Ping-pong

Brussels, September 2013 © Bertrand Vanden Elsacker
Brussels, September 2013 © Bertrand Vanden Elsacker

Ma vie est le terrain de jeu de deux joueurs de tennis de table: moi et l’idée que j’ai de moi. La balle passe d’un camp à l’autre impliquant de continuelles modifications de moi-même.

La vie rebondit en martelant le temps et l’espace de son mouvement entre les deux ennemis. Tout se passe comme si j’étais mon pauvre adversaire. C’est moi que je dois combattre sans me demander si ma vie doit ressembler vraiment à ce qu’on veut que j’en fasse: une partie.

Est-ce la grammaire qui invente la langue ou est-ce la langue qui invente une grammaire? Est-ce la liberté qui construit des prisons et punit ? Pour comprendre, pourquoi ne sommes-nous que quelques uns à nous soucier de la ligne pure et à respecter la précision?

Les règles du jeu de ma vie sont rigides et ont pour objectif de désigner un perdant, de supprimer l’existence de mes zones grises.

Que se passe-t-il réellement avec la petite balle qui rebondit maladroitement au delà des limites, ces lignes blanches qu’une théorie a dessinées pour contours de la table verte?

La balle hors jeu n’existe pas, on ne la voit pas.

Qu’ai-je donc gagné à la fin de la partie? Un peu plus d’habileté à réfléchir? Un peu plus de certitude sur ce que je suis? Non, même pas. Je suis un pauvre type idiot de l’espèce humaine. J’ai perdu mon temps à essayer de satisfaire le métronome en tentant de devenir un synonyme de mon image.

Nuances

 Small Hand Blown Glass Seascape Bowl
Small Hand Blown Glass Seascape Bowl

Comme le rayon d’une ruche dont mes souvenirs sont les abeilles, j’attends. Autour de moi, l’effervescence d’un port, ses bateaux dont les vagues applaudissent les coques, ses voiles et ses moteurs qui déchirent perpétuellement le ciel ne perturbent pas l’azur de mon silence. Je voyage au coeur des choses les plus intimes, les plus susceptibles d’échapper à l’amalgame engendré par les oracles de la beauté écervelée dont se gavent les foules avides.

Dans mon alcôve dorée, la lumière danse secrètement, elle rêve de la patience orchestrée par les ondes sous-marines. Elle se demande pourquoi elle se transforme en poudre avant de devenir fluide invisible tissant parfois les robes de la déesse turquoise de courants chauds et de courants froids. Elle ne regrette pas cette alliance qui lui permet de caresser les créatures étranges dont on se demande si elles sont végétales, si les étoiles qu’elles représentent ont bien les bras et les jambes et les ventouses pour se suspendre dans le temps comme s’il était une immense toile.

Les ailes des insectes vrombissent, elles finissent toujours par retrouver leurs chemins. Les pistils se dressent, les corolles tremblent dans une infinité tendre qui ignore que l’hiver lui aussi est pourvu d’aurores transparentes. J’attends car j’ai peur de l’ours et de sa langue, de l’homme et de ses mensonges, des tyrans qui se servent de ma cire pour conquérir le néant afin de le punir d’avoir les yeux, les griffes et la liberté du tigre.

Voilà que l’on m’approche, une pupille maternelle rutile, une conque gorgée de désirs cristallise une multitude de parcelles du passé. J’en fais mon miel pour continuer d’exister.

Mandala (मण्डल)

La nuit galope souplement dans le jardin, la lune agite les buissons en leur promettant de fabuleux bourgeons. En fermant les yeux, je ne découvre pas le sommeil. Les portes de mon âme ne s’entrouvrent pas pourtant j’acquiers une conscience de la consistance de ma personne.

Je suis une ligne jusqu’à ce qu’elle disparaisse comme un chemin tout en bas d’une page. Je suis une phrase jusqu’à son point sans avoir à la retranscrire ou à la traduire. Je deviens ce temps d’arrêt en suspendant ma respiration. Un instant, je ne suis plus rien. Au bord de la nouvelle phrase, un lichen doux tant il est vert où poser un pied, je suis lasse de planter des significations.

