Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
À la jointure du ciel et de la mer
un trait bleu foncé souligne l’éphémère
différence de teintes bleutées.
Peu à peu, grandissent de part et d’autre
des silhouettes blanches, des ombres argentées.
Se posent des îles fantômes,
nagent des raies et des méduses noires.
Toujours au dessus de ma tête, des animaux trempent leur dard,
alimentent leur courage, se servent des nuages pour fondre et faire pleurer.
Sur mes voiles de papier, usées
comme les ailes des papillons qui ont trop abusé du pouvoir de voler,
s’effacent les encres en laissant des traces ourlées de mots morts-nés.
Des phrases bornées nagent autour de mes cicatrices.
Que faire de ces souvenirs qui n’ont jamais eu la place, le temps, la volonté de pouvoir s’exprimer et qu’on ne parvient plus à mobiliser pour se changer?
Pour joindre les deux rives du torrent, il faut emprunter une passerelle qui se balance au rythme de vos pas et tremble presque aussi fort que vos bras quand ils agrippent les cordages qui servent à vous retenir.
Arrivée au milieu, je m’arrête et la passerelle se stabilise. Je regarde l’eau veloutée glisser sur les galets, franchir de plus gros rochers avec une force qui la fait bouillonner. Son effervescence va du blanc crémeux au turquoise vaporeux.
Sur l’autre rive, un sentier escarpé serpente entre les arbres géants qui s’agrippent aux versants des montagnes. Partout, on entend le torrent. Couler dans ces gorges amplifie considérablement son chant, son haleine fraîche et humide nourrit une végétation de mousses et de fougères. Les troncs morts que les vers façonnent avant de les moudre lentement surgissent à la manière des châtaignes s’écartant de leur bogue d’épines vertes. Je le suis le sentier serti de feuilles vertes et brunes. Quelques flocons de lumière tombent çà et là.
Longtemps, je cherche le sommet. Un homo sapiens a cru bon de marquer son passage en posant sur un tronc couché un galet ne lui appartenant pas. D’autres hominidés ont reproduit ce geste sans réfléchir à son impact, à sa sinistre signification. La montagne n’appartient qu’à elle-même, elle tolère mon passage. Elle est défigurée par chacun de mes gestes qui ne la respecte pas. Elle se tait si je marche bruyamment, elle se cabre si je veux la soumettre. Je rends à la montagne quelques uns de ses galets, les galops de ses petites choses me font rire. Une joie enfantine me suggère de libérer toutes les pierres encore prisonnières. J’étais seule, la solitude était l’un de mes bagages. Lourde et angoissante, elle ne cessait de montrer du doigt mon extravagance: se promener seule, ici.
Désormais, la voix en moi chantonne, s’écoule fébrilement comme si elle revenait d’un de ses trous de lumière. Le sentier ne révèle rien de la véritable structure de la montagne, il est comme une entaille, une petite plaie qui saigne. Soudain, j’aperçois dans l’embrasure des branches à quelques mètres seulement de moi, le dernier geste fulgurant d’un arbre. Foudroyé, nu, il fige et rend hommage à l’éphémère coup de fouet qui lui a ôté toute chance de fleurir à nouveau. Il est devenu un signe, une calligraphie magique de l’orage, le symbole de tous les autres arbres.
Je comprends qu’entre le sommet et moi, il n’y a pas que l’arbre et sa sculpture. La paroi rocheuse est abrupte et glissante. La neige en train de fondre, la pluie abondante ont laissé de géantes empreintes noires, quelque chose est encore en train de s’écrire.
La nuit s’approche, son ombre occupe déjà la plus grande surface du versant de la montagne d’en face que je découvre pour la première fois dans sa globalité. On dirait la puissante encolure d’un taureau de combat. Sa robe luit, bientôt elle sera noire avec seulement quelques reflets verdoyants. Elle fume comme après l’effort. Je décide de redescendre.
