Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
C’est une harpe dont les cordes sont de fins cheveux de couleurs qui ne produisent aucun son. Pourtant, je sens que je plonge dans des champs chromatiques. Le jaune et l’orange disputent aux verts le droit d’être les fantômes d’un taureau, d’une licorne de neige, ou d’une couleuvre ondulant sur l’eau d’un ruisseau comme le trait de pinceau d’un Maître.
Le temps possède la faculté de réfugier les bruits d’une aile, d’un roucoulement, du pas souple d’un chat.
C’est une harpe que le vent effleure mais dont il n’altère pas la voie. Elle va se coucher dans les herbes, sur le dos des roseaux, sur le noir instable de la mer. Elle s’approche de la larme que je garde au fond de moi éternellement affutée et prête à honorer les secondes si précieuses et si courtes du soleil paré de ses milliers d’années-lumière.
Je suis un grain de sable, près de moi, dans un ordre aléatoire, des milliers de grains de sable sommeillent dans la même sphère de verre. Ils sont comme des parties de moi-même, scintillantes, inutiles et silencieuses.
La sensation de l’étrange, du mystérieux n’existe pas car en tant que graine du temps je ne me questionne pas sur l’ordre des choses, sur les lois de la nature, sur l’équilibre ou sur ce qui devrait être une réalité. Je me contente d’être dans un état qui n’est pas, avec pourtant la sensation exister en des milliers de petits endroits proches, identiques mais à la fois totalement différents de moi.
Sans contrainte aucune, il me semble que je suis comme une matière minuscule et que le monde autour de moi vit sans souvenir et est prêt à devenir autre chose, à devenir ce qu’il n’imagine pas.
Je suis un grain de sable sans doute, je suis presque n’importe quoi. Ma nature s’éparpille sans prendre de forme stable. Je ne dure pas.
Soudain, notre silence sablonneux se remue, le sable s’écoule, les grains glissent les uns sur les autres et de ce mouvement naît en moi la conscience. Des serpents de souvenirs surgissent, comme des rubans, ils dansent dans le vide et montent vers un infini. Si je tente de les suivre, d’emprunter leurs chemins, de grimper sur les échelles qu’ils construisent, ils s’inversent ou disparaissent et me disent : « il est temps ». Je ne comprends pas dans mon éparpillement que je glisse, que je subis une révolution majeure, que je me volcanise.
Peu à peu, je retrouve un même état aléatoire, je sommeille, les milliers de parties semblables à moi-même se sont inversées et pourtant scintillent tout aussi inutilement dans un silence momentané, une fraction du temps toujours prêt à s’écarter du futur qu’on voudrait lui dessiner. Je me contente de donner aux humains l’impression qu’ils peuvent mesurer le temps et le découper comme une étoffe.
La brume cache les pieds de la colline et en mord le sommet.
Les pins portent le ciel sans montrer la moindre faiblesse face à l’éternité.
L’aube et le crépuscule se lèvent avec la même certitude pour dépeindre la vie telle qu’elle est dans ses mouvements quotidiens.
Les hommes en sont l’écriture.
On les rencontre qu’ils se hâtent
ou qu’ils se reposent,
qu’ils travaillent le dos courbé dans les rizières ou tirent le filet de pêche.
L’horizon se recouvre de neige, se noie dans la mer ou se perd dans les forêts vertes et noires de la montagne qui domine souvent la vue au large.
Le chemin nous mène jusqu’à ces endroits du paysage où le temps se fige pour nous permettre de le penser. Il nous reste à reconnaître dans ses nombreux détails, la beauté par étape, après une longue journée de marche.
Puisque tu ignores ce que te réserve demain,
Efforce-toi d’être heureux aujourd’hui.
Prends une urne de vin, va t’asseoir au clair de lune,
Et bois, en te disant que la lune te cherchera peut-être vainement, demain.