Carrément

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Etude de couleurs, carrés avec des cercles concentriques
(Farbstudie Quadrate, vers 1913)
Wassily Kandinsky

Douze pupilles me regardent mais j’ai l’impression qu’elles sont bien plus nombreuses et qu’elles ne regardent pas que moi. Elles sondent le monde au-delà et en deçà. Elles effleurent des surfaces ou plongent vers les profondeurs.

Les iris colorés dansent et tournent comme des cerceaux. C’est un jeu de devinettes qu’on me propose. Ces étranges planètes rouges, jaunes oranges, vertes, bleues et violettes me font tourner de l’œil et perdre la tête. Comme s’il fallait que je sois dérangée, ivre pour être à leur écoute.

Je songe à ce qu’elles voient de moi mais surtout à ce qu’elles me font découvrir. Un système s’interroge lui-même, sur les lois et les rapports de forces entre les formes et les couleurs, entre les idées et la réalité et ce que sont mes sentiments. Sont-ils dans le bon ordre, ces cercles irréguliers de couleurs? Qui sera le vainqueur ? Existe-t-il un milieu, où se trouve le début alors que la fin semble surgir au bout de moi?

Douze propositions m’interrogent sur mes perceptions de la réalité et me font à nouveau douter du tout. Je sens qu’aucune position n’est stable et qu’il me faudra toute ma vie me questionner sur les sens et sur l’utilité d’en avoir un entre les mains, un seul rien que pour soi et qu’on trouverait si bien qu’on voudrait qu’il soit aussi pour l’autre, pour celui que je ne connais pas.

Il me faudra acquérir des certitudes puis les jeter dans le brasier comme on jette les dés pour jouer, ou ses doigts sur un clavier pour produire un incendie de sons, une infinité de nuances. Il me faudra continuer de chercher, voyager sur plusieurs niveaux. Escalader les couleurs, passer de l’arrière plan au devant de la scène et puis à nouveau disparaître. Démonter les rouages et inventer de nouveaux questionnements pour meubler l’espoir d’un jour trouver une solution à ce qui a priori n’en a pas.

 

À personne

Ginny Grayson

 

 

Autour de sa maison, l’herbe ressemble à de la mousse verte dont les ondes douces se laissent vaguement toucher par la lumière comme un ruisseau turbulent. Des buissons d’une couleur profonde offrent une protection contre les vents ou la pluie. Leurs branches fines comme des fils servent de partition à une colonie d’oiseaux et d’oisillons en tout genre. Certains vous diront : « quelle cacophonie ! Laissez donc la ville l’effacer avec ses bus, ses grues, des coups de klaxons, ses nuées de passants pressés ».

 

Dans ce jardin, petit comme une main, un arbre berce ses plumes dans le ciel depuis qu’il existe des printemps. Quel endroit somptueux pour habiter ! On y sent battre le cœur tout proche de la veille ville qui ne cache pas son or et nous dit qu’elle est une reine.

L’habitation pourtant est provisoire et ce ne sont que deux ou trois pavés trouvés aux hasards des errances qui retiennent les quelques coins d’une tente fatiguée, usée, décharnée et dont il ne reste plus qu’un seul os rongé. Une bâche bleue en assure encore peut-être pour quelques heures la fébrile étanchéité.

 

Dans quelques minutes, deux chiens policiers réveilleront l’être humain qui dort là, comme un de leurs vieux jouets. Mais dort-il vraiment ? Ou est-il simplement ivre et malade d’être devenu un déchet de notre société? Quoi qu’il en soit, il a pu à lui seul, sans aucun cri ni fière affirmation marquer un temps d’arrêt en cet endroit où des merveilles sommeillaient à côté de lui sous la pluie, dans le froid. Les verts tendres, la lumière adolescente se jouant de la pluie, la sonorité d’un arbre dont le tronc brun et fort nous fait oublier comme les secondes sont fragiles et si peu dociles.

