Disparaître

Quelle différence entre
« disparaître » et disparaître


mourir entre deux papillons épinglé
ou mourir au milieu de nulle part
sans écorcher personne


mourir malgré la phrase ses soupirs ses virgules le rythme
mourir avec elle déjà embaumé dans un sarcophage
se refusant aux plaisirs des délires
pour se trouver en lieu et place du mot véritable
qui ne satisfait jamais ne répond pas
aux exigences
par principe parce que
d’avance on a fait le choix de pourrir la situation
afin de pouvoir occuper la place entre papillons

« S’évanouir » ou s’évanouir
comme si l’on pouvait encore
se mentir ou choisir
à cette étape-là de la vie
aucun mot ne devrait plus avoir un goût de cendres

Rien

 

Comme si tu n’étais plus /vivant tu assistes à tes propres enterrements/ Toujours par petits bouts de phrases/ Tu te sens seul à le savoir/ Un poème impose à tes visages/ les flux flous /des secondes Pas une seule qui réponde à tes questions/
Ton coeur dans sa conque s’ébroue/ On dirait qu’il refuse/ d’avaler par gorgées infimes/ l’éternité d’une vie évidée/ Ce que tu cherches/ n’est plus /depuis longtemps ton rire/ a gravé de ses Quatre lettres les souvenirs.


Source images: ici   Images issues de la série Apparitions, 2012- Roger Ballen © www.rogerballen.com

 

Octaves

Jorinde Voigt, Konstellation 4 Horizonte I-II, (2012)

sur la mer il n’y a rien

qu’un immense nuage gris perle

en moi je sens bien

que demeure éternel

un poulpe géant

berçant ses huit bras tentaculaires

 

sur la mer il pleut

d’infimes touches

ébène et ivoire

la pluie est une pianiste

ses mains sont remplies

de larmes

Harpe

Sharon Etgar - Thread drawings

Sharon Etgar – Thread drawings

 

Ce qui tient le monde en équilibre et se partage ses pans d’ombres, ses sources noires, ses voies sombres.

Ce qui orchestre et dirige l’harmonie, égraine l’énergie positive en taches lumineuses et soyeuses.

Ce qui tranche le soleil comme un agrume au jus acide.

Ce qui découpe patiemment le temps et ses espaces d’étoffes blanches, de grains de sable.

Ce qui contourne mes peurs, les décapite, les broie.

C’est mon écriture. Danseuse étoile, équilibriste, jongleuse. Mon écriture, ma soeur, mon âme, mon dédale.

De peu elle me sauve,

D’un fil elle fait le cheveu qui tombera dans la soupe.

D’un mot la phrase se lance à la recherche des lettres qui la composent, des sens qui la décomposent.

Parfois sous la pointe aiguë de ma plume, le monde glisse, s’échappe, se disloque, s’évapore, se cristallise.

À l’extrémité se tiennent les certitudes éphémères, absurdes, solides perfectibles.

À l’opposé s’aborde en quinconce, une réalité à lectures multiples, un songe nu, un mensonge cru.

Au sein de la toile qu’elle tisse, des histoires qu’elle brode, mon écriture n’est pas l’insecte pris, le personnage principal, la chrysalide.

Elle est le principe, la décision finale, la harpe, le croc, la blessure animale.

Mon écriture décide, organise, planifie, renverse l’ordre qu’elle établit.

Un simple point signe sa mort.

Le site  de Sharon Etgar

Point final

You’ve Never Seen Pi Like This | Popular Science

Le point à la fin d’une phrase luit comme la pupille lucide d’un animal. Au fond de l’âme elle en regarde l’avenir brutal. Graine perdue au sein de la broussaille, elle se demande fatiguée, ce qui peut ainsi la pousser à n’être rien qu’un point suspendu à un détail. Pluies torrentielles de mots, navires construits pour quelque étoile, idées glaciales s’arrêtent là où l’abeille vient de planter son dard. À la frénésie, à l’acharnement, à l’envoûtement comme simple réponse, un point se prononce.

Tons

Tu ne veux plus écrire qu’avec des ombres sans jamais plus chercher la lumière ailleurs qu’au fond de toi. Tu t’étonnes de ne trouver rien d’autre que des cendres alors qu’il te faudrait un torrent. Entre toi et l’univers, tu n’as pas encore trouvé de correspondance.

Dans la forêt, la chanson du châtaigner agite ton cœur. Et ce souffle qui se module sous différents tons aurait-il trouvé ta voix ? Sombre et pourtant pareille aux envolées des merles bleus. Quel est donc ce mirage qui se sert de toi pour faire passer ce message que tu ne comprends pas mais qui s’adresse à toi sans se servir de ta langue ?

Une abondance inaccessible partage les troncs, les branches, les feuilles. La forêt est un ventre fécond de songes, elle nourrit l’espace en le peuplant de taches vertes et argentées, blanches et parfumées. Le futur est un fruit enfoui dans une bogue épineuse qu’il ne sera pas facile d’ouvrir à mains nues. Mais qu’importe la chanson de l’arbre ne s’écoute qu’au présent, fendillant les épidermes. Printemps, été, automne, hiver ne sont des saisons que pour l’homme. Le châtaigner dispose d’une autre sorte d’éternité. La constance.

Voilà, que le sang à la pointe de ton pinceau ressemble à l’écorce brune, aux plis du vêtement qui habille les branches, à la terre creusée de galeries par les racines que propulse l’envie indéterminée de poursuivre. Voilà que la couleur est la mie de ton pain.

Tu cherchais les mots qui formuleraient en deux ou trois traits toute une forêt de châtaigniers, le tango des années, l’inconstance acharnée des humains, la paix.

Tu ne veux plus écrire en te servant des ombres qui te menacent avec le couteau de l’abîme sur la gorge, tu ne veux plus dépeindre ce qui te pourrit la vie même si tu as compris que l’écriture s’est ancrée en toi sans avoir su se rendre utile à quoi que ce soit.