Vers

Glass Anatomical Models by Farlow’s Scientific Glassblowing

 

 

Je suis allongée comme une algue morte

délassée par ce qui ressemblait à un rêve.

La musique s’avance en éparpillant dans l’air

des serpentins de soie dont les brillances

colorées dessinent le cadre et les sentiers

de la journée.

 

Dehors la ville est une forêt de conifères

qui libère les cris des outils et les

tremblements de terre provoqués par

les bus et le métro. Parmi les passants

le jour hésitant trouvera bien à se rendre utile pour quelques uns.

 

Je ne laisserai pas se répandre dans mes veines

la haine d’une parole sertie de mensonges grossiers.

Le venin d’un geste insensé ne tenaillera pas ma journée

que je traverserai sur la pointe des pieds.

 

Répartition

Mon esprit voyage sur une partition dessinée par des orchidées. Les bourgeons en attendant qu’ils se déploient craignent les regards froids de l’air. Les fleurs comme des mains recomposent la lumière, les océans, les ondes de poussières. Elle défient la réalité d’apparaître comme un rêve. Des veinules pourpres alimentent les surfaces jaunes et blanches. Des grains de beautés se déposent comme des vagues sur les plages formées par des pétales purs aux contours somptueusement précis.

La partition finalement se présente comme une nébuleuse sauvage que personne n’apprivoise et dont le cœur est une géante qui se meurt en explosant de joie.

Je me demande pourquoi on se refuse à écouter ce qui se joue là.

 

Dérobade

White Horse - Stefan Giftthaler
White Horse – Stefan Giftthaler

Je n’ai plus qu’une seule envie écouter le ciel tomber sur la ville

j’entends le bruit des aiguilles à tricoter de grand-mère

le cri d’un tout petit bébé

je sens le pas dansant de mon cheval à l’autre bout de la longe

ses crins embaument le petit matin

la douceur se lit dans son œil brun bordé de cils

j’entends que l’on déchire une missive que l’on attendait pas

les secondes se glissent entre les gouttes de pluie

comme un corps muet entre les draps d’un lit qui ne l’aime pas

 

 

Ivoire

Anabori-type netsuke of clamshell with three boatmen and pine Artist: Jitsumi approx. 1800-1900

°

À la surface presque blanche de mon habitacle conçu comme un bouton de rose, on devine l’empreinte de vaines marées. Elles ont laissé les ondes de leurs fulgurantes clameurs s’inscrire dans ma respiration : l’amertume s’est transformée en nacre.

À l’intérieur de moi, elle disperse et transpose le monde glacial, noir et fier en lumières sauvages, en aurores boréales et en collines de soie indomptables.

À me voir précipiter ma si fragile embarcation, on en oublie la raison. M’est-il vraiment utile d’aller plus avant dans l’obscurité éternelle ? Ne devrais-je point me contenter d’être simplement cet animal vivant sa vie dans une petite cuillère vouée à nourrir l’univers de poussière?

Dans le coquillage entrouvert, on voit fidèlement sculptés tous mes visages, mon tronc et ses branches, mes aiguilles pétillent. Les deux versants de moi-même se partagent la matière infime de la vie.

On voit comment ces deux habiles commerçants se disputent un pan du silence et ses fruits calfeutrés dans un simple panier. Ce trésor dérisoire m’a demandé tellement d’efforts, j’ai bu trois fois mon poids de larmes.

Mes songes dans un troisième élan, comme à chaque nouveau départ, m’imposent le doute, me trouent la mémoire. « Que vas-tu faire ? Où veux-tu que j’aille ? Le monde est plein de failles, de coquilles vides et de livres refermés : il n’ y a pas d’espoir. »

J’ai pivoté autour de mon axe, sans complètement me refermer et j’ai souri face à cette autre vue de l’univers, bleue et emblématique, qui gardait accroché à son ultime soupir un tout petit poème de trois ou quatre centimètres.

Un jour


León Ferrari (Argentine, born 1920)
1962. Ink on paper, 26 x 18 7/8” (66 x 47.9 cm). Purchase.
© 2012 León Ferrari

Un jour, il ne me restera plus que des lignes comme de longs rubans tentaculaires pour me rattacher à cette partie du vide, l’alcôve blanche où se nichait mon existence. Mes souvenirs parcourront le temps à la manière des racines et des branches, avec l’unique envie d’étendre leur sphère. Mes poumons respireront la lumière et toujours l’écriture me servira de sève.

Un jour, je ne porterai plus le poids de ma naissance comme une tare, comme un aveuglement commun, comme un cortège de nœuds. Je n’aurai plus ce cœur de verre. Je ne serai plus une boîte fermée qu’il m’est impossible d’ouvrir.

Un jour, il ne restera que le vrombissement de mes ailes, le petit bruit de mon corps d’abeille butant contre l’invisible vitre qui l’empêche d’atteindre le soleil. Il ne restera que mon acharnement, desséché, inutile. Un demi gramme de poussière supplémentaire sur le bord de la fenêtre.

 ♥Léon ferrari

Tumulaire

On vous fait naître

avec une pierre tombale

lourdement posée au dessus de la tête

pour vivre et desceller

ce que vous êtes

défait de toute sentence brutale

il vous faut accompagner

les brumes et les fantômes

les pluies d’étoiles

braver les ombres qui serpentent

au fond de vous-même

et soulever l’équivoque

Avisée

untitled (30.III.2010), 2010
Aleksandra Domanovic

Comme si elles étaient en parchemin

ta voix se froisse ta main se crispe

ton pays n’existe plus sur aucune carte

qui en dessinerait les contours

ce que tu prends pour un dernier indice n’est plus que la veine bleue

qui monte en tournant de ton bras jusqu’à ton âme

et te coupe le souffle à quoi te servent ces voyages de fantôme

si ce n’est à fracasser contre de sombres murs

les éclatantes clartés de ta certitude

parfois dans le fond de la gorge

tu la sens cette larme aiguisée

de la solitude