Une miche de pain

Par de là la clôture, le petit chat noir observe souvent le maquis. Assis ou couché en forme de miche de pain. Mais ce soir, quelque chose d’extraordinaire le fascine. C’est qu’à la tombée de la nuit, avec la fraîcheur se réveille une faune fantastique. 

Entre deux bosquets de cistes, une fabuleuse divinité féline s’est approchée en utilisant le socle d’un rocher pour figer son dernier mouvement. Le chat dont le pelage soyeux rappelle par sa couleur à la fois le marbre et l’ivoire fixe d’un regard bleuté le petit chat noir. 

La confrontation silencieuse dure de longues minutes. La statue est de taille, souple et puissante, musclée. La miche de pain noire décide soudain de sortir du silence en poussant un redoutable rugissement accompagné de miaulements rauques et graves qui laissent à l’ennemi le temps d’apercevoir la mâchoire bien garnie et le rose flamboyant de la langue. Le chat noir possède un autre avantage, il est en hauteur. D’un seul bond, il est capable de déboulonner la statue si elle persiste à le menacer du regard. 

Finalement, la statue prend brutalement la fuite suivie par la miche de pain au poil hérissé. La partie se termine par des ruades et de nombreux chants gutturaux quelque part parmi les cailloux et les feuillages odorants du maquis. 

L’issue de la bataille ne fait plus de doute lorsque de nombreuses heures après ces éclats, se frotte à mes jambes un chat effroyablement doux, noir et paisible comme la nuit. Il a vite fait de guider mes caresses et mes regards vers cet endroit du mur d’où il guette habituellement seul la vie.

Poème

Sur les voies que suivent les souffles
l’air et la pluie
le mimosa

je
suis là comme un autre fantôme
sombrent les neiges noires
brulantes comme les stigmates d’un volcan

qui ne s’éteint pas en mourant 

toutes les particules du langage
se rassemblent

amas poudreux et odorants

de souvenirs désormais 

orphelins  peut-être  enfin

l’ordinaire pour se reconstruire d’un 

poème

Les fourmis noires

Le temps s’étire comme un chat
sur la mer on aperçoit ses rayures
et ses griffes ivoire
il réapprend à lire
les feuillages les aiguilles les hampes les fleurs

sur la feuille du jasmin la fourmi
explore un nouveau monde 

la régularité profonde des nervures
et les bords verts sertissent l’ombre
de l’arbre conquis ou presque par le reste de la colonie

temps et fourmis cherchent inlassablement
à se souvenir des secondes
si difficiles à oublier
quand on est bêtement un humain
qu’on entend les voisins se faire la guerre à coups de cris aigus et graves
alors qu’on espère
le merle, la grive musicienne et les rubans de brigands brillants
picorant le ciel          une giclée d’hirondelles 

Étamines

Dans le firmament les étamines rouges

de la fleur rien d’autre

pour annoncer

que la nuit sera violette

pour dérouter les néants méandreux 

des intelligences s’érodent en écrivant à la volée

des pavés de non-sens

à la lecture s’évaporent sous les mots sentencieux

ce qui se cachait à la source et puis à force s’épuisait

sur ces pages entre les lignes et les sous-entendus fabuleux  

Roses

Source images : https://www.instagram.com/bertelsac/


Irréels/ la douceur des soies/le simple trait de ta personne/ ton sommeil à demi confié à lui-même et à l’état d’éveil perpétuel des sens/

Irréels/ le galet de ton coeur/ les rivières de ton souffle/ la touffe de mots sous la langue/

Roses /ta voix en pétales séparées/ la crainte toujours d’avoir froid/ de n’avoir plus rien à protéger/

Dure/ la liberté éborgnée//

Du sable

Anti-Atlas Mountains of Morocco. Limestones, sandstones, gypsum. Science photography art. Nasa.

Comme le cassia je me déploie parfois

comme si j’avais des ailes des plumes

et dans mes veines le fourmillement désespéré
du soleil du vent de l’ombre des bruissements

qui peut se douter de ce que sont mes racines
et où se trouve le coeur qui peut chercher
les sources froides et leurs lueurs bouillonnantes 

comme cassée sciemment je ne dépends parfois

que d’une seule branche un tronc que personne ne digère
des feuilles qui respectent tellement la lumière
qu’elles n’écrivent que leurs propres replis provisoires 

une suspicion laide qui n’est pas une épine et ne vaut guère plus

que le vide voilà ce que l’on porte comme s’il s’agissait 

de la cime

À peine si je pense qu’il faudrait que je me penche 

Lorsque soudain une vanité apeurée et gribouillante

veut grignoter ce qu’elle prend pour de la liberté. 

