Le petit chat regarde un bruit se poser sur l’eau, il en perçoit l’onde étrange et lumineuse. Il attend qu’elle se débatte, qu’elle fleurisse. Il guette la goutte qui deviendrait papillon et puis comme d’autres bruits plus puissants effleurent les soies de ses moustaches, il s’éloigne à pas lents, silencieux et dont les ondes par cercles concentriques se rejoignent et se quittent. Un tableau musical sans musique, une toile sans autres fibres que celles qu’utilise mon esprit pour se regarder se construit. Une histoire sans but, sans sujet, sans aucune habitude vient de naître et puis de disparaître à jamais.
Auteur : lievenn
Un crin de cheval

Les ombres du pin se sont mises à trembler comme les flammes d’un incendie. Je me suis sentie vaciller, partir en titubant et frôler ce qui venait de s’allumer. J’ai songé à la prochaine étape qui enchaînerait à elle toutes les autres comme dans un dédale aux dimensions exactes. J’étais le cheval, une pièce d’un jeu d’échec où finalement on gagne un peu plus de temps et d’espace, de répit avant le prochain combat.
Le tronc impassible de l’arbre ne répondait pas mais l’air coulait de ses bras comme les larmes à l’origine des sueurs froides et des peurs en cascades.
Impassible le géant, pourtant il se jouait quelque chose à la pointe de chacune de ses aiguilles plantées dans la nue comme l’épée de Damocles.
Auroch

Se retourne sans me regarder l’auroch. Ce qu’il regarde le fixant à jamais sur le papier azuré de ma mémoire est un morceau de nuage dont le drapé ressemble à la nageoire d’un betta combattant.
Je ne sais pas ce que chasse véritablement du regard le taureau sauvage.
Peu à peu, il s’efface. Il avance en mesurant toute la souplesse de son errance bientôt plus personne ne verra qu’il existe, qu’il mène le combat que mènent constamment les âmes quand elles sont seules au pâturage.
Aucun troupeau ne l’accompagne si ce n’est celui des questions sans réponses, des énigmes non résolues, des paroles que personne encore n’a retranscrites. L’animal a la maitrise de tous les alphabets et possède la connaissance des signes non diffus. Troubles et choses sans frontières, malaises et petites courses du bonheur, il les a dans la tête. Le silence est sa meilleure réponse mais comment la parfaire pour qu’elle atteigne aussi le mur du son sans briser ses promesses? Le ruminant n’aime pas ruminer des ruines et s’il regarde parfois le passé c’est parce qu’il lui semble que le temps le dépasse et qu’il aimerait comprendre ce qu’il n’a pas compris même si de toute façon c’est trop tard.
Trop tard? Il souffle, il fulmine et fonce tête baissée. La forêt de brume en lambeaux empalée sur les cornes! Un buisson de larmes parti en écume!
Trop tard pour que chaque chose trouve sa place! Voilà pourquoi je suis là à flotter, la tête dans les nuages, le corps léger, le coeur absent et l’âme qui s’efforce de rappeler les mots qui la rattache à la réalité.
Retourne au rocher qui t’a vu naître, auroch sauvage.
Rien

Dans l’infiniment bleu
se baigne la carpe koi
couleur d’écume
Vert

La pluie marche à pas d’abeille dans le jardin
elle butine ce qui m’apparait n’être
que de grandes fleurs
invisibles et qu’elle imagine comme de grands tournesols
Suivre et boire du regard ses trajectoires
reviendrait à redessiner un autre univers
flottant juste au-dessus juste au-dessous
du jardin
redessiner avec des gouttes le parcours d’une abeille
redessiner avec juste le bruit méthodique
des gouttes un jardin qui devient de plus en plus unanimement vert
La pluie

La pluie est venue peu à peu
elle descendait des collines
après avoir longtemps séjourné
en silence en mer
elle en avait oublié ses pouvoirs
sa voix cristalline était devenue presque
aussi grave que l’orage
ses gouttes avaient la force toute petite
des griffes du chaton ou de l’oisillon
mais son regard était toujours celui
du grand vautour noir

la pluie la pluie la pluie petite chose
sincère droite régulièrement secouée et troublée
sorcière aux sorts sertis de larmes elle redonnerait
la parole à l’eau trop calme de l’étang
à la terre qui s’étend jusqu’au delà du désert
Pour la feuille tombée réduite à l’état
si proche de la poudre
il est trop tard
la pluie ne fait qu’adoucir un peu la mort
Merle