 

Ces choses disposées là comme si elles avaient à former un véritable jardin, un tableau, appartiennent à tous ou n’appartiennent plus à personne. La Beauté est vagabonde et nous questionne. Comment nous faut-il l’aborder ?

 

 

Exoplanète

ELLIS CERAMICS A PLATTER Melbourne glazed earthenware 40w cm incised signature and numbered to base, Ellis 51, Leonard Joel Auctions, Calender, Australian Auctioneers

Ma main est un coquelicot qui tremble et voudrait bien apprendre à devenir le delta fougueux du fleuve Amazone.

En attendant, ce volcan à trois branches tente de s’étendre.

En gestation sur le bout de la langue des mots attendent.

Ils ne sont encore que des points éparpillés dans mon esprit.

Rien ne va encore au delà du rêve, tout est encore en gestation dans mon jardin des silences.

Les cailloux chantent comme des oiseaux sous les caresses folles d’un ruisseau bleu.

l’écho disperse dans mes veines azurées la pertinence d’une clameur qui me dépasse.

Ma liberté est en train de naître sous vos yeux pour autant qu’ils puissent regarder au delà de l’obscurité que vous accumulez tout au long de votre vie.

Abjections

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Berlinde de Bruyckere. Suffering and protection

J’ai mal à la jambe :

je voudrais qu’on me l’arrache

comme une mauvaise dent.

Des racines brûlantes

bloquent les articulations

en dispersant des aiguilles de métal.

En moi s’est formée une douleur errante,

une plaie qui pleure des heures et

qu’une main de lâche ouvre ou referme

comme une porte en bois aux charnières

sorties de leur axe.

La souffrance explore mon âme

elle voudrait que je cède

et me torde de laideur

mais même si je tremble et ai peur, je témoigne :

je ne suis pas une maladie, je ne perds pas de pus.

J’ai simplement mal jusqu’à la moelle

qu’on ne le comprenne pas.

Berceau

Ce n’est pas la mer qui me berce, ni même le vent.

C’est mon pied qui parfois se pose sur la terre pour

rythmer le balancement de toute ma sphère.

Sous mes paupières, le soleil peint des pays pourpres

traversés par des larmes ivres de la légèreté que lui offre la lumière

dense. Elles mutent continuellement du jaune à l’orange, du violet au vert tendre.

Se dépose en moi comme un baiser chaud le langoureux chant du chagrin

de l’autre. Serpent sourd, il noue les larmes dans ma gorge.

Il me dit que la mélancolie n’a pas de frontières, ne cherche pas de réponse mais

se plonge dans le mystère que tous les êtres humains ont en commun.

Certains sans raison cherchent à n’importe quel prix à s’en défaire

comme si le jour pouvait naître sans la brume et la rosée du matin.

Répartition

Mon esprit voyage sur une partition dessinée par des orchidées. Les bourgeons en attendant qu’ils se déploient craignent les regards froids de l’air. Les fleurs comme des mains recomposent la lumière, les océans, les ondes de poussières. Elle défient la réalité d’apparaître comme un rêve. Des veinules pourpres alimentent les surfaces jaunes et blanches. Des grains de beautés se déposent comme des vagues sur les plages formées par des pétales purs aux contours somptueusement précis.

La partition finalement se présente comme une nébuleuse sauvage que personne n’apprivoise et dont le cœur est une géante qui se meurt en explosant de joie.

Je me demande pourquoi on se refuse à écouter ce qui se joue là.

 

Oublié

Parmi la foule, dans les rues je ne suis plus une parole pas même une virgule ou le point affirmatif qui ferme une phrase. Je suis une inconnue. L’être qui ne se prononce pas.

Tous doivent bien avoir une raison. Moi, je n’en ai pas.

Je n’ai pas de temps à perdre, je n’ai pas d’argent à dépenser.

Mon unique foyer est l’histoire informe d’une corde à danser qui stimule le rythme. Musique de nuit qui titille le brouhaha de la ville.

Une goutte de cristal tombe et fait naître la pluie.

Quand il pleut, le ciel danse, la mer montre ses grains de beauté à celui qui est seul à ne savoir que faire de ses rêves, si ce n’est de les oublier.

