Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
Déplaçant les grosses roches De la montagne Le vent Venu de la mer
Les vagues se cabrent Mais la nuit n’en parle Qu’au travers de ma peur
A pas lourdement posés Sur la terre Le monstre avance
Tremble comme l’eau Soumisse à l’effritement d’elle-même La boule de laine Qui me sert de voix Elle n’a point peur —dit-elle — Elle dresse entre les rêves et leurs réalités De pénibles filets et des dentelles
Anselm Kiefer Aschenblume (2007-2012) Oil, emulsion, acrylic, shellac and chalk on canvas, 380 x 280 cm
La ville possède encore la carcasse d’un château-fort, deux tours et une muraille comme la mâchoire d’un saurien géant et mort. Il pleut souvent sur cette ville, des gouttes et des mots totalement inutiles. La pluie se disperse comme une foule, elle fuit de canaux en canaux. La rue qui longe le fort et le borde est à sens unique, un tram l’empreinte toutes les 20 minutes, deux rails la balafrent en permanence. Elle donne sur une place qui écarte les bras comme une étoile. La porte lourde en bois s’ouvre parfois. Les salles sont sombres et froides, les escaliers en pierre sont étroits. Lorsque l’on grimpe en haut des tours, on voit la ville, on voit parfois plus loin, on voit surtout la bruine. Milles endroits sinistres dans tout le pays, impasses, avenues, citées où toutes les maisons se ressemblent. Milles tunnels et voies prisonnières de la boue. Tant de prairies nues livrées à l’hiver et toutes ces écoles où l’on impose la même langue, les mêmes habitudes, les mêmes raideurs d’esprit. Tant de larmes avalées, de pensées avortées, de coups subis en silence. Il a choisi la tour qui se dresse vers le nord, vers la rue pavée où passe le tram. Assez des cris de la cour, des cris partout et des paroles blessantes qui le hantent jusque dans le coeur. Un coeur qu’il n’a pas assez dur mais qui encaisse tout ce que la boîte crânienne reçoit d’insultes incompréhensibles, de non-dit rampant, de haine masquée. Sans un regret, sans un regard vers le passé, il s’élance tel Icare dans le ciel en train de boire les derniers reflets du soleil.
Dans l’encadrement de la fenêtre ouverte, se déploient entre les feuilles tendues comme des lances vers le soleil, les hampes et les fleurs. Plus léger que ses plumes, l’oiseau trempe son bec dans les calices, pour éclaircir sa voix, pour déloger la rosée. Les feuilles servent d’éventail, de plumes de paon pour attirer les regards ou encore de paravent afin que naissent dans l’ombre d’autres fleurs plus petites et leurs habitants plus fragiles encore.
J’aime observer par les fenêtres ouvertes ou fermées ce qui se passe dans cet au-delà, l’extérieur enlacé par un cadre rigide comme s’il s’agissait de l’oeuvre d’un peintre. J’aime voir comme ce qui est représenté déborde, ne se suffit pas de l’espace imposé. De la même manière, j’aime me poster devant les tableaux des maîtres dans les musées. Je regarde des oeuvres dont on méprise souvent la modernité sous prétexte qu’elles sont accrochées là depuis des années, qu’elles ont maintes fois été décortiquées par les critiques et les connaisseurs d’art.
J’aime le « Marat assassiné ». Les bras, les mains. L’une qui tient encore la plume et l’autre qui tient une lettre que le sang macule. La tête enveloppée d’un linge, penchée sur l’épaule qui lui sert désormais de socle. Le visage qui semble sourire dans l’agonie, le corps dont on soignait les maux par l’eau d’un bain. On nait de l’eau, tiède liquide amiotique maternel. On meurt dans l’eau, la baignoire est un cercueil, un linceul blanc imbibé de sang enveloppe déjà ou presque le corps. La stèle funéraire porte la signature de l’artiste. Le peintre se fait l’ultime témoin direct de ce qui est en train de se produire: Marat meurt. De la criminelle ne reste que son geste fatidique attesté par un couteau au manche de nacre et dont la lame est encore imprégnée du sang de la victime. Plume, signature, stèle, lettre et couteau flottent ensemble dans le même espace de significations. Ce qui devait advenir est advenu. J’ai lu la lettre, j’ai signé de mon nom une oeuvre, j’ai tué quelque chose en moi, on ne revient pas sur ses gestes.
Le corps mise en scène n’en finira jamais de peser, de sombrer tel les christ qu’on descend de la croix. On porte tous en nous le fardeau de notre corps sans vie, l’agonie est ce qu’il reste de l’existence. En contemplant ce tableau, j’ai le sentiment étrange d’être complice par mon silence d’un meurtre. Il n’est rien que je puisse faire pourtant contre le cours inéluctable de l’histoire. Il est toujours trop tard. Les évènements s’enferment sur eux-mêmes et ceux qu’on glorifie se juxtaposent à ceux qu’on rend anonymes sans les peindre. A mesure qu’on les multiplie, ils perdent presque tous la faculté de nous alerter. Est-ce encore Marat qui meurt?
Que se passe-t-il dans ce cadre? Un homme meurt, son corps est là pour l’attester. Et l’assassin? Il rôde tout autour. Il est hors cadre. Il est dans l’ombre éternellement sur le point de partir ou de revenir. Que sait l’artiste? Il sait que c’est lui qui a produit cette image. Que sait celui qui regarde? Rien. Finalement, il ne sait rien en dehors de ce qui lui est montré.
Indéfiniment, je regarde par les fenêtres. Paysages éteints, jardins gorgés de lumière, pans de vies minuscules, résumés des saisons passées et à venir.
où les sommets te plongent dans le silence et les ombres
Si j’entends le bruit d’une aile
ce ne sera pas la tienne mais celle de la sittelle qui niche tout en haut de l’échelle
si je vois quelques bûches trembler je sais que derrière elles se cache le tout petit animal qui semble aussi faire partie de ton menu quand tu te réveilles et voles et survoles
Toujours j’attends la peur au ventre
l’instant où je te surprendrai dans ton sommeil
et que tes deux soleils s’ouvriront pour sonder s’il est temps