
Attrapons au vol
les mots
puis métamorphosons sous l’habillage de phrases
leurs fulgurants plumages
Soyons
leurs yeux irresponsables
et considérons que le temps n’existe pas.

Attrapons au vol
les mots
puis métamorphosons sous l’habillage de phrases
leurs fulgurants plumages
Soyons
leurs yeux irresponsables
et considérons que le temps n’existe pas.
La pluie de sa chevelure caresse ma fenêtre. Parmi les gouttes sur la vitre, je pose mon front pour le rafraîchir. J’entends les cliquetis amusés et discrets d’un essaim de petites larmes et les pas de la foule, en bas.
Il pleut des êtres humains minuscules, hommes, femmes, enfants comme une armée de points. Il pleut des personnes parmi les gouttes. La foule s’écoule sur les trottoirs. J’entends leurs pas qui applaudissent ces petites fractions de seconde qui dévorent la route.
Je pense à tous tes grains de beauté, la Voie lactée à contempler. Je pense aux larmes du soleil sur ta peau. Au silence soyeux qui se développe et s’étend bien au delà de nous-mêmes.
Je pense aux parfums du soleil quand il mange ton jardin de tes mains.

Il ne me reste plus rien de mes larmes
le sommeil dans ses déserts
a asséché leurs sources calmes
mais il me reste cette faille
elle se déplace
de mon oreille à mon cœur
de mon cœur au sexe
la faille parfois se place
entre les articulations et peu à peu
me ronge
lorsqu’elle se met à grimper
pour étouffer la colonne vertébrale
je ne trouve plus de larme
elles se sont toutes évaporées
rien
ne me laisse plus parler de mon mal
rien
pour tenter de l’oublier
il faudrait que
je puisse me trouver
une nouvelle arme.
Ce n’est pas un chat qui se cache dans ma gorge, ni un morceau de pomme, c’est un caillou. Un caillou et sa constellation de graviers comme autant de reproches.
Vous ne me parlez pas mais vous murmurez derrière moi sans que je comprenne pourquoi. Vous me trouvez rugueux tandis que je me dis que ce mur entre vous et moi est honteux. Je ferai n’importe quoi pour qu’il s’écroule.
Je suis étrange car rien de ce qui vous convient ne m’arrange, je veux toujours plus, je veux toujours mieux sans repérer si il y a des limites.
Ce n’est pas un caillou que j’ai dans la gorge, c’est une montagne de larmes.
Personne ne peut comprendre que quand je chante, je n’entends plus vos paroles méchantes, je ne vois plus vos gestes suspicieux.
Je ne crois plus que le mur qui m’emprisonne dans vos pensées cessera un jour de subsister.
Quand je chante, je mélange ma voix à celle de tous les peuples qui se sont éteints à cause de vos silences.
C’est un bébé de 7 mois qu’on vient de m’apporter
parmi les cris les pleurs
je n’ai pas le bon cathéter pour faire la perfusion
je n’ai tout simplement plus rien pour le calmer
et tuer la douleur
alors je le remets dans les bras de son papa
le bébé brûlé presque partout sur le corps
soudain la salle des urgences est envahie
d’enfants n’ayant plus de vêtements
plus de cheveux
et dont la peau sur le corps tombe en lambeaux
l’hôpital est rempli de petits corps qui tremblent
de petits corps qui ne trouvent plus les larmes
je ne veux pas savoir pourquoi
on se sert
de bombes chimiques et incendiaires
ni qui les balance dans les cours d’écoles
dans les rues de la ville
depuis plus de deux ans et demi
Je veux savoir pourquoi je suis la seule ici
à ne pas avoir peur de la mort
à regarder dans les yeux les tyrans
je veux savoir pourquoi aujourd’hui
en ce moment
soudain je n’ai plus de quoi donner
des soins.

Je ne suis pas dans ce que je suis
dans mes gestes
dans la parole
il manque ma face cachée
l’invisible que je tente de faire
sortir de l’ombre
en l’écrivant
je suis dans le silence
des mots et de l’écrit
je suis sans voix
sans appel
sans cri
personne n’a la faculté de me définir
de franchir mes rives
de délivrer ce que je ne dis pas.
Pour me joindre à la calanque et à sa plage
de galets
je suis parvenue à oublier que j’étais incapable de marcher
autrement que les macaques prisonniers d’une île inventée par l’Homme
pour tenter de comprendre sa tourmente
les pierres qui sommeillaient parmi les rochers ont répandu dans l’espace
le son rassurant de leurs voix sages
en dévalant la pente chaude
à moitié mangée par le soleil devenu sourd
J’entends le vent et les vagues se frôler comme
deux amoureux
au bord de l’eau
je découvre le sexe sombre des rochers que la mer vient juste de féconder
d’un de ses élans mousseux.
Je feuillette la ville comme un livre d’images.
Aux fenêtres, je cherche des visages,
quand soudain ta main comme le songe d’une rose médiévale
se pose sur la branche d’un arbre
dont les fleurs sont blanches
et dont les feuilles mangent tendrement le temps.
Dans le jardin rougeoyant du musée de Cluny
naissent des choses qu’on appelle sentiments.
Je te vois, je te sens, tu me touches et je sais,
je suis une licorne et ce qui nous lie
ne porte que les noms que toi et moi
lui donnons.

C’est une blessure qui s’enfonce dans la chair jusqu’à atteindre l’os pour en dévorer la moelle. Elle creuse dans sa jambe un fossé entre lui, l’enfant et l’enfance des autres. Ils finiraient tous sauf lui par devenir d’impitoyables adultes.
La blessure le maintient éveillé plein de sueur presque toutes les nuits, la blessure l’empêche de grandir, cloué qu’il est à son lit, elle émet toutes les hypothèses sauf celle que la vie va continuer pendant ces éternités qui permettent habituellement de forger des plans, d’animer des rêves, de faire fructifier des projets.
D’ailleurs, il a admis de vivre en compagnie de la maladie, de ses complications, de sa tyrannie. Pourtant il s’est toujours dit en son for intérieur qu’il ne se laisserait pas pourrir. Il jouira avec bonheur de toutes les secondes.
Il ignore qui a pu le dénoncer mais il sait pourquoi il est là, dans le bureau de la Gestapo. Le marché noir n’est qu’un des aspects de sa révolte. La plus grande partie restera toujours cachée, passée sous silence même aux moments de réclamer les récompenses. Il se taira à cause de ce fossé entre lui et le monde.
Mon père m’a toujours dit que cette entaille, cette tranchée affreuse dans la jambe avait été le fait d’un coup de crosse de fusil, d’un coup et puis de plein d’autres qui ont suivi dans le bureau de la Gestapo mais il ne m’a jamais expliqué pourquoi tous les jours, tout au long de sa vie, il a toujours refusé de boiter.
Je le vois assis face à ses tortionnaires, le dos droit, le regard transparent, je le vois les mains prenant appuis sur la jambe malade pour faire face à l’horrible regard de l’homme qui hait.
Je sais aujourd’hui, que ce n’était pas à mon père de boiter et de céder sous la pression d’un pourrissement des structures osseuses. Ce n’est pas lui qui marchait de travers.