Petit chat

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Son corps a échoué sur le canapé. Il est comme les cadavres flasques des méduses échouées sur les plages par les marées. Ma mère pue et me répugne. Même lorsqu’elle n’est pas ivre, je me méfie de ses tentacules urticants. Ses maigres élans d’affections sont comme des typhons, ils vous attirent vers le fond, vous blessent et vous perdent au lieu de vous réconforter ou vous construire. Il faudrait que je sois comme elle, évaporée avec les vapeurs d’alcool, blasée, suspicieuse. Je préfère être dissipée et le plus loin d’elle.

Pour l’instant, je survis parmi elle et ses bouteilles et ses rages. Pour ne pas céder à son congénital ennui, à ses malaises, à ses turpitudes, je me suis inventée une autre mère. Une mère qui n’aurait pas ce cœur pourri, cette cervelle ravagée, cette parole méchante. Je me suis inventée une sainte qui toujours me regarde, qui m’écoute quand je lui parle. Elle signe en se servant de ma plus belle écriture mes bulletins scolaires et mon journal de classe. Son ombre douce et chaude m’entoure et m’encourage. Lorsque je suis à ma table de travail et que je fais mes devoirs, apprends mes leçons, elle se tait et reste sage. Elle se réfugie parfois dans le regard de mon chat quand il m’attend allongé au soleil, sur le trottoir en face de la maison. Il est toujours rigolo mon chat et ne se demande pas pourquoi parfois je pleure si fort que rien ne peut m’arrêter.

Couler de source

 

 

Pour sortir, je m’habille d’un morceau de musique, d’une liste de mots faits pour me tranquilliser: je crains les agressions du bruit et les brutalités verbales. Il est toujours une agression que je subis comme les morsures d’un fouet tant elle me surprend à tout instant: la puanteur humaine.

Les gens puent dans ce qu’ils laissent derrière eux comme un champ de mines. Ils puent dans les gestes grossiers, dans les cris comme des insultes. Ils puent dans leur ignorance et leurs avidités. Ils puent dans toutes leurs tentatives à domestiquer, à banaliser, à amenuiser, à me réduire.

Voilà que je fais face à une femme, qu’il me faut répéter ce que j’ai joué plus de vingt fois avant d’arriver là, face à ce guichet, à cette porte de prison. Voilà que face à une figure humaine méconnaissable, il faut que sortent de ma bouche des syllabes, qu’elles se donnent la main comme une ribambelle d’écoliers sages et disciplinés. Voilà qu’il me faut former une demande souple  (et que cela paraisse naturel). Il ne faut pas que cette soupe froide me serve de voix pour communiquer avec ceux qui ne me semblent plus être des hominidés.

Cela me décourage, ma voix tremble, mes mains tremblent, mon cœur me noie, c’est la tempête dans ma tête. La femme derrière son guichet  devient une arme à feu, elle tire une rafale. Elle me parle comme à un chien.

Je me refuse à devenir un animal, une mécanique, un uniforme, une grenade. Je m’efforce à retenir un flot ténu de mots mais il me flambe entre les mains. J’essaye de sortir mes tasses en porcelaine, mes tapis de laine, mes dentelles rares et les fameuses phrases accrochées furtivement et à la hâte au cœur. Mais j’ai tout oublié. Il ne me reste que des éclats. J’oublie toujours tout, tout le temps. J’oublie tout, sauf cet enfermement, ces nausées, cette nappe phréatique noire au fond de moi.

Le voyage —-Tomas Tranströmer

Lucy

Dans la station de métro.

Le coude à coude entre les affiches

dans une lumière morte au regard égaré.

 

Le train arriva pour emmener

les visages et les porte-documents.

 

À la prochaine, l’obscurité. Nous étions assis

comme des statues dans ces voitures

qui dérapaient dans les cavernes.

Contraintes, rêveries, servitudes.

 

On vendait les nouvelles de la nuit

aux arrêts situés sous le niveau de la mer.

Les gens étaient en mouvements, chagrins et

taciturnes sous le cadran des horloges.

 

Le train transportait

les pardessus et les âmes.

 

Dans tous les sens, des regards

lors du voyage dans la montagne.

Et nul changement en vue.

 

Près de la surface pourtant, les bourdons

de la liberté s’étaient mis à vrombir.

Nous sortîmes de terre.

 

Une seule fois, le pays battit

des ailes avant de s’immobiliser

à nos pieds, vaste et verdoyant.

 

Les épis de blé arrivaient en vol

au-dessus des quais.

 

Terminus! J’étais allé

bien au-delà.

 

Combien étions-nous encore? Quatre,

cinq, à peine plus.

 

Et les maisons, les routes, les nuages,

les criques bleues et les montagnes

ouvrirent leurs fenêtres.