J’aperçois que je suis le point d’une broderie et que si je multiplie mes sourires, mes pas, mes tremblements des doigts, je deviendrai un tapis de soie musical. Un buisson enflammé de fleurs à la tombée du jour, un palais de senteurs pour les dédales de mes souvenirs.

J’aimerais bien en rester là.

Le faon

Dans la forêt peuplée de feuillus et de fougères

le faon son pelage la lumière

disperse ses plumes printanières

mon cœur une prairie vagabonde à la lisière

 

abandonnée aux soleils de toutes les saisons

disperse les verts et les vermillons

les jaunes dans une inaltérable explosion

 

dont le souffle prend sa source

à l’orée d’un précieux  bambou

travaillé à l’instar des purs-sangs

pour la course

Acclimatation

A Cloud · Katsumi Komagata

C’est un nuage qui grignote

mon rêve et le pelage

immaculé de la page

c’est une idée qui s’évapore

sans que j’aie pu lui donner

de mots

elle ressemblerait au blanc

de l’œil

d’un cheval

qui s’effraye

elle ressemble

au sucre

impalpable

elle fond sur la langue

mon rêve échappe

à sa traduction

c’est une chose étrange

de comprendre

qu’ en se laissant appréhender

le monde n’attend pas

vraiment

que je lui donne des précisions.

Céladon

An Imperial Inscribed Pale Celadon Jade Boulder – China culture AD 1636 – 1912

La pluie, de sa chevelure caresse ma fenêtre. Parmi les gouttes sur la vitre, je pose mon front pour le rafraîchir. J’entends le cliquetis amusé et discret d’un essaim de petites larmes et les pas de la foule, en bas. Il pleut des êtres humains minuscules, hommes, femmes, enfants comme une armée d’insectes. Il pleut des personnes parmi les gouttes. La foule s’écoule sur les trottoirs comme les ruisseaux sur les plages de sable. J’entends leurs pas qui applaudissent ces petites fractions de seconde qui dévorent la route.

Je pense à tous tes grains de beauté comme autant d’îles flottantes à contempler. Je pense aux larmes joyeuses du soleil sur ta peau. Au silence soyeux qui se développe et s’étend bien au delà de nous-mêmes comme le plus somptueux des tapis persans. Je pense aux parfums du soleil quand il mange ton jardin de tes mains.

Asphalte

Katia Chauseva
Katia Chauseva

Je me souviens de tous mes vertiges et de cette fois où mon crâne percuta pour la première fois la route noire et dure d’un été qui de toute façon allait finir par mourir. Du haut de mes huit ans, la certitude de ne devoir jamais plus souffrir. Je me souviens du goût du sang et de l’horrible brûlure au milieu de mon front. Il me fallut quelques minutes pour revenir à la vie, pour revenir de cet état réconfortant et solide à celui déstabilisant de comprendre que l’accident ne s’était pas déroulé dans mon rêve. J’étais bel et bien sur le sol, brisée en je ne sais combien d’éléments. Réussirai-je à reconstruire ce puzzle, celle que j’étais avant?

Je me souviens comme je souffrais d’être vue ainsi par la foule, les murmures et les paroles sans signification me servaient de couverture jusqu’à ce que quelqu’un me recouvre la figure d’un mouchoir et disperse les meutes, les chiens.

Je me souviens de ce contraste entre moi et le sol. Lui si chaud et moi si froide dans les bras de l’hiver. Pourquoi a-t-il fallu que j’assiste à ma propre descente aux enfers, sans faiblir, sans jamais être capable de perdre conscience? Je me souviens du poids de mon corps alors, de la masse de ma chair défaite de moi-même.

Toutes mes fractures sont restées plantées sur la place publique mais personne n’a été capable de voir au-delà. Personne, pas même moi pour sonder la peine.

Depuis, plus rien de précis n’ose me servir de socle, je ne sais comment dire oui à la vie et non à la mort. Des torrents, des mouvances, des terres meubles, des ciels sans îles hantent mes rives. Tout me semble vague et n’avoir aucun sens. Je ne me regarde plus dans aucun miroir persuadée que celle que je regarderai s’est défaite de mon âme.