Peur

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La mer d’une seule vague va
dans le ciel à cet endroit
où l’on croit reconnaître l’infini

Au dessus du cimetière le ciel
est un caillou gris tombé au fond
d’un puits

La pluie a lavé le ciel comme les larmes nettoient l’âme
le ciel demeure blanc
se gorge d’une lumière qu’il diffuse de façon presque homogène entre
mer plages pleines et montagnes
À la place des sanglots le silence confus des mots recouvre doucement
l’enneigement des pages
Faut-il encore que j’aie peur

Matière

Au delà du ruisseau et de son peuple de roseaux
Au delà de la pinède de ses sentiers réduits au silence

La mer ses vagues qu’elle lance comme des flammes

Au fond de moi habitée du crissement des branches et de la pluie d’aiguilles à peine Transparentes

La même colère étrange
S’étoffe

Collection

Sur l’appui de fenêtre ma collection de cailloux
exposée aux vents à la pluie
Quelqu’un est venu y blottir un trésor composé
de faines et de glands du grand hêtre et du chêne qui trônent si loin
à l’orée du parc si près du cimetière.

parmi les roches blanches et douces cueillies d’entre les mains des vagues
parmi les bonbons caramels récoltés aux creux des chemins
parmi les petites pupilles qui vous regardent depuis les plis d’un ruisseau, imitant tellement bien le jeu des têtards

Il y a désormais ce que surveille depuis le peuplier d’en face
le corbeau noir

Son reflet devient bleu lorsqu’il piaille depuis le toit de l’immeuble voisin
son cri éloigne les importuns qui pourraient peut-être s’intéresser de près ou de loin
à la collection de cailloux

comme celle que vénèrent en secret les enfants.

Trauma

Ce que les mots manquent
l’iris sur le point de fleurir
le dévoile

le jour est un néant
la nuit le remplit
de rêves qu’il jette par dessus bord

les larmes lorsqu’elles ne peuvent plus s’échapper
restent dans la gorge en lui faisant mal
et le coeur se suspend dans la cage thoracique
comme une lourde goutte noire
froide et inutile

Mon père et son ami poète

La tige du rosier se penche
comme si elle avait à tremper
son premier plumeau dans la mer
le bleu de l’air ne fait ployer que cette créature
on oublie qu’elle est parée d’épines
Dans l’ombre de la grange, que pouvaient-ils regarder en silence
si ce n’est posés sur l’eau noire de la rivière éteinte
la feuille ronde et la fleur presque ouverte d’un nénuphar
mon père et son ami poète 

Interminable voyage

Le ciel avait entrepris cet interminable voyage
qui va de la mer à l’horizon
et de l’horizon jusqu’aux premiers récifs
qui révèlent l’île aux vagues nouvellement nées

La caravane de nuages s’est arrêtée dans la baie
bien avant d’atteindre les montages dont les sommets sont semblables à la mâchoire béante d’un grand saurien carnivore.

il est trop tard pour disparaitre les nuages trop fatigués pour pleuvoir
dormir comme des agneaux sur le flanc des collines est ce dont chacun d’entre eux a besoin.

mais que faut-il faire du destin qui les titille et force la progression

attendre 

est un des mots que le vent ne connaît pas.  

Charade

Dans le jardin s’épanouit un silence
le silence du soleil et des fleurs à naître
le silence des feuilles et de la lumière qu’elles diffusent

Ce silence est bien différent comparé à celui du chat
qui est comme un langoureux et brillant signal de la nuit en plein jour
il est comme le fin ruban de chocolat
la larme caramélisée qui finalement
enrobe toutes les saveurs dans le léger basculement du sucré à l’à peine salé

Le chat est le ruisseau d’encre qui efface la phrase
le texte
peut-être
car rien ne suppose son existence et les mystères qui la propulsent et l’affirment sont incroyablement bien gardés.  

En lambeaux

Bertrand Els @bertelsachttps://www.instagram.com/bertelsac/

Au dessus de la mer quelques nuages en lambeaux sont en train de disparaitre

Un seul se dissout plus lentement que les autres

il tient à ses quelques secondes supplémentaires tel le papillon pourvu de la mission d’ensorceler la lumière et les fleurs galactiques d’un jardin

il ressemble à un coeur ventricule gauche ventricule droit les valves les veines et artères l’aorte 

comme les moignons d’imaginaires bras tendus

mi méduse mi poulpe

Au dessus de la mer le centre d’une toile d’araignée vient de manger
l’insecte pris au piège

dans quelques secondes la soie blanche sera à nouveau 

illisible

Empreintes

Man’s Hand Tree! Drawing by Ahmed Al Safi

Tu t’efforces de mettre tes pas dans tes propres empreintes
afin de
peut-être
ne pas troubler ce monde qui frôle le tien

Ta silhouette noire synonyme du silence
ondoie
Ce que tu ne sais pas mais devine
c’est qu’il est terriblement brouillant de mensonges
de paroles qu’on ne donne pas
ce monde qui frôle le tien

tu fais bien de l’ignorer de ne point te mélanger à son immonde rigueur
de te retourner parfois et de l’inonder de tes pourquoi

petit animal carnassier qui préfère le soleil à l’orage la nuit la lune et les étoiles à la cage

petite langue rose gardée par de solides mâchoires garnies de dents ivoire tu préfères ne boire qu’aux sources qui pleuvent et roucoulent et te picorent le coeur et cet endroit toujours sauvage où se loge ton âme

au diable les humains chasseurs de rages
au diable les humains pourvoyeurs d’entraves  

info sur l’illustration: ici