
Dans l’infiniment bleu
se baigne la carpe koi
couleur d’écume

Dans l’infiniment bleu
se baigne la carpe koi
couleur d’écume

La pluie marche à pas d’abeille dans le jardin
elle butine ce qui m’apparait n’être
que de grandes fleurs
invisibles et qu’elle imagine comme de grands tournesols
Suivre et boire du regard ses trajectoires
reviendrait à redessiner un autre univers
flottant juste au-dessus juste au-dessous
du jardin
redessiner avec des gouttes le parcours d’une abeille
redessiner avec juste le bruit méthodique
des gouttes un jardin qui devient de plus en plus unanimement vert

La pluie est venue peu à peu
elle descendait des collines
après avoir longtemps séjourné
en silence en mer
elle en avait oublié ses pouvoirs
sa voix cristalline était devenue presque
aussi grave que l’orage
ses gouttes avaient la force toute petite
des griffes du chaton ou de l’oisillon
mais son regard était toujours celui
du grand vautour noir

la pluie la pluie la pluie petite chose
sincère droite régulièrement secouée et troublée
sorcière aux sorts sertis de larmes elle redonnerait
la parole à l’eau trop calme de l’étang
à la terre qui s’étend jusqu’au delà du désert
Pour la feuille tombée réduite à l’état
si proche de la poudre
il est trop tard
la pluie ne fait qu’adoucir un peu la mort

Je ne sais pas si
j’ai la persévérance
du merle
qui reprend et reprend encore
les quelques mots dont il dispose
en cet instant
les assemble d’une manière telle
qu’ils s’écoulent comme
pierres précieuses d’un joyau de lumière
toujours il réussit là où j’échoue
le glissement des mots les uns sur les autres
ne s’associe pas à l’ assombrissement
d’une chute inexorable des choses aux quelles on s’attache
mais à l’effort au geste qui surmonte et dépasse
l’audace de mettre en marche un monde
qui ne s’allume pas
si ce n’est dans un alignement presque machinal
de mots dont l’aspect premier ne diffère pas
de celui d’une vulgaire pierre

Comme dans un tableau bleu de Miró
la planète noire du cri de l’oiseau
ponctue l’espace du jardin
*
parfois le temps est sans importance
je n’ai plus conscience de son
impermanence
*
je sais que je reste indéfiniment
prisonnier des mots que je connais
ceux qui frappent à la porte et que je ne connais pas encore
sont
comme s’ils ne portaient aucun réconfort.
Le vent vient de la mer, les vagues sont les moutons de son troupeau. La baie, bergerie les accueille sur sa plage. J’entends les loups cachés dans les chambranles des portes. Parfois, il en est une qui claque.
Les plus petits végétaux tintent alors que les larges frondaisons brassent l’espace comme s’il était la pâte blanche et élastique du pain qui sera mise à cuire dans le four de leurs paroles presque bruyantes.
Les agapanthes ont la tête en fleur. Si je pouvais avoir leur cervelle blanche pour capturer comme elles leurs parts de soleil. Chez moi, toutes les blessures s’infectent de mots. Pétales, je les perds, sépales, je m’en sépare. Parfois, je reste là sans plus avoir mal, parfois la douleur s’installe autour du moignon d’une articulation.
Enfant, j’avais inventé sur celles qui gonflaient, sur celles qui se bloquaient et grinçaient, sur celles qui se tordaient, une petite fenêtre. Je parvenais à l’ouvrir pour que s’échappe cette douleur sans nom, sans bruit, sans tinte précise. La douleur glauque de grandir.
Comme il me manquait de place, j’empruntais celles des mots. Je pensais pouvoir habiter une lettre. La maison d’une phrase aux murs de poudre et de pigments observait de l’intérieur mes silences. Les mots s’envolent, s’étiolent, migrent et puis reviennent parfois le ventre vide, l’espoir rempli de petits. La famine et l’impossibilité de la nourrir. La famine finissait toujours par grandir. Serpent sans venin dont la morsure étrangle et désire plus qu’elle ne peut engloutir.
Le vent apprend aux récifs à jouer du lasso, à jouer d’un instrument, à captiver les courants et les chagrins. L’écho abandonné, le reflet rutilant, la rumeur iodée évoquent cela. L’apprentissage, les réussites, la défaite, l’abandon et puis la remise au travail. Le chantier continuel de la vie, ce qu’on apprend, ce qu’on sait ne sert jamais à rien.
La vie microscopique, celle qui ne se voit pas ou alors seulement par les empreintes minuscules qu’elle laisse m’intéresse, me captive. Je ne parle pas de cellules qui se scindent et deviennent. Je parle de celle qui est, ne se regarde pas, ne s’apprivoise pas vraiment. Ma vertu est d’y prendre garde sans qu’elle ne devienne divinité, muse, source ou je ne sais quoi d’autre qu’on puisse épuiser.
Le vent venu de nulle part, le vent matérialisé par la voix d’un loup, le froissement fugitif d’un végétal. L’épuisement de tout un univers pour seulement un pétale pâle destiné à se flétrir. Rien au regard de l’humain, rien dans ses mots. Tout dans ce qui ne se dit pas.
Je sens, je pressens, je suis sentinelle.

