De la mer

Gerhard Richter, oil on canvas, 1969.

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De la mer, il ne reste plus que le ciel, son reflet à peine bleuté.

Á la place des vagues, quelques nuages ondulent faiblement.

Là, comme déposés par un pinceau papillonnant, les quelques 

traits noirs d’une barque. Elle porte au milieu de nulle part  le 

corps vouté d’un personnage. On ne le reconnaît pas.

Le paysage implore un questionnement, s’oppose à ce qu’il

est habituellement, fluide. Muette est la réponse, elle se fige

à peine. La lumière circule toujours librement, déplace les graines

des secondes sans qu’on s’en aperçoive, sans qu’on dispose du

langage pour l’exprimer. Dire c’est dilapider.

Dans le paysage se figent les figuiers, ils ont déjà perdu toutes leurs

feuilles, la rosée et la brume. Le parfum de la terre humide. Les bordures 

de l’aiguille rognent les quelques traces d’obscurité. Se pointe et se résume la virgule au cri de l’oiseau comme 

si quelque chose d’amer restait coincé dans ma gorge et finissait par

germer à l’abris de la lumière. Dépourvues de chlorophylle, de sa parole de

verts flamboyants et croquant la vie, l’aubépine, la bougainvillé ou l’acanthe 

s’éteignent irrémédiablement. Aucun geste même doux et docile, même aimant, même innovant ne rend vraiment la vie aux temps passés qui cogitent encore

dans l’esprit et ne finissent d’habiter mon âme à la manière des roches

des perles et de toutes nos parcelles d’éternités.

Ego sum…

Mais que fait ce je parmi tous les mots

le poème n’est pas un coeur et encore moins un rocher qui bat

jusque dans chacune de ses rides jusqu’aux rives d’une âme

le pronom est trop lourd 

soleil glacé  il ne faut lui lâcher la bride

le je devient l’épicentre du tremblement des mots 

aimerait apporter un sens côtoyer la beauté accordée au texte lunaire à sa fantaisie saturnienne qui n’est rien et n’est à personne

être le maître du jeu le je rêve d’être

mais il suit il sue il tue tout ce qu’il touche 

le je est un crapaud celui qui croasse plus fort que les autres

le je est laid

le je n’est jamais bohème ce qu’il porte sur le dos 

est une bosse à venins

Et puis

ഞാൻആരാണ്

La pluie et ses milliers de petits sabots qui galopent sur le toit

tous ces pas qui touchent la nervure centrale d’une feuille

la pluie amplifie et puis peu à peu assouplit sonde élucide 

les signes et les empreintes ne sont plus que des flaques

des lacs où ne naissent jamais qu’à demi-mot des reflets

des ombres, l’idée qu’on se ferait d’une onde la pluie ses 

graines que picorent les araignées quand elles défont leurs

toiles les abandonnent parce qu’elles n’emprisonnent plus 

que la poussière cellulaire des larmes un grain de fatigue un 

grain de désespoir la pluie sonde les puits où stagne mon 

esprit celui qui se dit fantôme habite la ruche des mots vides 

gavés et déviés la pluie efface multiplie hésite se tait burine dans 

la glace un portrait presque parfait de mon âme dragon dont 

les ailes sont des flocons dont le langage est un feu

feu mot feu paradoxe feu miracle feu silence la pluie fourmille 

l’insecte est plus vorace qu’une maladie la pluie de plus en plus

vieillie ne finit pourtant pas par mourir 

Lys

source image 

En cet endroit du monde

on a coupé le bras de la rivière

parce qu’il perdait son temps à vouloir abreuver les terres

à rassembler d’improbables troupeaux de cendre il négociait avec les nuages un silence

Depuis l’eau croupit l’eau sombre dans la lenteur

Depuis plus rien n’emporte les fleurs le cordon ombilical des nénuphars

n’est plus rompu

La vase est un épais velours noir lourd et doux 

En cet endroit du monde est une source froide 

naissent des mousses et des forêts d’algues

Aux nageurs de fond à ceux qui posent leurs pieds

dénudés au fond de l’eau

est remis en guise de songes

d’étranges messages

que l’on n’élucide pas

que l’on traduit difficilement autrement 

que par des éclats de rire et des morceaux de vitrail 

Épanchement

Artiste : Betty Kuntiwa Pumani Titre de l’œuvre : Antara Tjukurpa – Dreaming Time story Format : 3 panels – 225 x 150 cm Provenance et certificat : centre d’art aborigène de Mimili Maku Arts