La promenade

Kom Ombo temple, Egypt

J’entends les feuilles pétiller dans l’immensité bleue et ouverte de l’après-midi malgré le lourd silence imposé à tous par la sieste. Je traverse avec l’habilité d’un chat la vaste et sombre forêt de ronflements et me retrouve libre, pieds nus sur le chemin jonché de joncs et de roseaux, plein de fraîcheur qui me guide jusqu’à la mer. Elle est seule et tranquille et ne semble jamais s’ennuyer, la mer. Elle me chatouille les pieds et puis me mange jusqu’à la taille en me disant : «  allons plonge ! Donne-moi tes mains, ton front, tes épaules ! ».

Je plonge et je deviens un mammifère marin oscillant entre le chien de mer et le dauphin, entre le loup et le félin. Je joue à rejoindre les fonds veloutés, je nage sous l’œil tendre et curieux d’un poisson ou deux. Les ondes fraîches et tièdement délicieuses me font prendre conscience de mon corps, je me sens libre. J’acquiers la force et l’assurance de nager loin. Là où l’eau devient bleu foncé. Je me dis que les cheveux des sirènes ne peuvent être que de ce bleu soyeux sombre et insaisissable.

Petit à petit, j’entends au loin la plage se peupler de cris, s’enduire de crème solaire, la voilà envahie. Je n’ai aucune envie de rencontrer ces humains, ni de me faire gronder alors je gagne les rochers. Les remous ont peint à la manière des sauvages, des jardins minuscules où le ciel est une vague. Fleurs aux formes étranges, prés veloutés, vallées moussues. Je suis persuadé que c’est ici que les vagues songent le plus et qu’elles sont amoureuses des rochers.

Je grimpe sur le dos de l’un d’entre-eux, celui qui me semble être le plus doux . Mais les rochers me mordent la plante des pieds. Le sel sèche sur ma peau, mes cheveux courts sont rêches.

Finalement après bien des détours, je retrouve la maison. Elle est vide comme un navire abandonné, parcourue par les courants d’air légers et l’obscurité. Les persiennes sont fermées. Je m’assieds à la table en me demandant ce que je pourrais manger mais une main se pose sur ma tête. « Ah, c’est là que tu es ! Je croyais que tu avais oublié notre promenade ».

La promenade consiste à ne pas toujours aller très loin, parfois le bout du jardin, la place du village car bien souvent la beauté nous retient, elle nous cloue sur place. Elle est là mystérieuse et proche. Palpable et évidente. L’onde d’une colline, la corolle d’une fleur, le chant d’un insecte, un débordement de senteurs. Je ne lui trouve que seulement des « oh ! » que souligne tendrement, en souriant silencieusement la main si douce de papa.

Ouverture

Derrière le torrent brûlant de mes larmes,

il y a mes yeux, l’abîme sombre.

Mes paupières recouvrent avec pudeur mon regard égaré

comme l’enveloppe fermée et cachetée d’un c

la lettre que je ne t’ai jamais envoyée.

Je deviens un lac immense aux eaux laiteuses,

je sens comment elles mesurent les courbes songeuses des minuscules,

sondent le dédale des phrases sans points de beauté.

Des fleurs de lotus surgissent et les deltas se noient

dans le ciel blanc. Une clarté brutale s’étale,

mon cœur comme un soleil

se met à briller avec une simplicité

qui me surprend.

Les nénuphars

Les nénuphars, Claude Monet, 1917

 

Papa,

 

Quand je ne sais plus quoi

faire de mes dix doigts

tu me prends la main

et me dis regarde je suis là

parfois je sens combien

tu es sombre triste lointain

parfois je sais combien

tu aimes à te jouer de mon ombre

marcher derrière moi en te moquant

chère enfant ne vois-tu pas que je t’aime

j’aimerais mettre ma main dans la tienne

pour qu’on contemple encore ensemble les mouvements incertains et lisses

de la rivière qui habite dans le nom d’une fleur.