Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
Prof. Gordon T. Taylor, Stony Brook University [Public domain], via Wikimedia Commons
Souvent, je fais ce songe où je plonge parmi les ondes froides et claires.
Je dérive, semble-t-il, à la manière des méduses que transportent les courants.
Je nage, je joue à percevoir ce qui scintille et se transforme en nacre, je mange des reflets, des échos, des chants de baleines; j’entends ce qu’elle font des fontaines et de l’oxygène.
à profusion la fraîcheur et la transparence des vagues, à force je ne suis plus qu’un remous.
De longues heures, je ne suis que la vague du large. Je ne croise rien, pas même un aileron pour fendre la surface, une mâchoire pour se saisir de la chair bleu foncé des profondeurs.
Le soleil incline son regard. Soudain ses mains essayent de se saisir des flots. Mais la mer part. Elle s’éloigne et quand elle revient près des rivages, elle a faim.
Elle engloutit l’écume et les bulles, elle avale tous les pollens, poussières parlant la langue du feu et du soleil. Elle mange plancton et krill et crie. Elle me regarde et questionne de son oeil noir et bleu, tranquille et las qu’elle noie dans un silence neigeux de larmes.
Alors je crois qu’il m’est encore possible de regagner les rives et de vivre parmi ceux dont on dit qu’ils sont humains.
Tous les jours, quand le soleil est encore humide, la bergeronnette des ruisseaux picore l’invisible. Frôle les surfaces réfléchissantes de l’eau. Elle mange des étincelles jaunes et blanches, bleues et grises. Elle avance en oscillant son corps prolongé par les plumes incroyablement longues de sa queue. Un gouvernail qu’elle semble avoir du mal à gouverner par grand vent. Elle vole en bondissant d’une phrase à une autre reliant les bribes d’un silence en dessinant des arcs.
Comme il doit être difficile quand on possède au corps aussi fragile de soulever l’impitoyable orchestre symphonique de la vie. Les instruments à cordes ne sont pas forcément les plus agiles, les souffles sont multiples et les poings et les coudes ne répondent la plus part du temps qu’aux lourdes locomotives. La mécanique répète inlassablement ses habitudes, n’a pas l’ampleur pour agir autrement.
La bergeronnette, elle, elle dévie, devine qu’elle n’a pas forcément le choix. Les secondes s’évaporent mais les souvenirs sont toujours de plus en plus forts, de plus en plus épais et lourds. Chacun d’entre eux se démultiplie en pièces inutiles et perdues du puzzle qu’on s’efforce sans espoir d’y réussir à reconstituer.
Si l’on en possédait les morceaux intacts restitués chaque nuit aurait-on encore le besoin impératif d’écrire, d’annoter les bribes complétées d’un titre, préserver en elles un numéro magique, un chiffre mystérieux qui défriche jusqu’à la moindre parcelle embroussaillée des rêves, des histoires mobiles plus habiles à disparaître qu’à nous aider à cueillir une vérité?
elle frémit le mot infranchissable en toutes lettres
grâce au bruit de ses vagues et de ses feuillages
je ne peux pas aller au-delà de quelques phrases
je nage je mâche chaque mot même ceux du danger
et puis les recrache avec la brume et l’écume à
la crête des vagues
je ne peux pas aller ailerons libres au-delà de quelques frontières symboliques
pourtant je sais que depuis que j’existe je fuis je fus sèves et pollens
flots engloutis lave soudaine sertie de fumées d’incendies
je ne peux être que la fourmi d’une mécanique animal, le grain de sable ou la cendre qui grince et salit les rouages je ne peux être que brindille paille
Le bruit de tes pas au milieu de la forêt et les racines qui entre elles parlent de ta progression comme si tu étais toi aussi un végétal. Le fourmillement de la poussière, l’ombre et son odeur d’humus. Ton souffle, une source.
La canopée déchiffre mon souvenir car je lui demandais vaguement ce qui me faisait souffrir. Ce qui résonne en moi et qui fait en sorte que jamais tu ne t’éloignes? On ne sait pas. Aucune de mes promenades ne parvient jusqu’à la réponse.
Je ne vis pas avec des fantômes morts depuis longtemps, chaque écho, chaque présence s’attache à l’essence de la vie. La transparente résine qui aborde l’azur, La tranquillité de la feuille qui dort loin de sa branche. Le calme épanoui. Voilà ce qui circule dans mes veines, qui connecte mes neurones avec le présent. Tous ceux qui cherchent à me détourner de ce rêve, me mutilent.
La forêt, les arbres comme des aiguilles brodent, les écorces se fendillent et éclatent. Ton coeur écarlate est le navire qui aborde les rives. L’écume de chacune de tes vagues dessinent l’ampleur de ta démarche. Son rythme. Qui peut reconnaître en toi, la valeur du vide? Le corps du rien lové dans celui de l’échec ?
Tu perds, disent-ils, de ton étoffe mais ta robe ne deviendra jamais grise, l’éclat de ton oeil sera toujours celui du jeune fruit et ce que tu écris sans doute s’effacera longtemps, très longtemps après toi, sans que je t’oublie.
Va, vent, lumière de ma vie. Petit flocon de pluie, pollen évanoui au coeur de la ruche. Va, cheval de feu! Sois et reste mon ami.