Sa voix nocturne se hisse

entre les brèches et les branches 

autour de mon scaphandre

une auréole et des bulles

décrivent le domaine de leurs peurs

à l’encre noire 

chacune précise les bords de l’autre

le vent la nuit les végétaux devenus invisibles

tremblent et hésitent 

mon coeur et ses éboulements de pierres

mon coeur indivisible   

suspendu à la racine d’écume

des vagues 

luit poli comme un galet

———-source image

Jardin

Elle voulait ma mère me

comparer à la rose au jardin

mais en moi rodait déjà

une autre image un chardon

un ver de terre 

le pied alangui d’une quelconque fleur

qui met pour naître et mourrir toute une vie

Images: Bertrand Els

L’unique poème


Tu gardes en toi sa rumeur

il rode il rampe 

il enflamme et puis regagne

son statut de méduse

flasque

presque liquide

mais il ne peut se mélanger à rien d’autre

tu pensais pouvoir t’en défaire

autrefois

aujourd’hui il se terre en toi

même si tu sens que tu dissipes

que tu te mues en nues

il ne change pas

il continue de choisir ses mots parmi les tiens

Sans titre

L’unique photographie de mon aïeul se délite. Le temps crispe la fine pellicule sensible. Elle se fendille et se déchire par endroits. Ce lointain cousin dort habillé de sa plus belle chemise dans un lit de roi. Draps blancs, frais et propres. Son visage est celui que l’on redécouvre dans les peintures de nos peintres Flamants. L’ovale de la tête est habité par un léger sourire, paisibles sont ses paupières à peine refermées. Endormi pour toujours par cette photographie qui laisse pourtant espérer que l’enfant allongé sur ce lit à chaque instant va se réveiller.

Cet enfant dort à jamais dans les nuages essayait-on de me faire croire alors que j’interrogeais mes parents. Pourquoi avait-on choisi de ne garder de lui que ce sommeil qui portait encore les traces de la maladie, de ses fièvres et de ses accalmies trop brèves? Pourquoi cette photographie après-coup, une fois la vie évaporée? Pourquoi garder de l’enfant ce portrait qui le contamine à jamais comme si personne ne s’était intéressé à lui quand il vivait, comme si seule sa maladie, sa souffrance avait permis qu’il existe aux regards de ses parents, comme si on n’avait pas pris le temps de l’aimer ou comme si le temps d’avant la maladie, d’avant la mort n’avait jamais vraiment existé.

Mon cousin, un petit prince blond attend encore qu’on vienne lui baiser le front. Il attend la caresse, la main de sa mère, la douce histoire racontée par la voix de son père. Il attend les rires, les confidences farfelues de ses frères. Mon cousin continue de dormir dans le caveau familial aux pieds de l’église dont la tour a pris feu pendant la guerre. Derrière le mur au loin, à perte de vue des terres noires, des terres froides où l’on découvre encore quand on la laboure parmi les tubercules des éclats d’obus, des bombes qui n’ont pas voulu exploser.

Il dort. Pourtant de nombreuses fois, je l’ai entendu rire, appeler mon prénom ou me dire combien mes dessins de chevaux l’amusaient. Tant de fois, regardant mon visage dans un miroir, j’ai vu le sien tellement pâle, le regard bleuté comme celui des sources. J’ai senti sa main dans la mienne, son souffle dans mon dos comme me propulsant vers la vie. Quand j’entendais au loin la vie qui s’échappait dans le bruit d’un train que je ne pouvais prendre, que j’avais manqué, il me rassurait en me disant qu’un jour moi aussi je serais libre. Je prendrais ce train-là ou un autre. Quand mes articulations me faisaient souffrir, quand mes os se laissaient broyer, quand ma peur m’empêchait de pleurer, il était là, mon aïeul, comme un fantôme. Si je peinais à lire, à apprendre, à retenir, il me montrait comment toutes ses théories se tenaient entre elles ou se démontaient. Il s’appliquait à rendre concret ce qui me paraissait abstrait. Mon aïeul était parfois un simple reflet, une zone floue quand on ouvre à peine les yeux et que l’on regarde le monde, sa lumière au travers du filtre des cils. J’apercevais l’infiniment petit se miroitant dans un jet de lumière poudreuse. 

Hier, la lune était blanche, lumineuse et froide. Le ciel avait refusé de noircir, de s’assombrir, de s’endormir. Les nuages à peine bleus, immobiles masquaient les étoiles comme si ce n’était pas vraiment la nuit. Ils cherchaient à représenter des personnages, plusieurs semblaient se pencher vers le corps d’un malade alité. Certains caressaient le visage, d’autres semblaient murmurer quelques paroles rassurantes malgré le fait certain que le malade vivait ses derniers instants. Personne ne voulait définitivement prendre congé. La scène jouée par les nuages n’avait rien de triste, de rugueux car le théâtre était somptueux. Bleu. La mer asseyait ses vagues dans les gradins. On devinait que les Belles portaient des perles comme des larmes.  


Écueil

Les mots sont devenus des arapèdes

désormais ils vont vers cet outre-monde

il sait qu’il

les a un jour confiés au rocher

là où les vagues effleurent le ciel en le polissant

jusqu’à ce qu’il atteigne les valeurs mélodieuses du jade blanc

Peut-on apposer à la porosité des vers 

l’éternité d’un rocher

même si l’on sait

que toutes les larmes sont salées

Depuis ce temps l’échassier regarde 

se dissoudre toutes les réponses