Or

J’ai rêvé encore qu’il fallait

qu’on me formule un corps

il partirait de tes mains

remontant jusqu’aux seins

il tournerait autour de ton nombril

comme ces verres de lumière

que l’on façonne d’un souffle

de la bouche

J’ai rêvé que je serais ta licorne encore

que mes reflets de nacre rose

seraient l’unique objet

de tes soins

j’ai rêvé qu’il me restait encore

des milliers de galops

à gaspiller

à mon encolure docile

coulerait une crinière de mots

qui prendraient ton corps.

Nomade

Raoul Hausmann, 1969

 

Le soleil sinueux serpente

sur les pistes usées par le sable

il ne nous reste que les pierres pour troupeau

au fond de nous l’île du désespoir

nous apporte un peu d’ombre

mais pas le droit de nous asseoir

le vent hasardeux

tremble ivre pris de folie

il ne nous laisse pas d’autre choix

que d’errer seuls

comme les rumeurs et les mirages

nous résistons sans larmes

sans nom sans pays

nous nous soulèverons toujours

aux rythmes du désert

Palampore

Mille petites mains se sont mises à broder

des fleurs, des feuilles et des tiges comme des cheveux

sur le ciel ocre d’un très fin coton

mille points scintillants se sont mis à palpiter

comme les notes de musique dans les champs du printemps

la soie appelait la lumière à se poser

sur les pétales  les pistils et les pollens

frêles se dispersaient dans la brise

pour fertiliser l’infini odorant de ton lit

on aurait pu tenir dans la main

toutes les couleurs et leurs parfums

Elles battaient des ailes comme les biches leurs cils.

Ce jardin regardait à peine plus loin que le geste souple et ample de ta main

Tout y semblait si fin qu’on se demandait comment il tenait

si bien tête à la laideur

de ceux qui se moquent des fleurs

et des enfants et des insectes qu’elles émerveillent.

Émoi

Resin cast of heart blood vessels

Ω

Mon âme n’est parfois plus

qu’un mouchoir dans ma poche.

Petit lambeau d’étoffe, fine membrane fibreuse,

repliée sur-elle même, elle ne sortirait jamais de là.

Elle contient pourtant des galaxies de larmes

que je suis seul à contempler.

Elle contient les chuchotements des astres

lorsqu’ils valsent.

Il ne me reste souvent pour évoquer cela et mon émoi

qu’un seul signe vide.

L’ombre

Chiharu Shiota

La première fois, qu’elle s’est assise près de moi, je n’y ai pas prêté attention. J’ai cru à un nouveau trait de caractère. J’ai pensé que ce coup de crayon supplémentaire au personnage que je jouais me mettrait plus en valeur, révèlerait avec plus de brio celui que je croyais être. J’acquis certitudes et ennuis, de ceux qui vous conscientisent en vous volant l’innocence. Peu à peu, malgré un océan de questions restées sans réponses, je devins un homme adulte. Il devenait inutile d’interroger les nuages, de laisser les élans de mon cœur innocent s’étaler sur mes plages. Mon enfance devenait muette. Sa révolte faible et molle s’écoulait en silence et sans que je veuille m’en apercevoir dans chacune de mes larmes. Parfois, comme pour me rassurer, je jetai un regard au dessus de l’épaule, un regard en retrait. L’ombre était toujours là, plus solide et plus sombre que jamais. Elle semblait ne devoir jamais faiblir. Elle tranchait les blanches vérités, camouflait mes maladresses, maîtrisait l’angoisse. L’ombre grandissait et je ne remarquai pas que moi, je devenais toujours de plus en plus petit. D’ailleurs, mes amis n’étaient-ils pas eux aussi portés par cette ombre. Leurs compliments et les applaudissements n’étaient-ils pas un encouragement à la laisser grandir?

La première fois qu’elle fut assise à ma place, elle ne prêta plus aucune attention à mon âme, à mon désarroi encore si petit. ‘Tais-toi ! Espèce d’abruti ! Pleurer c’est pour les faibles ». Je séchai mes larmes, j’asséchai à grand coup de couteau toutes les effusions des tendres printemps. Un loup jouait désormais mon rôle à ma place. Ce qu’il sortait de mon piano, était-ce encore de la musique ou simplement quelques coups de marteaux supplémentaires sur le monde pour en faire taire les sens et les chemins qui poussent de travers ? L’ombre s’était tissée une toile toujours de plus en plus vaste et sourde. Lorsque mes partitions n’eurent presque plus de voies pour fuir au-delà des balises et que je me retournai, l’ombre avait presque tout rogné, elle avait ligoté mon passé, noyé mes souvenirs, tué mes amis. Seul, autour de moi, un étrange halo de lumière blanche me montrait le chemin de la révolte si longtemps déserté.

un gant

Pour pleurer

il ne me reste quelques pétales

pour être émue plus qu’une âme érodée

et comme un pont tendu entre deux extrémités

cette gigantesque toile d’araignée

mutilée ma volonté

Pour m’éblouir et oublier il ne me reste plus que cette valse sombre

faisant fondre le ciel pour en récolter tout le jus

elle répond

à la nuit venue

à ma solitude moite  à ces vaisseaux conquérants

Pourtant sous les volutes blanches

presque évaporé il me reste le silence

à porter

comme un gant