Ce n’est pas une vie

mirrormaskcamera: (via papascandy) (Source: tibets)

Je suis un grain de sable, près de moi, dans un ordre aléatoire, des milliers de grains de sable sommeillent dans la même sphère de verre. Ils sont comme des parties de moi-même, scintillantes, inutiles et silencieuses.

La sensation de l’étrange, du mystérieux n’existe pas car en tant que graine du temps je ne me questionne pas sur l’ordre des choses, sur les lois de la nature, sur l’équilibre ou sur ce qui devrait être une réalité. Je me contente d’être dans un état qui n’est pas, avec pourtant la sensation exister en des milliers de petits endroits proches, identiques mais à la fois totalement différents de moi.

Sans contrainte aucune, il me semble que je suis comme une matière minuscule et que le monde autour de moi vit sans souvenir et est prêt à devenir autre chose, à devenir ce qu’il n’imagine pas.

Je suis un grain de sable sans doute, je suis presque n’importe quoi. Ma nature s’éparpille sans prendre de forme stable. Je ne dure pas.

Soudain, notre silence sablonneux se remue, le sable s’écoule, les grains glissent les uns sur les autres et de ce mouvement naît en moi la conscience. Des serpents de souvenirs surgissent, comme des rubans, ils dansent dans le vide et montent vers un infini. Si je tente de les suivre, d’emprunter leurs chemins, de grimper sur les échelles qu’ils construisent, ils s’inversent ou disparaissent et me disent : « il est temps ». Je ne comprends pas dans mon éparpillement que je glisse, que je subis une révolution majeure, que je me volcanise.

Peu à peu, je retrouve un même état aléatoire, je sommeille, les milliers de parties semblables à moi-même se sont inversées et pourtant scintillent tout aussi inutilement dans un silence momentané, une fraction du temps toujours prêt à s’écarter du futur qu’on voudrait lui dessiner. Je me contente de donner aux humains l’impression qu’ils peuvent mesurer le temps et le découper comme une étoffe.

Fêlure

La ville pour me parler de ma solitude diffuse autant de traces insolites que j’engrange au fur et à mesure comme s’il me fallait retrouver le chemin d’un retour. Quel serait le point de mon départ ? Comment débuteraient toutes ces phrases qui restent coincées dans ma gorge ou serpentent avec peine dans les tremblements de mes doigts ?

La ville me montre comment elle ploie sous le fardeau des regards distraits, inquisiteurs maladroits gommant les différences en feignant de ne pas les voir. Plus loin, elle se redresse, amusée, éternellement étrangère à elle-même dans un vêtement tout plissé. Elle marche silencieuse en longeant les murs, en frôlant les frontières. Elle se dérobe à toutes les représentations que j’aimerais donner de moi, de nous simples humains parmi les choses en me servant d’images. Je l’arpente, elle me guette. Je la capture, elle m’échappe.

Le soir, quand mon travail est accompli, je contemple sa fuite et la mienne. Je regarde pétrifié, mon impossibilité à être selon les schémas et les grilles de la norme et je chiffonne agacé toutes les pages de mes carnets de dessins, partant une nouvelle fois à la recherche de cette faille qu’il m’est impossible de nommer.