Géode

Septarian Nodule
Perou
190mm x 180mm x 50mm

Géode

Déposé sur mes épaules, à la place du cou, le tronc d’un bouleau tend ses branches vers mon cerveau comme si cela pouvait m’empêcher ces éternels aller-retours entre moi infiniment petit et l’infini où se baignent les astres. Ténu, il croit pouvoir porter la terre.
Une multitude de petites feuilles à deux faces papillonnent dans la matière grise, s’évertuent à tenir bon sans conformité. Elles tremblent dans la tourmente, un coup c’est vert, un coup c’est l’envers : elles me tournent le dos.
Au centre, comme dans le ventre d’une montagne, une lave se lève, se dresse, brûle sur son passage toutes les idées raisonnables. Comme une sève, elle voyage du cœur au ventre, du pied au poing, du sexe au moindre grain déposé sur ma peau. Au centre de mon corps, comme un spectre, comme un fantôme, comme une volonté joyeuse et acharnée, il y a toi qui incendie l’air de mes respirations quand il passe par mes poumons.
Tu ressembles à ces nuages de poissons argentés poussés par les volontés lascives de la mer, à moins que ce soit le contraire. À moins que ce soient les nuages qui propulsent le ciel, les méduses qui entraînent la mer et ma tête qui supporte mon corps.

Collé à ma peau

Je me hais. Je ne sais pas quoi faire de ces bras, ils me pendent le long du corps comme les lacets défaits d’une vieille paire de chaussure. Je me trouve laid. C’est pour ça que j’évite les regards en me tordant les doigts. Je vois bien que je ne trouve ma place nulle part, que je suis maladroit. Mes gestes, mes mots sont comme ce corps qui me sert de capsule, sans aucune mesure. C’est difficile de savoir.

Bien souvent, mes pensées sont tellement minuscules, perdues parmi la foule de détails qui flottent autour des choses qu’ils évoquent si vaguement, que je ne trouve rien à répondre aux gens, rien à leur dire. Je me calfeutre dans le silence. J’évite les endroits où je ne peux les éviter.

Et puis, c’est fou comme les gens puent. Ils puent dans les bus, dans les gares, dans les rames de métro, ils puent dans les ascenseurs. Ils puent derrière leurs bureaux.

J’attends le bus et soudain, je ne vois plus que cet incendie de feuilles à la cime des arbres. Les bruits de la ville grouillent comme des fourmis sur mes bras, dans mon ventre. Je prends peur. Tout est comme si soudain, j’étais devenu une feuille. J’ai peur de me mettre à vaciller ou de me faire toucher par le dos d’un inconnu. J’ai peur de me faire violer la cervelle par un cri ou une horreur de phrase qui vous regarde en pleine face avec des yeux comme des phares. Alors, je pars. Je marche le long du chemin de fer. Je ne sens plus le froid, je me moque de la pluie. Je me moque d’être devenu friable. Je marche en me disant que c’est le moment. Je regarde derrière moi. Partout, la pluie crépite. Partout, la nuit progresse. Un peu plus loin, je me décide et me jette dans le vide happé par le bruit d’un train. Lorsque j’ouvre les yeux, je vois la nuit couverte de points, je vois le ciel perdu dans les nuages, je sens le sol, les feuilles, la pluie se coller à ma peau.

Ecchymose

C’est un homme en cage, c’est l’un de ces singes qui coincent les portes d’entrées des bars. C’est un morceau de corps accoudé derrière un comptoir. Il tue le temps en lisant les pages sports des gazettes, en ne se fiant qu’aux images. C’est un homme qui a rangé sa cervelle dans une impasse.

Ou serait-ce le moignon qui lui resterait à la place du corps, couché sur le podium d’une scène comme sur l’étal d’un boucher? Qui regarderait encore ce spectacle à la limite de l’indécence ? N’avons-nous pas perdu cette sordide habitude d’exposer nos monstres dans les fêtes foraines? Avons-nous encore cette espèce de curiosité malsaine pour l’informe et le tortueux ?

