Bai

Cheval grotte de Lascaux

Le charbon de mes sabots frôle un sol dont la matière s’est depuis longtemps résorbée. Mes jambes noires et fines parcourent un espace désagrégé. Les crins noirs de mon encolure, le trait de mon dos et ceux de mon front, de mes naseaux, de mon ventre résistent aux allées-venues de la lumière, aux éternités profondes de l’obscurité et de l’oubli.

Ma robe brune comme un nuage nage dans un ciel qui n’existe plus. Il ne reste plus de l’homme et de sa vie qu’un tout petit pan de son âme dont je suis la faible illustration. Je suis la marque de son geste et de son habileté, de sa science et de sa croyance en un monde où l’homme chasseur serait chassé. Il ne reste plus que l’idée comme une frêle volonté de signifier.

Cessez donc de vous questionner en ne cherchant qu’une seule réponse pour couronnement mais comprenez qu’elle ne figure comme moi qu’une étape qui préserve les autres mystères. Le trophée est le voyage, le galop de l’exploration qui finira peut-être par s’inscrire quelque part sur une paroi cachée des regards.

Tombe

photo:Bertrand Vanden Elsacker

Il est vrai que souvent s’ouvre

sous moi un tombeau sourd

où s’y laisser dormir ne suffit pas.

La mort ne viendra pas sans me prévenir,

elle me prendra par le bras en disant : « va ! »

comme on le dit à une esclave.

Un tombeau comme la machinerie mécanique

et dentée d’un de ces monstres qui n’existent pas

arrache tous les sens à mes rêveries

comme on déracine toutes les branches d’un arbre.

Un tombeau comme un rat ronge raison et solitude.

Pour ne pas céder à cette voracité qui découd

lentement chacune de mes sensations et puis après le sentiment,

je fais de la varappe ou de la haute voltige.

Ivre de mes vertiges, il faut que je marche au-delà du vide.

Ma vie est remplie de tombeaux.

Aucun ne fut beau sculptant le marbre

jusqu’à ce qu’il devienne l’étoffe de soie.

Aucun ne fit dessiner sur ses côtés les veines nobles du bois.

Tous ne comprenaient que des grilles et des barreaux.

Latente

 

 

L’aileron du requin

L’apparition évanouie d’une simple symphonie dont on ignore l’origine

Le corps perdu de Morphée

La danse lumineuse d’une chevelure libérée des nœuds qui s’accumulent au cours d’une vie

Le dard de la raie après les caresses inouïes de ses nageoires de velours noir

L’impérial nuage argenté de milliers de petits visages curieux

La fleur mystérieuse qui éternellement voyage en happant le ciel

Le spectre de la certitude qui malgré les évidences que m’offre l’univers en se laissant transpercer par mon regard s’échappe tranquillement et se met hors d’atteinte.

 

 

La baleine

Steffen Binke. Dwarf Minke Whale, Great Barrier Reef, Australia
Steffen Binke. Dwarf Minke Whale, Great Barrier Reef, Australia

Échouée son ventre gonfle son haleine empeste

cet ennuyeux dimanche

où l’on ne joue pas

où l’on attend que les heures meurent d’elles-mêmes

ne s’arrête pas d’enfler et d’enfler

les nageoires caudales ressemblent à des bras

qui viennent de tout laisser tomber

d’abandonner la liberté qui doit bien nager quelque part

un corps ronflant un corps géant gît

sur le canapé du salon

la main de maman frôle le sol comme celle d’une morte

pourvu que la baleine ne se mette pas à geindre mon prénom

avant que je n’aie fini de dessiner l’océan bleu sans horizon

qui la remettrait peut-être à flot

Indécis

Ebru Sidar – undecided

Je suis celui qui ne trouve plus de mot

qui n’a jamais reçu de nom

si ce n’est celui inconnu oublié

du mépris ou de l’ignorance

je suis celui dont les lèvres ne rencontrent plus de soif

dont la gorge et l’espace

des rêves sont remplis de poussières et de faits

sans intérêts

je suis celui dont les brumes et les nuits blanches

on fait un fantôme

fantasque collectionneur d’erreurs de chagrins et d’impasses

parfois il arrive qu’au sortir d’un dédale

le silence et le froid me referment

étrangement les bras

Avisée

untitled (30.III.2010), 2010
Aleksandra Domanovic

Comme si elles étaient en parchemin

ta voix se froisse ta main se crispe

ton pays n’existe plus sur aucune carte

qui en dessinerait les contours

ce que tu prends pour un dernier indice n’est plus que la veine bleue

qui monte en tournant de ton bras jusqu’à ton âme

et te coupe le souffle à quoi te servent ces voyages de fantôme

si ce n’est à fracasser contre de sombres murs

les éclatantes clartés de ta certitude

parfois dans le fond de la gorge

tu la sens cette larme aiguisée

de la solitude

Watts Towers

Pour toucher le ciel

du bout des doigts,

pour l’atteindre et le goûter de ma langue,

j’ai inventé ces lignes comme des chemins,

vers sortant de la terre,

ils se nouent au contact de l’air.

Se tordent, s’arquent, encerclent quelques partitions du vide.

Parfois, il ne reste plus au dessus de ma tête que l’échafaudage tordu de mes idées,

les nuages griffonnés par mon absurde volonté, ma peur lacérée et presque devenue froide.

Parfois, il ne me reste plus que les bras las et lourds,

pendus le long de leur potence,

mon incapacité à surmonter l’étreinte toujours de plus en plus serrée

de mon infirmité.

Émoi

Resin cast of heart blood vessels

Ω

Mon âme n’est parfois plus

qu’un mouchoir dans ma poche.

Petit lambeau d’étoffe, fine membrane fibreuse,

repliée sur-elle même, elle ne sortirait jamais de là.

Elle contient pourtant des galaxies de larmes

que je suis seul à contempler.

Elle contient les chuchotements des astres

lorsqu’ils valsent.

Il ne me reste souvent pour évoquer cela et mon émoi

qu’un seul signe vide.