Je n’entends plus le torrent, j’ai dû terriblement m’éloigner. Emprunter le sentier qui plonge vers la vallée est aussi la solution qu’a choisi un jeune ruisseau, celui-là même qui dessinait sur la roche de grandes fleurs d’encre noire. Il n’hésite pas à sauter dans le vide pour rejoindre plus bas ce qui deviendra son lit. Sur un rocher la mousse à peine réveillée par cette pluie de ruisseau remue ses petits doigts. Quelques gouttes perlent dans le nombril de Venus encore endormi face à la lumière blanche du ciel.
Le petit ruisseau a retrouvé l’un de ses cousins. Ensemble, ils décident de descendre encore plus vite de la montagne. On leur a parlé de la mer et de ses miracles bleus, de ses saveurs, de ses chants, de ses algues transparentes, de ses allées-venues entre le ciel et l’espoir. Je ne peux plus les suivre. Leur voyage n’est pas le mien, j’ôte mes bottines et traverse le lit rempli de galets glissants. L’eau est glacée.
Plus loin, alors que je me croyais seule, j’entends le rugissement d’un autre torrent. Je reconnais sa voix. Il s’agit de celui que j’ai contemplé depuis la passerelle. Je suis presque arrivée. Hélas, à cet endroit, il est beaucoup plus large, plus lourd, plus dur. D’énormes monolithes le transpercent et la passerelle a disparu. À nouveau, je décide d’entamer une traversée.
Ma décision est une de celles que l’on regrette car sur plusieurs mètres, je me fais emporter. Très vite, parce que l’eau est aussi vive que glacée, je n’ai plus la force de résister. Je ne vaux guère plus qu’une brindille. Par pitié sans doute, la rivière décide de m’offrir une chance. Elle ne tient pas je pense, à entendre plus longtemps mes cris angoissés. Elle m’abandonne sur l’une de ses rives. Des ronces ont agrippé mes vêtements. J’ai si froid et pourtant je ne sens sur tout mon corps qu’une seule brûlure. Il faut que je me lève, que je gagne le refuge avant la nuit.
Je retrouve un chemin. Un écriteau annonce quatre heures de marche avant le prochain relais mais comme il gît à moitié détruit sur le sol, la direction qu’il donne n’est peut-être pas la bonne. De toute façon, le torrent m’a tout pris, le peu de force qu’il me restait aussi. Je n’ai plus quatre heures devant moi. Mes vêtements sont trempés, j’ai mal. Je n’ose retirer mes bottines persuadée que mes chevilles se disloqueront. Pourtant quelque chose au fond de moi, une voix sauvage me somme d’avancer en longeant le torrent. La nuit est entrée dans la forêt. Le chemin ne cesse de s’élargir et devient plus facile à suivre.
Soudain, à quelques centaines de mètres, j’aperçois un banc. Un banc et une ombre qui s’avance et puis retourne sur ses pas. Une ombre et puis plusieurs qui me regardent. Elles se mettent à japper, les pleurs sont de tous petits rires. J’étais donc suivie. La force qui m’a poussée jusqu’ici, c’est donc cela. La sensation d’appartenir à la vie, découvrir que la vie n’a que faire de moi. Que je suis bien moins qu’un des cailloux que je rendais à la colline. Je n’ai même pas la joie de la pluie, la spontanéité de la neige lorsqu’elle retrouve sa transparence. Je ne suis qu’une proie d’une ridicule arrogance. C’est certain, je n’appartiens pas à la meute de loups qui m’attend là-bas. Je ne suis plus des leurs, je me suis égarée. Je resterai dans la forêt, le coeur pétrifié, les yeux comme des agates, le corps semblable au serpent qui rampe entre les branches.
La porte du placard grince. Quelque chose surgi de très loin pince la plus grave corde de la guitare qui dormait en moi. Le son sombre suivi de quelques accords plus lumineux rassemble assez de force pour formuler en moi l’encolure de l’Andalou-Cartujano. Sa souplesse, la rondeur de ses allures nobles gagnent mon coeur en le soulevant. Le galop me révèle une force docile que je soupçonnais avoir totalement disparue de mon coeur. Un reflet argenté et pommelé se diffuse et propage partout autour de moi une forme majestueuse d’apaisement. Une oreille attentive, un oeil enjoué attendent que je les accorde à ma joie. Un jeu qui va chatouillant ma voix.
