Vert

elsacker 2016

La pluie marche à pas d’abeille dans le jardin

elle butine ce qui m’apparait n’être 

que de grandes fleurs 

invisibles et qu’elle imagine comme de grands tournesols

Suivre et boire du regard ses trajectoires

reviendrait à redessiner un autre univers

flottant juste au-dessus juste au-dessous

du jardin 

redessiner avec des gouttes le parcours d’une abeille

redessiner avec juste le bruit méthodique 

des gouttes un jardin qui devient de plus en plus unanimement vert  

La pluie

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Bertrand Els©

La pluie est venue peu à peu 

elle descendait des collines

après avoir longtemps séjourné

en silence en mer

elle en avait oublié ses pouvoirs

sa voix cristalline était devenue presque

aussi grave que l’orage

ses gouttes avaient la force toute petite

des griffes du chaton ou de l’oisillon

mais son regard était toujours celui

du grand vautour noir

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Bertrand Els©

la pluie la pluie la pluie petite chose

sincère droite régulièrement secouée et troublée

sorcière aux sorts sertis de larmes elle redonnerait

la parole à l’eau trop calme de l’étang

à la terre qui s’étend jusqu’au delà du désert

Pour la feuille tombée réduite à l’état 

si proche de la poudre

il est trop tard

la pluie ne fait qu’adoucir un peu la mort


Instagram de Bertrand Els

Merle

Merle noir – Turdus merula

Je ne sais pas si 

j’ai la persévérance

du merle

qui reprend et reprend encore

les quelques mots dont il dispose

en cet instant

les assemble d’une manière telle 

qu’ils s’écoulent comme

pierres précieuses d’un joyau de lumière

toujours il réussit là où j’échoue 

le glissement des mots les uns sur les autres

ne s’associe pas à l’ assombrissement 

d’une chute inexorable des choses aux quelles on s’attache

mais à l’effort au geste qui surmonte et dépasse

l’audace de mettre en marche un monde 

qui ne s’allume pas

si ce n’est dans un alignement presque machinal

de mots dont l’aspect premier ne diffère pas

de celui d’une vulgaire pierre

Tableaux

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Juan Miró, Personage. Source image: ici

Comme dans un tableau bleu de Miró

la planète noire du cri de l’oiseau

ponctue l’espace du jardin

*

parfois le temps est sans importance

je n’ai plus conscience de son

impermanence

je sais que je reste indéfiniment

prisonnier des mots que je connais

ceux qui frappent à la porte et que je ne connais pas encore

sont

comme s’ils ne portaient aucun réconfort. 

 

Agapanthes

P6231905.JPGLe vent vient de la mer, les vagues sont les moutons de son troupeau. La baie, bergerie les accueille sur sa plage. J’entends les loups cachés dans les chambranles des portes. Parfois, il en est une qui claque. 

Les plus petits végétaux tintent alors que les larges frondaisons brassent l’espace comme s’il était la pâte blanche et élastique du pain qui sera mise à cuire dans le four de leurs paroles presque bruyantes.

Les agapanthes  ont la tête en fleur. Si je pouvais avoir leur cervelle blanche pour capturer comme elles leurs parts de soleil. Chez moi, toutes les blessures s’infectent de mots. Pétales, je les perds, sépales, je m’en sépare. Parfois, je reste là sans plus avoir mal, parfois la douleur s’installe autour du moignon d’une articulation. 

Enfant, j’avais inventé sur celles qui gonflaient, sur celles qui se bloquaient et grinçaient, sur celles qui se tordaient, une petite fenêtre. Je parvenais à l’ouvrir pour que s’échappe cette douleur sans nom, sans bruit, sans tinte précise. La douleur glauque de grandir.

Comme il me manquait de place, j’empruntais celles des mots. Je pensais pouvoir habiter une lettre. La maison d’une phrase aux murs de poudre et de pigments observait de l’intérieur mes silences. Les mots s’envolent, s’étiolent, migrent et puis reviennent parfois le ventre vide, l’espoir rempli de petits. La famine et l’impossibilité de la nourrir. La famine finissait toujours par grandir. Serpent sans venin dont la morsure étrangle et désire plus qu’elle ne peut engloutir.