Horizon

Earth’s Glow, the Moon and a Starry Night


This was the view as the International Space Station orbited 256 miles above the Pacific Ocean, southeast of the Hawaiian island chain.
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On observe les soleils et les nuances violettes se refléter dans les cieux et les eaux fraîches

mais toi

tu ne vois que la brûlure orange et le cri de la corneille noire

tu ne vois que la crevasse créée par l’animal et sa voix croassante 

tu voudrais qu’on te laisse là

seul sur la route qui va

tu es là où l’on ne voudrait pas que tu soies

On observe le ciel les étoiles et quelques coeurs qui tremblent à des centaines d’années lumière

on ne voit pas que tu regardes l’horizon devenir pour toi seul une statue de bronze 

qui pèse de tout son poids

sur ton coeur

Attente

Neolithic rock art in southern India, ca. 1200-800 BC.

En écoutant le train passer au loin, la pluie grignoter la fenêtre, une voiture passer sur la route sans s’arrêter. 

En regardant la ville et puis cette autre ville par la fenêtre.

En voyant le jour s’éteindre, la nuit peu à peu s’évanouir et les semaines toutes finir par dimanche.

-je n’avais le sentiment de vivre.


Tout se produisait au-delà d’une frontière que je ne pouvais franchir. La vie se passait de moi. De mes actions, de mes gestes et de mes convictions. La vie se passait loin de mes prédictions. Mes questions n’avaient plus vraiment besoin d’une réponse. Elles ne les recevraient pas.

-je n’étais rien parmi les autres. Particule peu particulière.

Hier, soudain, le paysage de la baie, ses vagues, le jour, ses lueurs la nuit. La mer évanouie. Le ciel sans nuage. Le ciel lourd et les collines ancrées pour toujours. Le paysage fit appel à moi par l’intermédiaire de mon souvenir. 

-Étais-je semblable à aujourd’hui hier? Me susurra-t-il

Je n’en avais pas la moindre idée. Les lueurs des voitures sur les routes, les lumières prisonnières dans les salons des villas, celles apprivoisées par le phare du port et les reflets multiples répertoriés par la mer et son immense tranquillité apparente. Cela. Tout cela n’avait guère changé. 

Pour la première fois, je me sentais la force de répondre à la question. Comme si ma position d’écouter le train, la pluie, une voiture, de regarder les villes, de voir le jour finir et la nuit se dissiper étaient la raison évidente de ma participation à la vie telle qu’elle s’écoule. Une participation qui n’exclue pas la position que j’avais de regarder, de contempler, d’être à l’affût et refoulée dans cette espèce de tanière qu’est mon corps. Pour la première fois, je ne me tenais plus à l’écart. J’avais une réponse. 

Bien sûr que j’avais remarqué l’espèce de cancer qui rognait les rochers de la côte et toutes les villas comme des métastases. Les vagues et leurs souffles continuellement coupés par des hors-bords. 

Ma réponse se devait de dépasser les apparences. Elle ne pouvait avoir l’arrogance de transformer les choses, de modifier la réalité, de faire renaître l’espoir.

-Non, paysage, tu es semblable à hier, aujourd’hui.
Tu es comme toujours.   

Morse


© Marisa Ramírez / Rieko koga

La nuit, les limaces tracent des cartes. Routes en pointillés et frontières de double épaisseur à peine visibles à l’oeil nu. Mais les lignes sont bien là, gluantes. Elles semblent désigner les trajets précis de la brûlure qui hante l’espace entre mes articulations. Les limaces vont là lentement où l’os est assoiffé. Il n’est pas rare qu’elles empruntent la voie des nerfs. 

J’ai vu des feuilles dont la transparence laissait voir avec une précision hypnotisante la pureté du dessin d’une fleur improbable. Les pétales réunis par un coeur d’où déborde un faisceau de pistils. 

J’ai apprivoisé une colonie de fourmis noires. Mots en morse pour décider d’un passage. Entre les lignes, au-delà des points, des fourmis blanches pour un silence qui suffoque. Il est maigre, le filet, ténu son courant de petite source. Effleurer la feuille pourtant suffit amplement à libérer un parfum.