La guitare poursuit et effeuille les sentiments oubliés. Elle transforme la nostalgie en quelques coups de pieds puissants, le sol n’est plus qu’un nuage nébuleux exaltant dans son souffle une poussière d’or.
Je n’ose plus même effleurer la porte de peur que partent bien loin de moi à nouveau la guitare et ses cordes vocales veloutées capables d’évoquer au delà de la tristesse, une noblesse qui se sait sur le point de disparaître. Quand la chanson sera finie, elle sera morte et pour renaître, je ne sais pas vraiment ce qu’elle attendra.
Jouer à l’infini avec le grincement d’une porte de placard agace ceux qui vivent autour de moi. Ils n’entendent pas la guitare, ils ne voient aucun cheval et ne reconnaissent pas dans les parfums qui s’évaporent de l’Andalousie. Ils n’entendent peut-être déjà que ce qu’ils veulent entendre: la plainte insupportable d’un tombeau. L’approche irrévocable d’une maladie qui brise les os, ronge la mémoire, altère les espoirs.
Je pars. Il pleuvine. J’empreinte le même chemin que les asphodèles et les immortelles. Il longe lentement un jardin oublié où vivent en toute liberté quelques jeunes oliviers. Personne ne récolte plus leurs fruits, personne pour les abreuver ou les tailler, ils poussent comme ils peuvent.
Plus loin le chemin disparaît dans la végétation. Désormais pour avancer, il me faut écarter les branches, enjamber les touffes foisonnantes d’herbes odorantes, éviter les épines des buissons. Je marche en mesurant mes pas, en faisant le moins de bruit possible. Bruits d’ailes, froufroutements tout autour de moi me signalent des présences volatiles. Souvent, je me pose afin d’entendre le bruit de bruine sur les feuilles. J’observe la lente naissance d’une goutte à la pointe d’une feuille. Parfois je tends mon visage au ciel comme pour le laver, le défaire de son masque trop humain grimaçant. J’aimerais n’être plus un hominidé tel qu’il en passe par ici depuis des milliers d’années. J’aimerais avoir les sabots à deux doigts et l’équilibre étonnant d’un chamois. Je poursuis jusqu’à ce que j’arrive à la veille maison en pierres. Toutes les fenêtres ont été murées, les portes condamnées. Près du toit, il reste une ouverture d’où l’on me regarde sans doute depuis fort longtemps avancer où plus personne ne vient. C’est un milan royal, il s’élance, il s’éloigne, il surveille son territoire en faisant de larges cercles dans le ciel. Il semble vouloir m’éviter mais je l’appelle en sifflant. Toujours porté par le vent, il s’approche, descend, me regarde, me survole un temps. Le temps d’admirer son plumage, son oeil fier, son envergure. Il disparait dans le ciel. J’ai envie de me joindre à la pureté qu’il vient de me révéler: le sommet. Je poursuis l’ascension, croquant au passage les parfums variés de la lavande stœchas, du lentisque, de la bruyère, du myrte. L’humide odeur de la terre, de la roche. J’entends les rires de l’eau qui ruisselle. Après bien des efforts, je rejoins l’endroit où il y a très longtemps on rassemblait les troupeaux, un abri dans les rochers témoigne du lointain passé où en hiver, il fallait bien s’abriter et faire le feu. Je grimpe plus haut et je ris car j’ai pour la première fois de ma vie, la sensation de voir le monde dans sa globalité: la mer et sa merveilleuse maison le ciel. Je ris car j’ai enfin le loisir du choix: laisser venir les humains ou les fuir sans qu’ils n’en sachent rien. Regarder sans rien porter sur les épaules, voir sans subir d’être observé et jugé. Voir démesurément. Je reste quelques longues heures, allongé sur le plus haut rocher, suspendu aux nuages.