Bonne année
à chacune de mes lectrices
à chacun de mes lecteurs
à toutes leurs lectures
Bonne année
à chacune de mes lectrices
à chacun de mes lecteurs
à toutes leurs lectures

Tache polaire de l’astre
continent de glace
mer intérieure violette violemment noire
sur les rives
sang de rivières sèves des lacs et sous l’épiderme
comme sous l’écorce
le magma brûlant de l’os

Quelques poèmes dédiés à un mort
—quatre années—
me font songer aux mots devenus carapaces brillantes
de scarabées
un souvenir épluche toutes les lettres
elles tombent comme des miettes
par la fenêtre je vois quelques notes de pluie
effleurer la surface d’une flaque
elles tombent comme les étoiles
si éloignées que je n’en perçois quand elles s’effondrent
qu’une onde auréolant l’infini noir d’un minuscule éclat.

Quelle différence entre
« disparaître » et disparaître
mourir entre deux papillons épinglé
ou mourir au milieu de nulle part
sans écorcher personne
mourir malgré la phrase ses soupirs ses virgules le rythme
mourir avec elle déjà embaumé dans un sarcophage
se refusant aux plaisirs des délires
pour se trouver en lieu et place du mot véritable
qui ne satisfait jamais ne répond pas
aux exigences
par principe parce que
d’avance on a fait le choix de pourrir la situation
afin de pouvoir occuper la place entre papillons
« S’évanouir » ou s’évanouir
comme si l’on pouvait encore
se mentir ou choisir
à cette étape-là de la vie
aucun mot ne devrait plus avoir un goût de cendres

De l’île de l’épaule qu’elle dépose sur l’horizon de ce mouvement
qui m’indique qu’elle nage encore l’île qu’elle n’est pas un mirage
il ne reste qu’un lambeau de ciel plus clair
Partie en fumée la montagne transformées en nuages les rives
Alors que j’ouvre la porte pour le chat afin qu’il sorte
et
parce qu’il ne sait pas que tout a disparu
du jardin de dessous l’olivier s’envole
le grand oiseau noir- la frange de ses ailes est dorée-
qu’a donc cet animal picoré en l’absence des divinités
qui dormaient encore sur tous les sofas
quand tout cela est arrivé
Plus d’info sur la sculpture: ici

Le vent est un bouquet d’oiseaux
si le chat
capture une des fleurs d’un coup de patte
et l’emporte
et puis
délicatement la pose sur un petit bout de terre nue
et froide
on voit qu’elle a des plumes d’un blanc perle et qu’elles se superposent à un rang de plumes brunes et noires
ce corps sans voix se laisse fondre
le bec n’est plus qu’un petit cône de paille à peine fendu
Entre mes mains comme un nid il m’inspecte m’implore
son ventre là où le coeur habite est d’un vert olive ou d’un gris poudré
le volatile se serait baigné parmi les mousses et les lichens qui gravent les écorces
toutes les plumes sont si petites qu’elles cachent mal
les meurtrissures.
Longtemps après je vois encore l’oeil briller la paupière lentement se plier.
Je n’ai jamais vraiment su distinguer les couleurs grises et vertes entre elles. Était-ce vraiment là l’endroit du coeur à l’instant je viens de le voir luire dans un morceau du ciel qui grince et crie

La nuit tombe
Les buissons les arbres ressemblent de plus en plus à leur ombre
mais le chemin continue parmi les mousses les herbes la bruine et le silence
soudain à l’orée d’un bois on voit un cerf immobile et son regard luire
près de lui le troupeau
le chemin poursuit sans se détourner en s’émoussant
–avoir croisé un cervidé–
rien n’a provoqué sa fuite la peur pourtant va par les chemins de nuit aussi se promener dans la lande

La pluie est partout mais toi
Tu demandes de ta voix rose et blanche
La permission d’aller voir partout
Tu en as la certitude les gouttes ne te gênent pas
Alors je t’ouvre la porte et en quelques pas
Tu redeviens le félin le fauve plus rien dans ta démarche
Ne parle plus la langue des petits chats la miche de pain
Qui quémandait depuis l’appui de fenêtre un peu de chaleur
Et des câlins n’est plus et si elle revient au même endroit
Il fera nuit et l’on ne distinguera plus que les deux soucoupes or
bercées de noir de ton regard

Un souffle le fil de l’épeire
s’éloigne du point d’attache pour le ciel
le cri de l’oiseau dans l’arbre cristallise
tous les autres
le chat suit l’effluve en marchant sur le sentier
qu’il emprunte plus de mille fois
un papillon se gorge du nectar qu’offrent les fleurs
du lantana
un scarabée se trompe de proie en déployant ses ailes autour de mon oreille
le fruit fendu s’agrippe à son arbre
l’automne me regarde et me questionne
–que fais-tu là sur le banc? Ne vois-tu pas que je retrouve mon printemps?–
s’imprime en moi sur l’une de mes faces
les pas du soleil sur les paupières
les larmes de la colline sous elles ruissellent

Au delà de la danse circulaire du jardin autour des saisons, il existe bien des mouvements autrement plus subtils, presque invisibles. C’est un de ses gestes qui se révèle ce matin.
De minuscules insectes se sont vus parer de petites ailes transparentes presque vertes aux reflets bleutés. Là où ils se posent, ils s’établissent pour ce qui doit leur sembler être l’éternité.
L’orage de cette nuit a mis chacun sur la même longueur d’onde: arbres et fruits, fleurs et feuilles, insectes et soleils, racines et ombres n’ont plus qu’à reproduire sans fin le rythme très soutenu des gouttes de pluie, l’embrasement du vent, le bruit de la foudre lorsqu’elle ne déchire que le ciel au dessus de la mer. Comme tout cela est loin, désormais.
Une danse circulaire de plus, un mouvement harmonieux qui s’attèle au mouvement général du jardin repris ici et maintenant en sourdine. Une émanation de parfum mélangée soigneusement aux teintes blanches et vertes des végétaux avec de temps à autre un sursaut pour le papillon violemment coloré marquant une pose sur une fleur et puis sur une autre égarée dans le ciel. Non, ce qui se produit à l’instant ne s’inscrit pas dans une démarche qui ferait référence à un ensemble déjà composé, mesuré.
Le seul point de repère est le cri chaotique de l’éclair, son galop affolé, sa fuite, sa résorption. Le jardin vient d’avaler, est en train de digérer ce que nous nous efforçons tous de nier. Notre ignorance serait excusable mais nous connaissons les désormais géantes empreintes que nous abandonnons derrière nous, nous mesurons parfaitement tous les débordements de quelques uns au dépend de tous les autres.
Le jardin avale. Je le regarde impuissante en train d’essayer de nous comprendre. Lui, le jardin si habile à trouver mon langage, à me distribuer ses caresses quand les humains mordent, griffent et puis se taisent.
Un arbrisseau ploie sous ses gousses énormes remplies de larmes. En silence? Quelque chose au fond de moi m’avertit que le silence n’est plus, qu’il ne trouve plus de place, que ses nids ont tous été détruits. Cet oiseau est désormais inscrit dans la liste noire de tous les oiseaux disparus avant lui.
Le jardin tente malgré lui d’inventer un nouveau cri, un nouvel appel en forme de flocon, de cendre, de bourdon, de fourmi volante. Un nouveau parfum de lumière et de terre qui réunirait sa colère et la saveur amère de l’écorce d’agrume. Il a tout compris le jardin en sa solitude, il ne compte que sur lui.