyante.

Tu es ce que l’on atteint lorsqu’on cherche le meilleur de soi: la plus belle forme de l’absolu.

À mon Amour

 

Asphyxie

Charcoal sculptures by Aron Demetz
Charcoal sculptures by Aron Demetz

Dans ta cage, les rayures d’un tigre, l’aileron d’un requin, les dents du monstre.

Je crie.

Personne pour m’aider à t’ouvrir les portes de la vie. Ma fille, ma vie n’a pas suffit d’être sacrifiée.

Personne pour retirer du doute les raisons véritables du trouble qui habiterait mon âme et salirait chacun de mes gestes.

Personne pour déconstruire l’échafaud du préjugé, pour contester le brasier qu’imposent les structures communes de la pensée.

Il faut attendre, se taire et se laisser dévorer, s’abstenir d’intervenir. De quelle vérité sont faits les protocoles ?

En attendant on juge pour moi comment  et qui il est bon d’aimer, un homme ou une femme.

On enferme mon âme dans une cellule psychiatrique, dans la prison d’un diagnostic. La maladie dont on a repéré sous la contrainte les symptômes à guérir est un surplus de clairvoyance, un débordement du cœur. Il faut qu’on l’étrangle. Je sers à remplir les grilles, à circuler sur les courbes, à justifier les schémas et maintenir en place les tabous.

Attendre, car il ne faut pas se révolter, il faut laisser parler les docteurs, les juges et laisser les mains libres aux dictateurs, aux gourous.

Attendre qu’ils aient rompu et déchiqueté toutes les racines, toutes les feuilles qui cherchent à construire la différence.

Attendre et faire semblant de croire qu’un jour, les prédateurs cesseront d’avoir des dents, des griffes, une faim qu’ils renouvellent en mangeant.

Attendre qu’ils s’arrêtent de broyer, de mentir, d’usurper. Attendre et devenir le noyau même de l’hypocrisie.

L’innocence devient suspecte. L’amour a tout à prouver alors que la désertification menace et met en place les rouages de l’aliénation.

Hier, on a étouffé mon cri pour la énième fois. Notre silence est devenu un criminel.

 

 

Epouvante

Unknown, Egyptian Seated Figure, before 3400 BCE Egyptian Ceramics Terracotta =
Unknown, Egyptian Seated Figure, before 3400 BCE Egyptian Ceramics Terracotta

Il y a en moi, l’œil bleu d’une vague

qui me regarde de l’intérieur:

il sourcille et strie cet océan où flotte mon cœur indéfiniment.

Il sème dans les courants des bancs de larmes nées du bas-ventre du ciel.

À la surface de l’eau, les mots s’émoussent :

ils regardent au travers de moi l’humain

pris au filet de sa propre vie.

Qu’ai-je donc fait ?

Il y a en moi, le vol de l’oiseau marin, le jais de son plumage qui se sèche au soleil, son aile esclave.

Le clapotis des flots, la nuit, l’aube d’un bateau n’apaiseront pas mon drame.

Il y a en moi, un moignon de jambe qui n’a pas su apprendre à marcher à coups de mâchoire.

il y a en moi, la danse effrénée des secondes, une pluie d’étoiles dessine les rides comme les voies par où devraient passer la mort et son cortège muet de menaces et de signes avant-coureurs.

Dans les remous et dans les vagues, il y a la lumière prédatrice et dévoreuse d’espace. L’âme du mammifère que je suis hante les ondes de son énorme ombre noire.

il y a en moi, le mouvement urticant d’une plante devenue transparence, n’ayant pour épines que mes pauvres mains tremblantes.

Verdure

Long Grass with Butterflies | 1890 | Vincent van Gogh
Long Grass with Butterflies | 1890 | Vincent van Gogh

Tout commence par le pétale comme la larme d’un saphir et tout se poursuit dans l’embrasement des tiges, des branches, des feuillages.

Les végétaux s’enlacent afin de résister aux embruns et d’étendre leurs bras somptueux comme des plumes dans l’eau limpide du ciel et de la mer.

C’est ainsi qu’ils protègent avec cette douceur incontrôlée de verts, les exubérances de fleurs recherchées pour leur intelligence et la pureté de leur couleur.

Ton corps nu et doré respire si fort, tes pieds laissent les empreintes d’argent et d’or sur les sentiers. Pourtant tes pas échappent au moindre encerclement.

Un joaillier a laissé glisser de son rêve le lézard vif serti d’émeraudes.

Alors que tu te baignes, les tentacules soyeux des nuages mangent l’éternité, des fleurs embaument le souffle de l’eau.

Les chevaux fougueux des vagues oublient leurs tempêtes pour devenir presque mauves.