 

                                               ©Tomas Tranströmer, Œuvres complètes. Traduit du suédois par Jacques Outin, Castor Astral

Hollow

Une ombre mutilée règne comme une araignée

sur les voies que les veines suivent

pour entrer dans les poumons

elle déteint

pour ne former plus qu’un rocher

de cette région froide        l’élancement         du silence

part en spirale à la conquête de l’infiniment petit

atteint les plages sacrées de l’âme

comme une armée de lambda

Lambda-logoλ

Sac

Un loup rôde dans mon âme

Les larmes tremblent à la lisière d’une forêt de rides

petites branches vides que laissent les secondes quand elles sondent le néant

Quelle est cette mécanique qui décide des rives

qui trace les pays épargnés par les tempêtes de pourquoi

L’endroit où je ne suis pas une proie devient toujours de plus en plus étroit

Un loup rôde sur mes voies et ameute les pensées creuses

Comment éteindre cet incendie de cris

rompre sa course vers la folie.

Saturne

Saturn’s A Ring From the Inside Out

La réponse n’existe pas. Il n’est que des questions, des terrains vagues ou des mers de désolation. Toutes les traces que tu prends pour des preuves, ne sont que les indices de ton errance éternelle. Toujours, tu reviens sur tes pas , meurtri ou guéri, consolé ou ébloui. Il n’est que l’exil. Il ne coule nulle part ailleurs, ce fleuve bleu gorgé d’étoiles, que dans le regard que tu portes sur le monde. C’est de toi que ruissellent toutes les promesses, c’est de toi que suintent l’abandon et la désespérance.

Si tu cesses de lui faire porter des perles et des velours, si tu cesses de lui confier tes rêves comme la sève aux nervures des feuilles, comme les spores aux vents, il n’est plus rien le monde. Sa table est dévastée, les lits de ses rivières sont vides et il est silencieux. Désertique et solide, il tourne autour du vide. C’est ton travail de fourmi, comment tu le décortiques et pourquoi tu le questionnes inlassablement qui tisse le nid pour reposer ton vol ou les filets pour retenir ta débâcle. Ce sont les détours de tes rivières qui laissent leurs alluvions dans les coudes.

Un jardin

Olga Ziemska

Quand je respire un océan de lavande entre dans mon ventre, son parfum se mélange aux tiens dont je garde la formule secrète. Quand je me tiens debout et chancelant, je sens ta main se poser sur mes reins. Dans mon dos, ton soleil me réchauffe. Je n’ai besoin de rien d’autre : toi pour une éternité.

Tu voyages dans mes veines, tu propulses mes rêves, tu sièges dans mes pensées, tu règnes dans mes aspirations, il n’est pas une parole qui ne trouverait sa source sur les rivages de ta bouche. Tes idées s’accouplent aux miennes, ton rire réinvente mes silences.

Même loin, exposée aux embruns, tu te poses furtivement à côté de moi. Nos doigts se chevauchent, nos baisers se querellent follement. Comme j’aimerais parfois ne plus être qu’un de tes grains de beauté, me lover comme un tout petit chat dans le creux de ta nuque. Caresser du regard la grâce de ton corps nu quand il plonge dans tes draps, te surprendre à la nuit venue ébauchant déjà le futur pour qu’il soit chatoyant.

Un jardin m’est poussé dans le cœur. Libre et sauvage, il se laisse fertiliser par le vent, grandir sous la pluie, mûrir savamment. Il s’éteint ou s’allume comme les étoiles. Il marche à pas de velours, chante tout bas, fait ce que bon lui semble. Il s’enflamme de branches et avance.

Seconde peau

Photographie de François Marquet.

Je me suis allongée sur le lit. La peur en se mélangeant à mon envie me rend ivre. Je suis défaite de presque tous mes vêtements mais c’est son regard qui en se posant sur mes seins si simples me dénude. Sa main chaude et veloutée est remontée infiniment lentement le long de mes jambes. Elle a fait rouler jusqu’à mes pieds, comme une poignée de petits cailloux les frêles dentelles qui entravaient l’accès à la fleur de mon sexe.

Mes bras comme des racines s’agrippent aux draps, je ne sais pas s’il me faut le retenir ou l’enlacer. Si mon étreinte influencera d’une quelconque manière sa progression. Je la désire avidement. Sa bouche se pose en tous les points que lui tend ma nudité. Je frissonne lorsque son sexe effleure à peine le mien. Des baisers se réfugient dans mon cou, son oreille frôle ma bouche. Je lui susurre de m’embrasser avec violence et puis très doucement mes doigts se perdent dans la soie de ses cheveux. Lorsque nos deux langues se touchent et se nouent, il rentre complètement en moi.

Soudain, je suis plus légère qu’une respiration, plus souple et malléable que ses caresses, plus limpide que son désir. Mes veines se gonflent de son sang, ma chair se gorge de la sienne, ma pupille brille dans son œil. Mon plaisir surgit dans ses morsures, s’enroule, oscille, grandit et ondoie infiniment en suivant ses rythmes et ses passions. Je ne suis plus moi-même. Je le suis non pas comme le ferait une ombre, comme le ferait un souvenir ou un regret, non, je suis sa propre chanson, les tremblements de sa voix, ses divagations. Je suis ses temps morts et ses sursauts plein de vie. Comme une île que des vagues caressent, mon corps peu à peu apparaît sous ses coups de maître, coulé dans la lumière. Il ne m’est plus d’aucun intérêt d’appréhender des limites. Elles sont comme si elles avaient cessé d’exister ailleurs que dans notre sueur, une rosée qui perle et nous fait confondre nos cœurs.