Le nez de cet homme est celui d’un boxeur. Son visage est ravagé, son identité semble avoir été gommée. Sa bouche fut à un moment donné, pulpeuse. Elle ne l’est plus. Elle ne l’est plus depuis qu’il a fait ce serment de papier, ce contrat bidon avec la morale et la société. Avant, il offrait l’entiéreté de son corps à la sodomie. À l’amour jugé honteusement gras.

S’il lui reste des mains, elle ne palperont plus : elles sont nouées. S’il lui reste des bras, ils ne servent pas. La moitié de son corps est cachée dans l’ombre, l’autre moitié se cache derrière la convenance d’un costume sombre, d’une chemise étrangement blanche, d’un noeud de cravate.

On dirait qu’il a fait un nœud avec lui-même comme pour mettre fin à une hémorragie, à la débâcle. On dirait qu’il ne lui reste plus que cette plaie ombilicale, ce trognon à la place du corps. Sa vie semble avoir été fort mal cautérisée.

C’est le portrait d’un prisonnier. Prisonnier de la nuit. Prisonnier d’un costume, d’un nœud. Il est ce qui n’échappera pas à notre regard.

Désormais

En lui tirant le portrait, on lui a gommé le visage.

Il lui reste comme identité ce costume comme il y en a des milliers, comme caractère la couleur défaite de la cravate qui lui noue le cou. Il lui reste pourtant un semblant de force, une écorce.

Il faudrait seulement qu’il puisse encore accrocher un regard.

Non, c’est trop tard.

Il s’est désormais fondu au décor.

 

Sur ton lit

Les draps comme des liens rompus

deux corps

on dirait des lutteurs

mais non

ce sont ceux de deux hommes

qui s’accouplent

le sexe de l’un entre les amas de chair

cherche à rentrer dans le corps de l’autre

les visages se touchent, tentent un même regard

et me renvoient comme dans un miroir

ma propre laideur bestiale

les mêmes angoisses

qui délavent les âmes et défont les pensées.

 

Au milieu de nulle part

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à retenir le ciel

à le laisser fuir au travers de mon corps

par chacun de mes pores

par chacune de mes couleurs

je me sens seul

à porter la lumière

en autant de parcelles

je me sens seul

à maintenir les ténèbres liquides et glacées

à mes pieds

je me sens seul

à ma porte

je me sens seul

à la portée du soleil

et de l’ombre

je me sens seul

à flotter dérisoirement

à contempler les secondes

à les combattre avec des pétales

je me sens seul

à ne plus sentir

ta main

même vieille

même flétrie

même pauvre

même faible

je me sens seul

les petits peuples d’insectes dévorent mon or

dévorent mon cœur et mon âme

je me sens seul

occultant mes efforts

cachant ma nature et ma peur

je me sens seul

à marcher sur les doutes

à transgresser la nuit

je me sens seul

ma solitude est condamnée à se ranger parmi les bribes

au fond de moi

à stagner sur le silence

à s’assouplir comme une ombre

à se laisser oublier.

Géographie modulable

 

Il ne me reste plus que l’empreinte, le souvenir de tous mes instants, la trace d’un paysage, la géographie d’une idée que la vie a érodé. Quels ont été les vents profitables, les pluies salvatrices ? Que reste-il lorsqu’on regarde derrière soi, alors qu’on marche sans le désir d’atteindre la fin de notre trajectoire ? Il ne me reste plus qu’à feuilleter en espérant trouver.

 

Ne manque-t-il vraiment rien ? Quelle phrase accordons-nous à notre oubli ? Cet espace creux qui parfois résonne, joue la note de travers, pince notre cœur et réveille notre peur ? N’est-il que vide, ne s’exprime-t-il qu’aux travers de nos limites ? Trouverais-je jamais le mot juste, l’endroit fidèle ?

 

Quelles sont les secondes qui nous ravinent, ne trouvons-nous pour les exprimer que ces montagnes inversées, que nous ne pouvons escalader ?

 

Il faut creuser, chercher au lieu de gravir. Ou bien veut-on nous dire que l’ascension certaine se fait en élaborant lentement nos fondements, en y prenant le temps d’installer un lit pour toutes nos rivières ?

 

Tout cela n’est peut-être que du sable, du vent, du rien qui nous échappe en beauté, tout cela n’est peut-être qu’un mirage découpé au laser dans nos rêves.

