Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
La tourterelle appelle mon coeur comme si
il était encore celui de la petite fille
Ce coeur si mou et incertain qu’il frissonnait
comment répondre à la liberté du printemps dans le ciel alors qu’on se sait prisonnier d’une cage d’un jardin encerclé de murs si hauts si durs
et que demain il faudra subir encore et toujours les cris de la cour de récréation les bousculades et les regards noirs de tous ces adultes bras croisés qui laissent se produire comme si soudain ils étaient impuissants
Le vent ne porte pas en lui que les nuages il porte aussi le miaulement furtif d’un jeune enfant l’appel langoureux d’un oiseau l’écho d’une source qui scintille dans les aiguilles d’un pin le frisson de la fleur qui vient de perdre son dernier pétale et il porte aussi l’effacement meurtrier de tous les bruissements de mon âme Demain seras-tu celui qui ne se souvient plus de rien?
Par de là la clôture, le petit chat noir observe souvent le maquis. Assis ou couché en forme de miche de pain. Mais ce soir, quelque chose d’extraordinaire le fascine. C’est qu’à la tombée de la nuit, avec la fraîcheur se réveille une faune fantastique.
Entre deux bosquets de cistes, une fabuleuse divinité féline s’est approchée en utilisant le socle d’un rocher pour figer son dernier mouvement. Le chat dont le pelage soyeux rappelle par sa couleur à la fois le marbre et l’ivoire fixe d’un regard bleuté le petit chat noir.
La confrontation silencieuse dure de longues minutes. La statue est de taille, souple et puissante, musclée. La miche de pain noire décide soudain de sortir du silence en poussant un redoutable rugissement accompagné de miaulements rauques et graves qui laissent à l’ennemi le temps d’apercevoir la mâchoire bien garnie et le rose flamboyant de la langue. Le chat noir possède un autre avantage, il est en hauteur. D’un seul bond, il est capable de déboulonner la statue si elle persiste à le menacer du regard.
Finalement, la statue prend brutalement la fuite suivie par la miche de pain au poil hérissé. La partie se termine par des ruades et de nombreux chants gutturaux quelque part parmi les cailloux et les feuillages odorants du maquis.
L’issue de la bataille ne fait plus de doute lorsque de nombreuses heures après ces éclats, se frotte à mes jambes un chat effroyablement doux, noir et paisible comme la nuit. Il a vite fait de guider mes caresses et mes regards vers cet endroit du mur d’où il guette habituellement seul la vie.
Le temps s’étire comme un chat sur la mer on aperçoit ses rayures et ses griffes ivoire il réapprend à lire les feuillages les aiguilles les hampes les fleurs
sur la feuille du jasmin la fourmi explore un nouveau monde
la régularité profonde des nervures
et les bords verts sertissent l’ombre
de l’arbre conquis ou presque par le reste de la colonie
temps et fourmis cherchent inlassablement à se souvenir des secondes si difficiles à oublier quand on est bêtement un humain qu’on entend les voisins se faire la guerre à coups de cris aigus et graves alors qu’on espère le merle, la grive musicienne et les rubans de brigands brillants picorant le ciel une giclée d’hirondelles
et dans mes veines le fourmillement désespéré
du soleil du vent de l’ombre des bruissements
qui peut se douter de ce que sont mes racines
et où se trouve le coeur qui peut chercher
les sources froides et leurs lueurs bouillonnantes
comme cassée sciemment je ne dépends parfois
que d’une seule branche un tronc que personne ne digère
des feuilles qui respectent tellement la lumière
qu’elles n’écrivent que leurs propres replis provisoires
une suspicion laide qui n’est pas une épine et ne vaut guère plus
que le vide voilà ce que l’on porte comme s’il s’agissait
de la cime
À peine si je pense qu’il faudrait que je me penche
Lorsque soudain une vanité apeurée et gribouillante
veut grignoter ce qu’elle prend pour de la liberté.