Je ne sais pas si
j’ai la persévérance
du merle
qui reprend et reprend encore
les quelques mots dont il dispose
en cet instant
les assemble d’une manière telle
qu’ils s’écoulent comme
pierres précieuses d’un joyau de lumière
toujours il réussit là où j’échoue
le glissement des mots les uns sur les autres
ne s’associe pas à l’ assombrissement
d’une chute inexorable des choses aux quelles on s’attache
mais à l’effort au geste qui surmonte et dépasse
l’audace de mettre en marche un monde
qui ne s’allume pas
si ce n’est dans un alignement presque machinal
de mots dont l’aspect premier ne diffère pas
de celui d’une vulgaire pierre
Tableaux

Comme dans un tableau bleu de Miró
la planète noire du cri de l’oiseau
ponctue l’espace du jardin
*
parfois le temps est sans importance
je n’ai plus conscience de son
impermanence
*
je sais que je reste indéfiniment
prisonnier des mots que je connais
ceux qui frappent à la porte et que je ne connais pas encore
sont
comme s’ils ne portaient aucun réconfort.
Agapanthes
Le vent vient de la mer, les vagues sont les moutons de son troupeau. La baie, bergerie les accueille sur sa plage. J’entends les loups cachés dans les chambranles des portes. Parfois, il en est une qui claque.
Les plus petits végétaux tintent alors que les larges frondaisons brassent l’espace comme s’il était la pâte blanche et élastique du pain qui sera mise à cuire dans le four de leurs paroles presque bruyantes.
Les agapanthes ont la tête en fleur. Si je pouvais avoir leur cervelle blanche pour capturer comme elles leurs parts de soleil. Chez moi, toutes les blessures s’infectent de mots. Pétales, je les perds, sépales, je m’en sépare. Parfois, je reste là sans plus avoir mal, parfois la douleur s’installe autour du moignon d’une articulation.
Enfant, j’avais inventé sur celles qui gonflaient, sur celles qui se bloquaient et grinçaient, sur celles qui se tordaient, une petite fenêtre. Je parvenais à l’ouvrir pour que s’échappe cette douleur sans nom, sans bruit, sans tinte précise. La douleur glauque de grandir.
Comme il me manquait de place, j’empruntais celles des mots. Je pensais pouvoir habiter une lettre. La maison d’une phrase aux murs de poudre et de pigments observait de l’intérieur mes silences. Les mots s’envolent, s’étiolent, migrent et puis reviennent parfois le ventre vide, l’espoir rempli de petits. La famine et l’impossibilité de la nourrir. La famine finissait toujours par grandir. Serpent sans venin dont la morsure étrangle et désire plus qu’elle ne peut engloutir.
Le vent apprend aux récifs à jouer du lasso, à jouer d’un instrument, à captiver les courants et les chagrins. L’écho abandonné, le reflet rutilant, la rumeur iodée évoquent cela. L’apprentissage, les réussites, la défaite, l’abandon et puis la remise au travail. Le chantier continuel de la vie, ce qu’on apprend, ce qu’on sait ne sert jamais à rien.
La vie microscopique, celle qui ne se voit pas ou alors seulement par les empreintes minuscules qu’elle laisse m’intéresse, me captive. Je ne parle pas de cellules qui se scindent et deviennent. Je parle de celle qui est, ne se regarde pas, ne s’apprivoise pas vraiment. Ma vertu est d’y prendre garde sans qu’elle ne devienne divinité, muse, source ou je ne sais quoi d’autre qu’on puisse épuiser.
Le vent venu de nulle part, le vent matérialisé par la voix d’un loup, le froissement fugitif d’un végétal. L’épuisement de tout un univers pour seulement un pétale pâle destiné à se flétrir. Rien au regard de l’humain, rien dans ses mots. Tout dans ce qui ne se dit pas.
Je sens, je pressens, je suis sentinelle.
Furtivement

Quand elles viennent boire
l’eau du rocher
elles regardent si le ciel s’y mire encore
si c’est le cas l’une se penche et boit
l’autre trempe furtivement son bec
devenu pinceau de l’aube en plein après-midi
pour l’envol comme pour l’atterrissage les plumes
rose et grises aux nuances de perle émettent un chant
presque chaque fois le même
une voix d’étoffe
une voix de grâce
qui dirait en langage de soie: « ah que j’ai soif ! »