Quand elles viennent boire
l’eau du rocher
elles regardent si le ciel s’y mire encore
si c’est le cas l’une se penche et boit
l’autre trempe furtivement son bec
devenu pinceau de l’aube en plein après-midi
pour l’envol comme pour l’atterrissage les plumes
rose et grises aux nuances de perle émettent un chant
presque chaque fois le même
une voix d’étoffe
une voix de grâce
qui dirait en langage de soie: « ah que j’ai soif ! »
En mer seule
existe la pluie
ses pas comme des gouttes de soie
presque noire
le chat
me suit
du regard
la nuit hésite à sortir du bois
hume comme une première fois
pins et eucalyptus
immortelles et datura

J’ouvre le livre avec l’espoir de découvrir des flots de lettres, des mots, des phrases, de quoi apaiser mon désordre intérieur mais je ne trouve hélas que des pages mortes. L’éboulement de la matière du texte, de son écriture entraînent des questionnements en chaînes de pourquoi. Tout déborde follement, plus rien n’a de structure si ce n’est le livre source, ses pages aveugles et mes mains muettes.
Peu à peu, je m’étonne de comprendre que ce glissement de terrain, ce glissement de temps ne sont pas la déduction évidente de ce qui se produit si souvent en moi, à cause de moi. Un désordre, une discordance. Quand longtemps je contemple, tout ce que je regarde et admire finit par disparaitre ou par m’envahir et m’éblouir mais là, l’avalanche est au delà, provoquée par une écriture autre et qui ne doit pas être la mienne.
Une écriture ancestrale, dictée de cet instant qui est désormais nulle part. Une voix profonde et grave comme celle d’un mort qui se glisserait sans qu’on s’en aperçoive parmi ce qui se tient vivant dans le souvenir et la mémoire. Une écriture qui ne compte pas aux yeux de ceux qui ne parlent que du présent parce qu’elle ne parvient pas à faire de différence entre ici et maintenant entre parfois et jamais.

Sur la mer un nuage que personne ne voit
s’efforce de renvoyer le reflet qu’il a dans le coeur
ou dans l’âme ou simplement dans l’oeil
º
Quand quelque chose cherche à s’échapper de moi
elle choisit le même cheminement la larme
º
Lentement elle déborde à l’horizon sans un mot
sans un regard elle disparait sur la joue
évaporée elle revient habillée comme la brume
º
Elle revient troublée évoquer le voyage
entre mon petit monde qu’une demie respiration sonde
et le restant qui me reste interdit
º
Sur la mer nage l’univers son reflet son fantôme
ou était-ce simplement une larme portant en elle
le spore rêveur d’une question
À laquelle plus personne ne s’intéresse