Clone

Dans le ciel

il y a les points lumineux                        des étoiles

l’agitation permanente              du néant

des lueurs                      finissent de poursuivre                     des trajectoires

il y a ce qui ne porte plus de nom

qui suinte                   qui sombre                               qui se décompose

Dans le ciel          il y a le silence libre                      à l’infini

la houle dévore le temps

et à la dérive

il y a moi             arborant autant de pétales que la nue

et dans le désordre

mon acuité se clone perpétuellement

Talisman

C’est une pierre qui dort. On ne voit pas qu’en son sein scintille un univers à venir: pins aux aiguilles titillant joliment le ciel de votre esprit, rochers agrippant le regard de votre volonté, l’oiseau de vos souvenirs se posant sur une branche, ailes tendrement repliées comme s’il n’avait plus à s’envoler. C’est une pierre qui semble devoir vous révéler la puissance de vos rêves par rapport à l’irrévocable réalité de l’ordinaire.

On ne voit guère les remous somptueux de ses océans, on soupçonne à peine la souplesse de son opalescence et l’onctuosité limpide de ses reflets. On ignore tout de la souveraineté charnelle de son corps. C’est une pierre qui ne se révèle qu’à celui qui la choisit lentement. Elle est un végétal à l’état de bourgeon, son soleil est l’éternité.

C’est une pierre qui dure. Vos mains lui donneront des ailes lorsqu’elles se mettront au travail. Sortie du lit de la rivière, polie, elle nettoiera votre âme. Elle sait que les blancheurs laiteuses de ses phrases, petit à petit transformeront le regard que vous avez sur la vie.

Univers

Sur mes rives imaginaires

les éternités pâlissent en formant des vagues

elles se répartissent comme des cartes

les parcelles du temps

En guise de mémoire et de toile

elles nouent et dénouent

les cheveux des astres

Vénus serait venue au monde

de mes paumes sauvages

comme un bourgeon ou un dard

L’espace de vos pensées a effacé

les traces de ma subtile odyssée

cratères d’astéroïdes géants

ou nids de petits pois

perles fossilisées ou nuées de mots

mon univers sera toujours verdoyant

Entendrez-vous encore son chant

comme un galop d’étoiles 

Doigts

On dirait les doigts d’une main

j’ai cru que tu pourrais ainsi reposer

ta main sur la mienne

légère comme portée par les flots de lumière

qui naissent entre les rochers du soleil

j’ai cru que la réalité s’évanouirait pour de bon

qu’elle cesserait de creuser des ornières et des rides

sur les routes

d’éblouir de non-sens mes journées

on dirait les doigts gantés de cet habile chirurgien qui guérit d’un seul regard

glacé

la cohue de la peine et le doute

tout ira bien sur ses lèvres fait reculer la mort de deux pas

j’ai cru qu’enfin ta main était revenue me chercher

comme mes songes au beau milieu de la journée

mais c’est une anémone de mer

que la dernière tempête a détachée de son socle

Actiniaria - Tiergarten Schönbrunn

Floraison

Sur le plafond immaculé de ma chambre, danse la pluie sous les caresses rondes de la lumière. Elle auréole sans jamais suivre de rythme rigoureux et précis. L’eau et la lumière s’échangent en silence leurs traits caractéristiques : l’une devient liquide alors que l’autre très lentement s’évapore. Ce prodigieux spectacle se produit tous les jours, au dessus de ma tête, au delà de mes rêves.

Aux murs surchargés de ma chambre s’agrippent des fleurs qui grouillent en troupeaux, prisonnières de combinaisons et de rapports de formes et de couleurs dont mon esprit essaye en vain de les libérer. La trame est sans faille, j’ai beau calculer et recalculer à l’infini, elles se partagent et se partageront toujours les murs de ma chambre, les murs de n’importe quelle chambre selon le même patron immuable et stupide. (Il suffit de regarder un pan du ciel pour se rendre instantanément compte combien l’homme est ridicule lorsqu’il se met à imaginer des grammaires, des définitions, des théories).

Allongée sur mon lit, je perçois donc pleinement combien mon déchiffrement est inutile. Je ne suis encore qu’un bourgeon, une enfant mais déjà je possède dans le creux de ma main cette clé qui me dit que les humains autour de moi sont sans mystère. Comme les fleurs du papier peint de ma chambre, ils sont les prisonniers d’une existence qui se chiffre à quelques faits insignifiants. Ils sont incapables de fonctionner autrement qu’imbriqués dans un mur. Je cherche sans jamais la trouver la faille où je pourrais me lover.

Allongée sur mon lit, je me sens prisonnière de ce monde qui pointe ma différence comme une bizarrerie troublante. Je suis disparate, je ne suis pas une fleur, je ne suis pas une pierre. Je ne m’insère dans aucune de ces constellations sans magie. Je ne construis pas de mur, je ne compose pas de symphonie.

Le rocher


Koon Wai Bong(管偉邦 Chinese)
Mountains after rain

 

L’herbe ronge le sentier

et le sentier mène à la mer

la mer ronge le ciel

et le ciel se balance dans les arbres

comme les vagues entre les doigts du sable

les arbres s’écartent pour laisser passer

le sentier qui serpente comme une rivière

au lieu d’aller vite

se jeter aux pieds du rocher

qui ronge de son ombre la nuit

Palampore

Mille petites mains se sont mises à broder

des fleurs, des feuilles et des tiges comme des cheveux

sur le ciel ocre d’un très fin coton

mille points scintillants se sont mis à palpiter

comme les notes de musique dans les champs du printemps

la soie appelait la lumière à se poser

sur les pétales  les pistils et les pollens

frêles se dispersaient dans la brise

pour fertiliser l’infini odorant de ton lit

on aurait pu tenir dans la main

toutes les couleurs et leurs parfums

Elles battaient des ailes comme les biches leurs cils.

Ce jardin regardait à peine plus loin que le geste souple et ample de ta main

Tout y semblait si fin qu’on se demandait comment il tenait

si bien tête à la laideur

de ceux qui se moquent des fleurs

et des enfants et des insectes qu’elles émerveillent.

Amalgame

Une douleur brûlante a fait un nœud coulant autour de mes articulations. Ce cordage use le cartilage au moindre mouvement. La moelle, lave lancinante et odieuse se propage au même rythme que celui de ma respiration. Mon squelette est devenue une braise qui lentement agonise sans craquements, sans bruits. Les larmes que je ne peux retenir avancent comme les serpents en rampant des cils aux lèvres.

Peu à peu, la clarté volontaire de l’extérieur éclabousse les contours de mes fenêtres, rompt l’opacité nocturne de ma chambre. Je ferme les yeux, je les ouvre comme pour me laisser perpétuellement éblouir par la naissance de cette Sainte, la lune.