Drageons

© Bertrand Vanden Elsacker Disoriented diary

Les flocons de moi-même s’éparpillent

comme des graines portées par de fines embarcations en fils de soie

comme ces étoiles que guident les toiles d’une araignée de poussières

à des années-lumière de l’endroit où on la voit

un cheveu effleure ta joue et tu crois qu’il s’agit d’une larme

·

des fragments de moi prennent d’inutiles racines parmi les cailloux

leurs chemins ne pourront que s’arrêter

au milieu d’une solitude aussi aride que l’unique rocher

qui tourmente le bras de la rivière descendue de l’Éther jusqu’à la mer

·

un épanchement progresse à la manière secrète et singulière

du bourgeon qui sait n’avoir d’ailes

et se rêve pourtant projeté au delà des frontières du royaume

qui l’étreint avec la force du feu

·

une miette un éclat emprunte une voix

à ton souffle

à ta plainte éteinte au fond de toi

s’éreinte sans réussir

à la faire dévier

de la vie et de ses trop imposants piliers

·

la seule étincelle de mon étamine tamise la lumière

à la recherche de ce brin de toi-même qui serait encore libre

de vivre

à la folie

toutes les paroles échappées de toi grâce à ces poèmes

dont tu dis qu’ils ne valent pas la peine que quelqu’un les lise ou les aime

Acclimatation

A Cloud · Katsumi Komagata

C’est un nuage qui grignote

mon rêve et le pelage

immaculé de la page

c’est une idée qui s’évapore

sans que j’aie pu lui donner

de mots

elle ressemblerait au blanc

de l’œil

d’un cheval

qui s’effraye

elle ressemble

au sucre

impalpable

elle fond sur la langue

mon rêve échappe

à sa traduction

c’est une chose étrange

de comprendre

qu’ en se laissant appréhender

le monde n’attend pas

vraiment

que je lui donne des précisions.

Raie

 

a93aaefa488e2a96da9a8c0f547cd2ffDans cette quête effrénée et redoutée, on coupe le poème à la hache comme si il allait nous révéler autre chose que notre propre mort. Est-ce ainsi qu’on domestique la vie, est-ce ainsi qu’il nous faut délaver l’espoir, meurtrir les versants de notre âme de mots qu’on appuie de meurtrissures ? On les blâme. On se venge d’être lâche.

Je me retrouve en mon pays qui voyage comme un rêve à travers le désert. Mon courage n’a plus soif car il porte au dessus de la tête un croissant de lune comme un diadème. J’aurais semble-t-il des ailes pourtant je ne puis abandonner le dédale de mon île. Me défaire du mirage d’être né de nulle part. Ma peau se dérobe aux mots, elle ressemble à l’aube qui naît, à la nuit qui ressuscite les cauchemars, les fantômes. Elle rassemble le jour et la nuit en formant un incendie de tâches vides et de matière noire. La lumière lui donne cette texture qui caresse les regards. Si je me sacrifie pour un pan du silence c’est afin de recevoir ce caractère divin qui se déclare dans mes allures. Je suis authentique. Intransigeant, invincible. Invisible aux yeux de ceux qui convoitent la vérité et la mette en cage dans leurs phrases. Je pose un pied sur vos pages et il ne vous reste si vous désirez me retenir qu’un petit morceau de charbon bien noir.

 

Essentiel

RIP Storm Thorgerson (1944-2013)

 

Lorsque les émotions m’envahissent, j’entre dans un monde où le ciel est plusieurs, où la terre ne dessine plus une ligne à l’horizon mais déploie une chevelure qui se noue et se dénoue continuellement.

Mon existence alors ne se balance plus entre le oui ou le non mais s’entraîne à faire face à une infinité d’espaces où les possibles sont la raison. Un cordon ombilical me lie aux étoiles et je marche comme une onde sur des tapis volants. Le temps semble s’être fait sable et plus rien n’a de sens.

Dans ces moments, il m’est difficile de reconnaître l’autre et les limites qu’il impose à sa réalité bicéphale. D’entendre son langage, de comprendre les doubles sens. Et je sens combien c’est difficile pour certains d’admettre que le monde qui me submerge n’a pas que trois dimensions mais que sa réalité en possède plus que nous ne pouvons l’imaginer.

Ce ne sont pas des états qui me font perdre la conscience mais qui au contraire me confrontent à une réalité qu’on ne peut que rêver. Que se résoudre à la nier, c’est comme se crever les yeux, s’amputer de facultés qui nous sont nécessaires pour progresser.

Mes mots, mes tentatives d’encercler la poésie comme si j’avais à la dessiner comme une galaxie ne représentent rien. Rien qu’une particule d’un néant en train de se perdre en voyageant dans ce que j’en ressens.

Aux frontières du doute

Betra Fraval – A Time of Disappearances (2011)

 

Je vois la nuit scintillante s’avancer à pas d’insecte

comme sur la toile lisse d’un lac prêt à s’endormir

le vent se balance dans le ciel en imitant le bruissement des vagues sur la plage

j’entends la vie s’éloigner dans les songes en cassant des assiettes

en rangeant la vaisselle dans les armoires

et je me sens comme une mouche indolente qu’une araignée va dévorer

 

 

Latente

 

 

L’aileron du requin

L’apparition évanouie d’une simple symphonie dont on ignore l’origine

Le corps perdu de Morphée

La danse lumineuse d’une chevelure libérée des nœuds qui s’accumulent au cours d’une vie

Le dard de la raie après les caresses inouïes de ses nageoires de velours noir

L’impérial nuage argenté de milliers de petits visages curieux

La fleur mystérieuse qui éternellement voyage en happant le ciel

Le spectre de la certitude qui malgré les évidences que m’offre l’univers en se laissant transpercer par mon regard s’échappe tranquillement et se met hors d’atteinte.

 

 

Substance

« Beauty of the Brain »

Au milieu de mon pays

inscrit dans l’abandon lascif des rivières,

les fins doigts de ton intelligence

habilement nouent des alliances.

Les petits points précis se rassemblent pour former un chœur.

L’onctuosité bruissante d’un jardin

que l’on met des milliers d’années

à inventer se déploie.

Parfois du dos de ta main, tu fais naître des vagues

semblables aux chants de lumières qui ondoient sur la mer.

La dernière prière

Vespertijd, Constant Permeke
Antwerpen 1886 – Oostende 1952
1927
olieverf op doek
128 x 149 cm

Quand le jour tombe lourdement en même temps que la lumière et la pluie,

l’épuisement te dessine une ombre incontournable.

Les silences creusent des rainures et des rides dans les quelques paroles qui meublent ton regard transparent comme un fantôme, comme une vague.

Le geste solide et machinal de la femme broie à côté de toi, les graines de café dans le moulin pour les réduire en poudre noire.

Le monde tourne et pue, est sale mais c’est toi qui en bois toujours toute l’amertume froide.

Ta moindre phrase endimanchée doit servir à remercier ce Seigneur. Il a toujours de plus en plus faim, n’entend rien à ton existence, ne parlera jamais ta langue.

Te gober l’âme à tous les repas, pendant toutes les pauses, ne suffit pas. Il faut que tu te sentes coupable, prêt à servir le destin. Tu n’oses même pas te plaindre ou déposer sous la table ton plus petit soupir.

Toutes tes pensées remuent sans relâche la terre brune et têtue jusqu’à ce que tes mains deviennent l’énorme et vieille écorce d’un pauvre tronc malade.

L’heure des Vêpres, Constant Permeke