Arborescence

Giorgos Gyparakis, Yin-Yan, (2011)

L’arbre de la lumière déploie ses branches comme des ailes, il nous touche de son regard le plus tendre. Il s’étend très lentement le long de nos côtes, se baigne dans nos baies, s’approvisionne de verts et d’oranges dans nos pinèdes et nos plaines.

Ses bourgeonnements de bleus et d’émeraudes allument des tempêtes de cris et d’épines. Ses racines font trembler l’air, grésiller la terre et les sentiers. Le temps se peuple de grincements, de murmures et de fougueuses feuilles. Les collines suent, les ravins froncent leurs fronts, les ombres fortes se collent aux êtres et aux choses avec une certitude à rompre tous les doutes. Le tronc de l’arbre, solide comme le poitrail d’un cheval, lance les fontaines des villages au galop.

Quand l’arbre de la lumière secoue ses plumes, il pleut des couleurs. Larmes lourdes et brûlantes, larmes blanches et muettes. On dirait que le monde est devenu futile comme la poudre que contiennent les cœurs des fleurs. On dirait qu’un cercle de feu lui danse au dessus de la tête. Le jour n’est guère plus grand qu’une graine et la nuit n’existe plus. L’arbre de lumière ayant découvert sa cime est bien résolu à ne plus jamais disparaître.

Dévoilée

 

Comme une dragée cachée

entre le palais et la langue

tu laisses attendre

les marées et les vents

les cieux difficiles

attendre avec la voile

lactée dans le ventre

et l’envie de toujours partir

de croquer l’avenir de tenir

le temps en laisse

attendre cette délivrance muette

qui recouvrirait enfin l’horizon

de sa réponse plus limpide

que le ciel

 

 

Quelconque

source: http://hexapod.tumblr.com/
φ

Je voudrais étendre mon âme sur l’onde d’un ruisseau, être à la portée du repos pour une éternité.

Ne plus être qu’une oreille docile bercée par le souffle chaud de la nuit, entendre la profondeur de l’espace compris entre le nombril et le centre de la chambre magmatique originelle.

Je voudrais reproduire le plus simplement possible tous les chants des profondeurs terrestres pour qu’il n’y en ai plus qu’un seul, lucide et tragique, flottant dans le ciel comme une chevelure dénouée, comme une nuée de pollen.

Je voudrais ne plus jamais être une aigreur, une familière et odieuse maigreur, une perte, un abandon, un dépeçage, un acte de boucherie.

Je voudrais n’être plus qu’une conque arborant des cristaux comme des cils. Tisser avec infiniment de patience et de temps un lit pour la lumière dans les néants des tristesses humaines.

φ

Préface

Ah Xian (b.1960)

C’est fait de quoi le visage d’un homme

de quoi le regard d’un homme

qui a fermé les paupières

qui serre les lèvres

se retrouve-t-il derrière cette momification

de sa face

 cette dernière prière

il se recouvre

de mots et de phrases

de rides et de promenades

anciennes et nouvelles promesses se tiennent

la main au milieu de l’évanouissement progressif des cils

C’est fait de quoi le visage d’un homme

qui n’a plus de larme

qui se tait sans trouver le silence

on dirait qu’il dort qu’il est fait de bois mort

c’est fait de quoi le visage d’un homme alors qu’aux abords de l’ultime conscience

il constate faiblement qu’il n’est plus qu’une dernière épluchure

qu’on a mangé tous les fruits

que le temps s’est décousu et a fui

c’est fait de quoi la vie d’un homme dont le visage soudain

se ferme et s’éteint.

Bruissements

Lola Dupré

J’ai les bras aussi longs qu’ils me servent de cœur

mais pour marcher c’est comme si mon corps avait été renié

né sans tibias   n’ayant que de frêles ailes

comme les papillons de nuit

j’hypnotise  les lueurs

et me laisse prendre par une infernale ronde

on n’entend plus que le bruit de mes ailes ou de mon cœur qui bat

happant en vain les moindres pans de lumière

brassant sans fin les ténèbres

mais non finalement ce n’est que le roulement de la vieille manivelle

d’un vieil engin rouillé qui grince dans mon dos

Etruscan Painting 2

Tibia

Amalgame

Une douleur brûlante a fait un nœud coulant autour de mes articulations. Ce cordage use le cartilage au moindre mouvement. La moelle, lave lancinante et odieuse se propage au même rythme que celui de ma respiration. Mon squelette est devenue une braise qui lentement agonise sans craquements, sans bruits. Les larmes que je ne peux retenir avancent comme les serpents en rampant des cils aux lèvres.

Peu à peu, la clarté volontaire de l’extérieur éclabousse les contours de mes fenêtres, rompt l’opacité nocturne de ma chambre. Je ferme les yeux, je les ouvre comme pour me laisser perpétuellement éblouir par la naissance de cette Sainte, la lune.

Etc

Joseba Eskubi, mixed technique, 2012

Dans les morsures moussantes de la mer

tombe le ciel

là où je posais mon doigt

fatigué

tombe de l’âme et des tourments

le vent et les brises lames

serait-il donc si facile d’abattre

les béances du monde

Tendre

La seule chose qui sonde

la douceur chaude du vent

l’haleine mouvante du ciel

c’est le soleil

quand il se plante au sommet

du jour bleu

il arrive que la lumière forme des gouttes

en marchant à la surface

de mon étendue lisse comme un lac

Au fond ne me parviennent que les plus lourdes

perles

grises du ciel

comme j’aimerais que tes doigts réinventent

ferment

et puis ouvrent

toutes les petites portes

comme des taches sur mon ventre

car pour survenir

escalader la nuit

les lueurs froides

et les rides du vent sur les collines

et les plages

il faudrait que ta bouche

change la solitude du silence

en musique

quena-inmortal.mp3

Hélice

Nébuleuse de l’Hélice

C’est par le biais de la musique qu’elle s’est insinuée en moi. Enroulée sur elle-même, comme un foulard de soie, je ne voyais d’abord que son regard. La pupille pétillante de son œil droit demandait doucement le silence. Le sinueux silence qui se laisse porter comme un gant par le respect uniquement . Elle n’était pas une ignorante, elle était comme si elle savait tout de moi. Sa transparente curiosité ne demandait qu’à m’épouser.

Peu à peu, son onde chaude et colorée s’est répandue par les chemins de ma chair vers mes poumons en touchant mes pensées, vers ma gorge en effleurant le coffret de mes souvenirs sans l’ouvrir, vers mes seins et mon sexe en pointant d’un seul doigt ma volonté. Elle aurait pu faire en sorte que je sois désemparée, que plus rien ne m’appartienne, elle aurait pu me piller. Pourtant, jamais l’idée d’être perdue ne s’est approchée de moi. L’onde lumineuse avait veillé à ce que je ne trouve que moi. Non plus cet arbre sec et qui a froid et ne sait pas si le printemps reviendra. Non, je me sentais semblable et aussi parfaite que l’orchidée, comprise dans ma complexité, soutenue dans les extravagances de mes volutes par le long déroulement de phrases musicales blanches.

Tout se trouvait simplifié, en concordance sans avoir été résorbé par une tranchante et unique raison, sans avoir eu à connaître de faim. Il me suffisait de comprendre que chaque parcelle de moi-même, de ma vie intérieure et invisible à l’œil nu était reliée aussi subtilement et solidement que les points d’une toile d’araignée. Ce qui se défera se reconstruira à l’infini. Plus rien n’est renié ou inutile, tout est retenu par un fil. Le fil sur lequel glisse et voyage la musique.