Apprendre à nous lire, apprendre à découper avec soin, à définir, c’est apprendre à lire le monde et à le construire. Apprendre à laisser une empreinte aussi fugace que celle-là, une onde de choc.

 

Éclair

Il y a cachée, en moi, une plaie.

Elle s’ouvre et se referme comme une fermeture Éclair.

Il lui arrive de gonfler, il lui arrive d’exploser.

On pourrait se demander

pourquoi ne se refermerait-elle pas une fois pour toute.

On pourrait essayer de l’ensabler, de lui imposer un sarcophage.

On pourrait, mais je ne le fais pas

car je sais que sans avoir mal,

on ne vit pas.

Rentre chez toi

Je ne reconnais plus personne. Retenir les détails d’un visage m’est difficile, voire impossible. Il faudrait que je puisse me dire : ce visage est content, ce visage est heureux, ce visage s’amuse et dit vrai. Seulement personne ne dit ce qu’il pense, alors j’oublie. Le trait pour le sourire flotte dans le vide, le sourcil de l’ennui communie avec la bouche qui donne un baiser. Vite fait.

Faire le portrait d’un robot, décrire une plante jusqu’à son moindre détail, je peux. Expliquer la beauté de l’oeil du cheval, je peux. Mais retenir un visage, je ne peux pas. Sauf si, je l’ai vu des milliers de fois. Si je vois un visage mille fois, c’est que je l’aime. Je n’oublie pas ceux que j’aime. Tout de même.

Je marche dans la rue. Je voudrais être un quelconque individu mais l’idée galope dans ma tête. L’idée veut faire le tour de la terre, pour me détourner de moi-même. L’idée ne veut rien entendre. Elle parle sans attendre de réponse. Elle malaxe la syntaxe, elle déboulonne les structures. Elle résonne comme dans les cavernes. Elle est creuse.

Comme j’aimerais parfois ne pas avoir d’idées de cet ordre là.

L’idée galope dans un tambour. Les gens dans la rue ont sorti leurs masques pour déambuler en troupeaux, pour dégouliner comme une lave de boue. Si l’un d’entre eux s’approche de moi, si l’un d’entre eux me touche, je le tue. Je le piétine, je le laboure.

Le vrai visage derrière le masque n’existe pas. Je ne connais personne qui soit ce qu’il dit. Je ne connais personne qui soit un fait simple et concis, pur et parfait, irrévocable. Tenu entre deux limites. La vraie nature se cache et n’appartient qu’aux choses et aux idées. Je marche, mon poing dans la poche. Il pleut. Il pleut mais je m’en fous. Le temps ne compte plus. L’idée épluche les secondes et distribue des miettes à l’éternité. Mon poing semble avoir trouvé le rythme de l’idée. Il est prêt à cogner.

N’ais-je jamais été ce veau qu’on mène où il faut ? Oui, je l’ai été et sans éprouver la moindre gêne. J’ai donné ma confiance, j’ai vendu ma peau comme je donnerais la main à un ami, sans connaître la suspicion. Je ne conçois pas de mensonges communs par complaisance. Sauf lorsque l’idée vient. L’idée ne parle pas à travers moi mais en travers de moi, elle me transgresse. Elle tord chacune de mes phrases, elle broie ma voix.

Je ne peux pas lui parler, je ne peux plus raisonner. L’idée tambourine, exaspère, tourne en vrille. Je puis juste partir, marcher, marcher.

Respirer, déglutir, laisser battre mon cœur ne se font plus naturellement, sans l’idée. L’idée que j’irai jeter d’un pont, noyer dans le fond d’un lac glacé, fracasser sur le prochain mur. Je marche, je vais marcher jusqu’à ce que je rencontre un mur. Un cul de sac, un bloc. Un mur qui me dira : mais qu’est-ce que t’es con, rentre chez toi.

Nuit

Je ne suis pas toujours ainsi

tel que tu me vois

aujourd’hui

je vais mal

je suis lancinant

je suis flasque

il arrive que le soleil me confie

de minuscules scintillements

alors je propulse

tout ce qui aujourd’hui m’ennuie

je ne choisis pas

c’est ainsi

je suis hideux

un jour sur deux