Le vent apprend aux récifs à jouer du lasso, à jouer d’un instrument, à captiver les courants et les chagrins. L’écho abandonné, le reflet rutilant, la rumeur iodée évoquent cela. L’apprentissage, les réussites, la défaite, l’abandon et puis la remise au travail. Le chantier continuel de la vie, ce qu’on apprend, ce qu’on sait ne sert jamais à rien. 

La vie  microscopique, celle qui ne se voit pas ou alors seulement par les empreintes minuscules qu’elle laisse m’intéresse, me captive. Je ne parle pas de cellules qui se scindent et deviennent. Je parle de celle qui est, ne se regarde pas, ne s’apprivoise pas vraiment. Ma vertu est d’y prendre garde sans qu’elle ne devienne divinité, muse, source ou je ne sais quoi d’autre qu’on puisse épuiser. 

Le vent venu de nulle part, le vent matérialisé par la voix d’un loup, le froissement fugitif d’un végétal. L’épuisement de tout un univers pour seulement un pétale pâle destiné à se flétrir. Rien au regard de l’humain, rien dans ses mots. Tout dans ce qui ne se dit pas. 

Je sens, je pressens, je suis sentinelle. 

Furtivement

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© hardcorepunkbf

Quand elles viennent boire

l’eau du rocher

elles regardent si le ciel s’y mire encore

si c’est le cas l’une se penche et boit

l’autre trempe furtivement son bec

devenu pinceau de l’aube en plein après-midi

pour l’envol comme pour l’atterrissage les plumes

rose et grises aux nuances de perle émettent un chant

presque chaque fois le même

une voix d’étoffe

une voix de grâce 

qui dirait en langage de soie: « ah que j’ai soif ! » 

À la source

B. VD. Elsacker ©

J’ouvre le livre avec l’espoir de découvrir des flots de lettres, des mots, des phrases, de quoi apaiser mon désordre intérieur mais je ne trouve hélas que des pages mortes. L’éboulement de la matière du texte, de son écriture entraînent des questionnements en chaînes de pourquoi. Tout déborde follement, plus rien n’a de structure si ce n’est le livre source, ses pages aveugles et mes mains muettes. 

Peu à peu, je m’étonne de comprendre que ce glissement de terrain, ce glissement de temps ne sont pas la déduction évidente de ce qui se produit si souvent en moi, à cause de moi. Un désordre, une discordance. Quand longtemps je contemple, tout ce que je regarde et admire finit par disparaitre ou par m’envahir et m’éblouir mais là, l’avalanche est au delà, provoquée par une écriture autre et qui ne doit pas être la mienne.

Une écriture ancestrale, dictée de cet instant qui est désormais nulle part. Une voix profonde et grave comme celle d’un mort qui se glisserait sans qu’on s’en aperçoive  parmi ce qui se tient vivant dans le souvenir et la mémoire. Une écriture qui ne compte pas aux yeux de ceux qui ne parlent que du présent parce qu’elle ne parvient pas à faire de différence entre ici et maintenant entre parfois et jamais.  

Je-ne-sais-quoi

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Our Galaxy’s Magnetic Field from Planck
Image Credit & Copyright: ESA/Planck; Acknowledgement: M.-A. Miville-Deschênes, CNRSIAS, U. Paris-XI

Source image


Sur la mer un nuage que personne ne voit 

s’efforce de renvoyer le reflet qu’il a dans le coeur

ou dans l’âme ou simplement dans l’oeil

º

Quand quelque chose cherche à s’échapper de moi

elle choisit le même cheminement la larme

º

Lentement elle déborde à l’horizon sans un mot

sans un regard elle disparait sur la joue

évaporée elle revient habillée comme la brume

º

Elle revient troublée évoquer le voyage 

entre mon petit monde qu’une demie respiration sonde

et le restant qui me reste interdit

º

Sur la mer nage l’univers son reflet son fantôme

ou était-ce simplement une larme portant en elle

le spore rêveur d’une question

À laquelle plus personne ne s’intéresse