Doigts

On dirait les doigts d’une main

j’ai cru que tu pourrais ainsi reposer

ta main sur la mienne

légère comme portée par les flots de lumière

qui naissent entre les rochers du soleil

j’ai cru que la réalité s’évanouirait pour de bon

qu’elle cesserait de creuser des ornières et des rides

sur les routes

d’éblouir de non-sens mes journées

on dirait les doigts gantés de cet habile chirurgien qui guérit d’un seul regard

glacé

la cohue de la peine et le doute

tout ira bien sur ses lèvres fait reculer la mort de deux pas

j’ai cru qu’enfin ta main était revenue me chercher

comme mes songes au beau milieu de la journée

mais c’est une anémone de mer

que la dernière tempête a détachée de son socle

Actiniaria - Tiergarten Schönbrunn

Apnée

Adam Fuss Untitled, 2010 daguerreotype assemblage 40.8 x 48 x 4.8 cm

Les papillons de mes pensées

ont des ailes de papier conçues pour de petits voyages

ils avancent dans le silence azuré

d’une lettre au cœur d’une autre

ils ne transportent que les poussières colorées de l’existence

sans espacement perdu

ils déplacent peu à peu l’infime matière du souvenir

avant que la vie ne s’en soit complètement évaporée

pourquoi faudrait-il que je prenne la parole

afin de réserver quelques parcelles du temps

à rien 

comme si j’avais à me soucier de camoufler le vide

entre des phrases 

comme si j’avais à épargner mon souffle pour un lendemain absent

Avatar de arbrealettresArbrealettres


Je fais peu de cas des richesses,
L’Amour, je le tiens en mépris
Et le désir de Gloire ne fut qu’un rêve
Au matin évanoui –

Si je prie – la seule prière
Qui pour moi remue mes lèvres
Est – « laisse le coeur que je porte
Et donne-moi la liberté »

Oui, mes jours brefs approchant de leur terme,
C’est tout ce que j’implore –
A travers vie et mort, une âme sans chaînes
Et le courage d’endurer! –

***

Riches I hold in light esteem
And Love I laugh to scorn
And lust of Fame was but a dream
That vanished with the morn –

And if I pray – the only prayer
That moves my lips for me
Is – ‘Leave the heart that now I bear
And give me liberty’

Yes, as my swift days near their goal
‘Tis all that I implore –
Through life and…

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Duel

En partant de la cime de moi-même et passant par mon visage, mon torse, mon ventre, une faille me lézarde et fendille joliment mon sexe. D’un côté de la frontière qui me parcourt comme une rivière, je suis garçon, de l’autre côté, je suis fille et en mon cœur, c’est difficile à déterminer. Je vagabonde, j’hésite, j’oscille le long de cette chaîne rocheuse enneigée. J’aimerais ne pas devoir toujours choisir. J’aimerais porter un prénom qui ne me dise pas non et me laisser bercer par ma binarité.

Parfois aux confins de moi-même, je redécouvre un résidu du temps où je ne formais qu’un, du temps où mon genre n’avait pour centre pas encore l’Homme. Petit ballon flottant dans le vide comme dans un liquide, une croix noire ne barrait pas le passage à mes voyages, aucune plage ne faisait mourir mes vagues.

C’est de cette île résiduelle que je pars pour oser poser mes regards au delà de la déchirure, c’est de ce point comme un nombril que je me lance vers l’être humain mâle ou femelle comme si enfin je pouvais être consolé d’être bancale. Mais il arrive toujours hélas cet instant où le silence comme un lâche me remet face à mon doute insoluble comme si il était encore possible de redistribuer les cartes. Il vient toujours quelqu’un pour poser cette question dont je ne connais pas la réponse : « mais qui es-tu ? »

Atonie

Hendrick Goltzius Monkey on a chain, seated. circa 1597. Chalk on paper. 40.6 × 30 cm (16 × 11.8 in). Amsterdam, Rijksmuseum Amsterdam.

Mon angoisse est insoluble je le sais bien

car les murmures inaudibles

et les non-dits des êtres humains

les yeux qui coulissent si près des paupières

forment autour de moi

comme un corset à la manière

de l’araignée autour de sa proie.

