Pantomime

Mimic Octopus. (Source: Flickr / christianloader)

Quelques traits suffisent

à faire de moi une racine

qui jamais ne connaît

ni la fleur ni la feuille ni l’épine

quels que soient les regrets

qui effleurent les fleuves

qui évitent les volutes qui m’animent

il n’est rien que je veuille

ni les pleurs  ni l’oubli  ni les cimes

il n’est rien qui me fasse

guetter les failles

quitter les crevasses

pour m’enfuir et survivre

les pantins je les mime

Vers l’oubli

Shawn Dulaney Current, 2011 acrylic on linen over panel 48 x 60 inches

Ce n’est pas la forêt qui crépite

sous le fouet fougueux du feu

ce n’est pas la brindille qui refuse

de se plier et meurt à chaque fois

que j’avance d’un pas

ce n’est pas un torrent de chuchotements

ou mes souvenirs qui tentent de se frayer un chemin

vers l’oubli

c’est la pluie

qui n’en peut plus

Malléable

Max Ernst, Naissance d’une galaxie, 1969. Huile sur toile, 92 x 73 cm

* * * * * * *

Ma tête sur laquelle s’appuient les pluies du ciel

appartient aux astres et aux corps interstellaires

nébuleux

dont la matière semble ne connaître aucune colère

et être aussi malléable en surface

qu’un torrent de boue, qu’un turban de nuées, qu’une coulée de couleurs

Je voudrais être une explosion permanente

dont on a oublié la finalité

dont on ignore la lente tourmente

regardée de si loin qu’on en oublierait ma dureté matérielle et l’impact

de mon impuissance à tourner dans un autre sens

ne serait plus les stigmates d’un fantôme malade

mais le point de départ

d’un nouveau voyage

énigmatique

À l’horizon

Tu respires comme la mer qui vient te baiser furtivement les pieds. Tu viens de te retourner comme si tu voulais m’inviter à quitter mes jeux. Petits voiliers, frêles embarcations que les caresses du vent mèneront vers le large. Je te suis. Dans la main qui rythme ta promenade, j’ai discrètement glissé le petit galet chaud de la mienne. Dans ta main, ma main y retrouve la même chaleur joyeuse. Ils peuvent bien se moquer de moi et de mon étrange papa, je sais moi, que tu me montreras ce qui ne se regarde pas et qu’ils ne verront pas. Près de toi, portée par les flots de tes paroles, soulevée par les rires de ta voix, la lumière.

Ce vieux morceau de bois planté dans la terre, rongé par les embruns sera notre point de départ. L’indice qui pointe l’éternité bleue au dessus de nos deux têtes. Nous marcherons sur les dos des baleines, écouterons le recueillement leurs voix par les criques. (Seraient-elles des sirènes ?)

Nous apprendrons à ne rien dénigrer, à ne rien défaire, à rire. Nous marcherons sur les morceaux de ciel, balayés par le vent, abandonnés généreusement entre les rochers pour les rafraîchir. Nous nagerons secrètement dans les jupons mousseux des vagues qui domptent le ciel jusqu’à ce qu’il devienne crémeux. Nous nous laisserons pendant des heures (les moins dangereuses) bercer par le soleil, nous nous amuserons de ses coupantes extrémités tout au long de l’après-midi. C’est à la contemplation muette, que toi et moi, éberlués, passerons le plus clair de notre temps. Pour la beauté de l’horizon qui se laisse rejoindre par la mer, il n’existe pas vraiment de parole, pas non plus de silence, peut-être et seulement l’applaudissement éternel des vagues.

Géode

Septarian Nodule
Perou
190mm x 180mm x 50mm

Géode

Déposé sur mes épaules, à la place du cou, le tronc d’un bouleau tend ses branches vers mon cerveau comme si cela pouvait m’empêcher ces éternels aller-retours entre moi infiniment petit et l’infini où se baignent les astres. Ténu, il croit pouvoir porter la terre.
Une multitude de petites feuilles à deux faces papillonnent dans la matière grise, s’évertuent à tenir bon sans conformité. Elles tremblent dans la tourmente, un coup c’est vert, un coup c’est l’envers : elles me tournent le dos.
Au centre, comme dans le ventre d’une montagne, une lave se lève, se dresse, brûle sur son passage toutes les idées raisonnables. Comme une sève, elle voyage du cœur au ventre, du pied au poing, du sexe au moindre grain déposé sur ma peau. Au centre de mon corps, comme un spectre, comme un fantôme, comme une volonté joyeuse et acharnée, il y a toi qui incendie l’air de mes respirations quand il passe par mes poumons.
Tu ressembles à ces nuages de poissons argentés poussés par les volontés lascives de la mer, à moins que ce soit le contraire. À moins que ce soient les nuages qui propulsent le ciel, les méduses qui entraînent la mer et ma tête qui supporte mon corps.

Lacrymal


Zbigniew Preisner

Il ne reste plus qu’un petit lambeau du temps

un espace léger que rien ne crispe

il s’y déploie avec une force lente

la somptueuse danse

de ton pas

ta pupille noire éventre le jour et le recouvre de vernis

comme si enfin tout pouvait redevenir brillant

tes gestes par leurs saveurs vives

déclenchent le tourbillon de notes

qui me donnent envie

de rechercher

les clefs qui ouvriraient des portes

ta voix titille et joue

éclate d’une joie rouge

elle ne laisse derrière elle

plus qu’un voile

Évasif

Dale Chihuly

Sur les opaques chemins des vérités humaines

tu laisses fuir en mouvements lents la ténuité

Quel est donc celui qui prendrait le temps

pour te reconnaître

sans te dénuder

apprécier tes évasements sans briser

ta volonté de ne viser que la lumière

à petits feux fluides

à l’ombre d’un geste qu’on récite aux cieux comme une prière

qui donc laisserait le temps te contourner

pour te laisser épouser

le vide

Spectaculaire et terrifique


Wunderpus photogenicus

Je ne nage pas          j’envahis l’espace

je ne danse pas         je mange le temps

et le rythme

je longe les flancs d’étranges montagnes

de sable

je plonge et me range

parmi ces doigts qui tremblent

comme des algues

je me fais si petite

dans les plaies secrètes

des rochers

on voudrait presque oublier

pour sortir

j’attends

que vienne enfin la nuit