Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
Artiste : Betty Kuntiwa Pumani Titre de l’œuvre : Antara Tjukurpa – Dreaming Time story Format : 3 panels – 225 x 150 cm Provenance et certificat : centre d’art aborigène de Mimili Maku Arts
L’unique photographie de mon aïeul se délite. Le temps crispe la fine pellicule sensible. Elle se fendille et se déchire par endroits. Ce lointain cousin dort habillé de sa plus belle chemise dans un lit de roi. Draps blancs, frais et propres. Son visage est celui que l’on redécouvre dans les peintures de nos peintres Flamants. L’ovale de la tête est habité par un léger sourire, paisibles sont ses paupières à peine refermées. Endormi pour toujours par cette photographie qui laisse pourtant espérer que l’enfant allongé sur ce lit à chaque instant va se réveiller.
Cet enfant dort à jamais dans les nuages essayait-on de me faire croire alors que j’interrogeais mes parents. Pourquoi avait-on choisi de ne garder de lui que ce sommeil qui portait encore les traces de la maladie, de ses fièvres et de ses accalmies trop brèves? Pourquoi cette photographie après-coup, une fois la vie évaporée? Pourquoi garder de l’enfant ce portrait qui le contamine à jamais comme si personne ne s’était intéressé à lui quand il vivait, comme si seule sa maladie, sa souffrance avait permis qu’il existe aux regards de ses parents, comme si on n’avait pas pris le temps de l’aimer ou comme si le temps d’avant la maladie, d’avant la mort n’avait jamais vraiment existé.
Mon cousin, un petit prince blond attend encore qu’on vienne lui baiser le front. Il attend la caresse, la main de sa mère, la douce histoire racontée par la voix de son père. Il attend les rires, les confidences farfelues de ses frères. Mon cousin continue de dormir dans le caveau familial aux pieds de l’église dont la tour a pris feu pendant la guerre. Derrière le mur au loin, à perte de vue des terres noires, des terres froides où l’on découvre encore quand on la laboure parmi les tubercules des éclats d’obus, des bombes qui n’ont pas voulu exploser.
Il dort. Pourtant de nombreuses fois, je l’ai entendu rire, appeler mon prénom ou me dire combien mes dessins de chevaux l’amusaient. Tant de fois, regardant mon visage dans un miroir, j’ai vu le sien tellement pâle, le regard bleuté comme celui des sources. J’ai senti sa main dans la mienne, son souffle dans mon dos comme me propulsant vers la vie. Quand j’entendais au loin la vie qui s’échappait dans le bruit d’un train que je ne pouvais prendre, que j’avais manqué, il me rassurait en me disant qu’un jour moi aussi je serais libre. Je prendrais ce train-là ou un autre. Quand mes articulations me faisaient souffrir, quand mes os se laissaient broyer, quand ma peur m’empêchait de pleurer, il était là, mon aïeul, comme un fantôme. Si je peinais à lire, à apprendre, à retenir, il me montrait comment toutes ses théories se tenaient entre elles ou se démontaient. Il s’appliquait à rendre concret ce qui me paraissait abstrait. Mon aïeul était parfois un simple reflet, une zone floue quand on ouvre à peine les yeux et que l’on regarde le monde, sa lumière au travers du filtre des cils. J’apercevais l’infiniment petit se miroitant dans un jet de lumière poudreuse.
Hier, la lune était blanche, lumineuse et froide. Le ciel avait refusé de noircir, de s’assombrir, de s’endormir. Les nuages à peine bleus, immobiles masquaient les étoiles comme si ce n’était pas vraiment la nuit. Ils cherchaient à représenter des personnages, plusieurs semblaient se pencher vers le corps d’un malade alité. Certains caressaient le visage, d’autres semblaient murmurer quelques paroles rassurantes malgré le fait certain que le malade vivait ses derniers instants. Personne ne voulait définitivement prendre congé. La scène jouée par les nuages n’avait rien de triste, de rugueux car le théâtre était somptueux. Bleu. La mer asseyait ses vagues dans les gradins. On devinait que les Belles portaient des perles comme des larmes.
Jeu de tarot divinatoire dit dit « Grand Etteilla » ou « tarot égyptien » source image: BNF Gallica
Le jardin ressemble à un fouillis joyeusement chaotique. C’est une oeuvre abstraite et étrange qui occupe l’espace et le temps comme le ferait peut-être un ensemble de musiciens face à une partition difficile à lire, presque impossible à déchiffrer car elle s’adresse à l’instrument, à l’objet, à l’individu porteur d’âme et parce que chacun sait que sa voix personnelle et unique n’a de sens, n’a de force, n’a de vie que dans les corrélations qu’elle peut établir avec les autres en un instant donné.
D’abord, il y a les végétaux qui se mélangent, s’élancent, se ramassent, échangent leurs plus vigoureuses pousses. Les feuillages qui persistent et ceux qui s’envolent et roussissent. Les fleurs et les bractées, les fruits en boutons ou ceux en train de se rouler sur le sol, ceux qui atterrissent et croiseront leurs racines avec celles plus vieilles qui croissent et gagnent déjà les profondeurs paisibles et sombres. Il y a des senteurs qui voyagent, des conversations entre sèves. Des verts qui se soutiennent, des nuances qui affirment leurs légères différences.
Ensuite apparait la faune. L’olivier frémit, un rouge-gorge est devenu l’un de ses fruits. Une mésange se demande pourquoi cette branche se penche et quelle est cette ombre sous la tuile. Parmi les agapanthes, une famille de rouge-queues picore. Sautille, chante. Dévore une invisible nourriture. Un merle noir laisse croustiller sous ses pas les feuilles sèches de la haie qui protège sa petite promenade. Le corps frétillant de la bergeronnette des ruisseaux vient déposer sa note jaune acide comme l’écorce d’un citron, nette et proportionnée comme l’ hiéroglyphe. Les parfums des pins et des roses s’unissent aux senteurs des daturas et des feuillages qui pourrissent, de la mousse qui nait là où la terre reste humide. La mort déflore la vie d’un geste lent, amoureux, hivernal. Au loin le milan soulève un collier de brumes qui sentent comme l’eucalyptus.
Tout cela ressemble à la musique que jouerait un orchestre dont les instruments seraient laissés en pâture, presque à l’état sauvage, à peine accordés entre eux. Soudain un brin de silence, le chat entre en scène. Noir ébène. Sa démarche comme les notes sombres et claires du piano.
Rien dans le jardin qui ne corresponde à une partie du jeu central, du jeu fougueux de sa vie, éphémère et réelle, éternellement renouvelée. Rien qui ne soit pas à sa place. Même moi qui partage quelques unes de mes heures avec ce jardin. Je me demande souvent lequel de nous deux à besoin de l’autre sans attendre la réponse.
La plupart du temps, on ne voit rien, on ne sent rien, on n’entend rien alors on pense qu’il n’y a rien. On prend la liberté d’écraser l’horrible insecte, l’hideuse épeire. Toute une vie se passe dans l’ignorance qu’on accorde à notre certitude d’avoir raison, de savoir, de connaître. Et quand il s’agit de regarder un jardin, de découvrir une oeuvre qui nous déroute, d’entendre un message qui n’est pas celui que l’on espère, on se détourne. On étouffe. On refuse. On attend toujours de l’autre ce qu’il ne peut pas nous donner se foutant éperdument de ce qu’il veut nous donner.