Dans le lit d’un fleuve

Brush Holder with Poet Li Bai, Two Brushes
Qing dynasty (1644–1911)

Une ombre semblable à une tache d’encre se déplace librement en moi comme le font les méduses dans l’océan. Le temps, la place qu’elle occupe s’imbibent fébrilement de son étrange transparence.

Fantôme de moi-même, empreinte fugace de mon âme, elle évolue sans jamais se hisser, sans jamais se fixer. Est-elle douée de la parole, serait-elle capable de se glisser dans l’habit sobre et princier de la conscience ? Probablement pas, cela ne la concerne pas, elle circule sans jamais se fixer à une raison. Quelle signification trouverait-elle à son errance ? Ce serait comme vouloir enfermer les saveurs du souvenir dans un flacon, dans une maudite phrase.

Une ombre me regarde du fond de mon puits sans jamais déposer sur mes lèvres un « parce que c’est ainsi ». Les « pourquoi » gardent le silence comme ces pierres polies où la patience d’un être noble imprime les résonances et fulgurances de la vie.

Liens wiki:

Li Bai

Jadéite

Jade

Floraison

Sur le plafond immaculé de ma chambre, danse la pluie sous les caresses rondes de la lumière. Elle auréole sans jamais suivre de rythme rigoureux et précis. L’eau et la lumière s’échangent en silence leurs traits caractéristiques : l’une devient liquide alors que l’autre très lentement s’évapore. Ce prodigieux spectacle se produit tous les jours, au dessus de ma tête, au delà de mes rêves.

Aux murs surchargés de ma chambre s’agrippent des fleurs qui grouillent en troupeaux, prisonnières de combinaisons et de rapports de formes et de couleurs dont mon esprit essaye en vain de les libérer. La trame est sans faille, j’ai beau calculer et recalculer à l’infini, elles se partagent et se partageront toujours les murs de ma chambre, les murs de n’importe quelle chambre selon le même patron immuable et stupide. (Il suffit de regarder un pan du ciel pour se rendre instantanément compte combien l’homme est ridicule lorsqu’il se met à imaginer des grammaires, des définitions, des théories).

Allongée sur mon lit, je perçois donc pleinement combien mon déchiffrement est inutile. Je ne suis encore qu’un bourgeon, une enfant mais déjà je possède dans le creux de ma main cette clé qui me dit que les humains autour de moi sont sans mystère. Comme les fleurs du papier peint de ma chambre, ils sont les prisonniers d’une existence qui se chiffre à quelques faits insignifiants. Ils sont incapables de fonctionner autrement qu’imbriqués dans un mur. Je cherche sans jamais la trouver la faille où je pourrais me lover.

Allongée sur mon lit, je me sens prisonnière de ce monde qui pointe ma différence comme une bizarrerie troublante. Je suis disparate, je ne suis pas une fleur, je ne suis pas une pierre. Je ne m’insère dans aucune de ces constellations sans magie. Je ne construis pas de mur, je ne compose pas de symphonie.

Quel cirque

Dans l’une des parts du gâteau grotesque offert par la vie

au milieu de la piste du cirque

sur mon dos de cheval l’équilibriste ouvre les bras

pour se maintenir

elle risque un pas

tout autour les gens se grandissent exagérément

lequel d’entre eux sera le plus adulé et applaudi

par un autre attroupement d’abrutis

celui que le talent habille comme un clown

celui dont on dit qu’il est le plus doué parce qu’il parvient à danser sur les mains

Je reste docilement immobile

à servir de socle

à l’inutilité

mon regard de cheval flotte dans le néant comme le ballon d’un enfant

et accompagne ceux dont on dit que quand ils regardent

ils ne voient que la nuit

Le rocher


Koon Wai Bong(管偉邦 Chinese)
Mountains after rain

 

L’herbe ronge le sentier

et le sentier mène à la mer

la mer ronge le ciel

et le ciel se balance dans les arbres

comme les vagues entre les doigts du sable

les arbres s’écartent pour laisser passer

le sentier qui serpente comme une rivière

au lieu d’aller vite

se jeter aux pieds du rocher

qui ronge de son ombre la nuit