De toi à moi

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De toi à moi    de dessous le galet poli et froid    depuis la fourmilière   depuis le nid    depuis le temps   de l’endroit où naissent les rides   de là  et d’ici   d’un astre à un autre   de poussière à pollens    de sève à fruits    depuis le puit   le point    l’appui  de l’invisible phrase qui te porte   depuis ce temps où tes lèvres ne connaissaient le mot   de la cime   du creux   de la porte  du sommet   du secret    de la tourbière  de la ruche   du lac de glace  de la mer  du cratère  depuis un cimetière  un champ vide  un enclos  depuis la nuit    de dessous le tapis   par dessus les frontières   en suivant les nervures   en croisant les hampes   depuis toujours  à partir de rien   mon silence

nu su déçu 

Frontière

source image: Bertrand Els https://www.instagram.com/p/Bv5RSSOnCJ7/

Les posidonies filtrant les vagues

comme leurs larmes

le sable blond sous son épais manteau de vagues fines

comme leurs mots

le bruit enchâssé de joies diverses 

comme les pépiements bleutés d’oiseaux

l’invisible nacre des fleurs 

comme leurs parfums

l’ombre qui ne sait comment se partage la réalité

comme les songes

le rivage infranchissable par la peur

comme par la connaissance

la vie éclate comme une bulle d’air 

son extension semble sans frontières

Ancre

Du haut d’une colline je laisse tomber mon coeur

comme une fleur dont la racine s’est noyée dans les froideurs de la terre

incroyablement indociles ses tentacules l’agrippent au vide

ainsi mon coeur rebondit et heurte le néant sans s’épuiser

je songe qu’il est tout aussi nu et incohérent que le monde

vers lequel je l’élance mon coeur cette ancre outremer

Dans le jardin

Dans le jardin la nuit ne tombe pas 

D’une nuée

Elle avance pendant que le jour 

s’évapore ainsi qu’un parfum

Icare vient voir s’il se trouve quelques plumes pour l’oiseau qu’enferme 

son coeur

la licorne librement feuillette du bout des lèvres

l’herbe verte et la corolle blanche de la lune

dans un reflet

je suis pas à pas
un chemin de dalles fraiches

le labyrinthe dessiné par le vol silencieux

et bleu 

d’une vague égarée et perdue

loin du berceau où dorment celles

qui sont ses soeurs jumelles

Ce qui existe déjà

source image: ici

 La nuit tombe

Les fleurs échangent dans une langue dont j’ignore la véritable ampleur

Elles parlent 

alors que j’apprends que mon âme est semblable au ver

qu’elle mange dirait-on de la terre et tout ce qui lui 

tombe 

par dessus la tête.

Ce que j’arrive à entendre 

l’arbre et le vent

les vagues miment la turbulence des pétales jaune pâle de la rose

ce que je parviens à comprendre

rien

alors dit-on il faudrait que j’invente

ce qui inexorablement existe déjà

Main

Pour maintenir un squelette défait,
plusieurs visses dans le tibia

Mais parfois, je n’empêche pas
maladroite l’évaporation de la colonne vertébrale

Il reste à peine de quoi me donner un nom
îlot alimenté par sa propre dérive

Espace semblable au goulot d’un labyrinthe trop étroit pour un pas
Est-ce toi qui soudain de tes ailes m’enlace?

ton corps autour du mien me dit que
tout va bien

Boeuf

Animal Locomotion: Plate 669 (Ox Walking), 1887
Eadweard Muybridge
Inscribed with Muybridge’s letterpress credit, series title, plate number and date
Stamped on reverse with Museum of Edinburgh ‘Science and Art’ stamp
Collotype print
18 x 23 1/2 inches (sheet size)
9 x 13 1/4 inches (image size)

La colline s’est allongée

dans l’enceinte de son sommeil

se blottissent une forêt minuscule et une pinède 

sculptée dans le jade vert foncé d’une vague

de son rêve s’échappe une coulée d’étoiles

juste à côté du corps endormi 

immense du monstre

l’âme sauvage d’un petit chat noir

le coeur-rocher devient miaulements d’un torrent

parfois bleus parfois lents

il semblerait que la colline soit l’échine

tranquille d’un boeuf 

assoupi  

Vase

A FINE AND MAGNIFICENT FAMILLE-ROSE ‘PEACH’ VASE, TIANQIUPING
SEAL MARK AND PERIOD OF QIANLONG

Un vase brisé
des milliers en moi

et

lorsque je me demande
pourquoi tant d’éclats
la réponse va vers les racines penche vers les hampes florales les feuilles

et

un développement dans l’espace d’une émotion liée à une autre
encore en train de se figurer comment germer au-delà de soi

et

des autres


un bruit court dans le lit d’un ruisseau jusqu’à son extinction
jusqu’à ce point où je comprends qu’il ne s’agissait probablement

que d’un dessin à la surface 

une illustration coriace 

qui ne va pas au delà du vase lorsqu’il était intact.

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source image

Ajourner

Edward Hopper

Un jour lourd comme le soupçon que l’on a de soi

que faire de lui aujourd’hui

l’occuper sans référence à tous les autres jours lourds vides comateux

démunis de larmes et de salives

un jour sourde virgule qui ne comprend pas le temps

mais pourtant le scande

un croc le mange, une serre l’encercle, la faim le broie

ce jour se nient se nouent se découplent

les racines de toutes les questions

la plus lourde se décompose

en – que- suis-je 

un jour parfait comme tous les autres

impossible à suporter