Instable

Unstable, May 2014, bvde
Unstable, May 2014, bvde

Je m’écris une lettre sans avoir rien à me dire. Une lettre pour tenter d’ordonner toutes les matières brutes véhiculées par ces portions de vies extérieures et anonymes. Une lettre pour répondre aux fragmentations de l’autre dans ses gestes, sa parole, son absence. Une lettre pour résumer ma déroute imprécise à quelques mots écrits avec soin.

Les formes seraient décrites comme s’il m’était possible d’apprivoiser l’espace et l’inconnu. Une lettre pour contourner la peur, le jugement hâtif, la plainte calomnieuse. Donner un nom à l’ennemi qui me hait comme si cette distinction allait mettre fin à l’extinction qui menace les faibles.

Unstable, May 2014, bvde
Unstable, May 2014, bvde

Parfois il me semble froidement que ma vie se résume à une forme abstraite, à une composition d’instants loin les uns des autres. Ma vie est un puzzle auquel il manque toujours une pièce.

Géométrie des souvenirs et de leurs interprétations au fur et à mesure qu’ils m’échappent et prennent le large. Toile tendue en guise d’espoir sur laquelle s’imprime instinctivement cette sensation de manque et la solitude que je porte comme un vêtement. Une lettre pour masquer l’angoisse intersecte de l’être.

Est-il possible de s’écrire une lettre alors qu’on ne se sent pas la force d’épeler les mots, d’appeler l’autre pour qu’il s’arrête un instant, s’asseye à la table et se raconte ? Une lettre pour s’atteler à la vie et se laisser naviguer n’importe où.

Sur ses pas

Il revient quelques fois sur ses pas
chaque fois que croustille la feuille sèche
que les aiguilles abandonnées des pins signalent
l’heure des ombres

il revient guidé par la douceur de l’ habitude
humant l’humus
parfois
il s’arrête et trempe sa langue dans l’eau
d’une flaque
il revient goûter la lune ou croquer une étoile

Fleurs intérieures

Bertrand Els

Sous la coquille dans sa capsule
une fleur longue à naître
ses langues de feuilles
son bulbe

Bertrand Els

elle sait qu’en fin de tige
elle explosera en maints pétales
et pistils
blancs

Bertrand Els

quelques grains pourront boire
un peu de vent
tellement de soleil
que la distinction entre lumière et brûlure sombre
sera
sans importance

Bertrand Els

Sous la coquille la fine membrane
qu’il t’est soit-disant interdit
de franchir
une bulle solaire et au-delà une absence
peut-être
du jour   des heures  du temps tel que tu le connais

Bertrand Els

Milvus milvus

oeufs de Milvus milvus – Muséum de Toulouse

Dans le ciel, juste le souffle bleu des vagues et royalement, le milan. De ses plus belles plumes, il inscrit une ombre. Entre elle et lui, le fil d’une toile d’araignée. Se suspendent alors qu’il accorde ses phrases, les battements d’ailes du papillon jaune, les battements de coeur du batracien, du rongeur, de la couleuvre à collier.

Quand l’ombre est enfin ajustée, le monde se suspend. On l’oublie pour remarquer que derrière la colline un troupeau de nuages broute et puis sans doute s’endormira sur le versant sombre de la montagne. Leurs rêves ne se dissiperont pas avant ce soir.

Plusieurs fois le regard du milan croise celui du petit cadavre. Il y aurait comme une passation de pouvoirs. Aurait-on cessé les combats? L’arbre grince, un oiseau signe le contrat en se faisant passer pour un cobra. Le papillon reprend sa promenade de pétales, les reptiles regagnent les plis ensoleillés du muret. Sur les branches des haies parfois se croisent les doux regards noirs de quelques rongeurs si petits. 

La feuille fera semblant d’avoir tout oublié, il faut que tout recommence, même la brièveté.

Un messager

Muramasa Kudo

La porte s’ouvre

seule

entrent venus du jardin

un ange et le chat

l’un est un ruisseau
un filet d’air
la voix d’une vague

peut-être

l’autre est comme toujours
en lisière du silence

il est le seul
à voir à savoir

l’ange sort mais reste
comme la longue queue d’un cerf-volant

le chat

qui cherche la caresse d’avant le rêve.

Incantation

Par Brooklyn Museum, CC BY 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=22480908https://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Dogon_masks?uselang=fr#/media/File:Brooklyn_Museum_1996.200.3_Mask.jpg

Parfois l’arbre convoque
les masques

— les masques Dogon
les visages sculptés que portent les morts —

pour parler au soleil au travers des ombres

ils échangent leurs sagesses leurs rides et leurs crevaces
ils contemplent l’immobilité au delà de nos actes fous

ils sifflent et grincent quand les prédateurs se rapprochent

L’arbre aime tant que les sorciers évoquent la présence de ses frères

disparus

Je ne sais quel poème est scandé
jusqu’à ce que le ciel grince et se zèbre de cris

Poindre

La nuit la pluie tombent ensemble
si bien que je ne sais pas
si ce sont des étoiles ou de simples gravillons
qui s’en prennent aux toits

que faire de tous ces points qui sombrent
sans phrase
et point d’exclamation 

meubler le silence et le rêve en se servant d’une trame
rouillée
d’un mystère souillé
il y a de quoi pleurer