Squale

La solitude ouvre sa grande gueule béante

Les solides dents plantées sur la mâchoire

comme des poignards tentent de donner la tonalité

le thème est toujours le même : il vous dévore

le cœur et l’âme lentement tout le temps

que dure la vie.

 

Pourtant, je vais portant le nom de dragon.

 

Fictif

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Je croyais qu’entre toi et moi

il ne restait pas qu’un espace vide,

que tu voyais que ma main

effleurait tes silences

t’attendait en retrait avec la patience

limpide et solide du cristal.

Les plumes légères de tes ailes

sont devenues des griffes,

elles ne protègent plus

tes sentiments fantomatiques

tu n’as plus de visage,

voilà que je l’efface facilement.

Sont nés de ton labyrinthe de non-dits

des vieilles rancunes,

des espoirs déchus.

Tu n’aimais plus que gouverner

mes heures.

Voyais-tu encore seulement que j’existais

à la manière des anges et que mes plumes

servaient à me décrire en transparence ?

À quelles paroles as-tu prêtées plus d’importance ?

La forme la plus simple d’aimer

est la sincérité.

Alors, je me suis envolée à tout jamais

sans éprouver le moindre regret de m’être gaspillée rien

que pour toi et cette île au trésor qui n’existe pas.

Je croyais vraiment que tu te consacrais à la construire.

Je ne suis plus une colère,

le fantôme qui tremble

de ne pas correspondre aux moules

dans lesquels je ne faisais que fondre

en larmes

comme les déchets d’échecs en échecs

de dépressions en dépressions.

Aujourd’hui

je monte et te démonte.

Je suis désormais si loin de toi

que je ne reviendrai pas.

Il n’y a plus de haies

nerveuses du piaillement

de moineaux qui se disputent

un morceau de faux printemps

ni de passants perdus

qui pourraient me parler

de celui que tu es

vraiment devenu

à côté de quelques cendres

et de ce magma noir qui a

tellement vieilli qu’il est devenu

dur.

T’es-tu seulement aperçu de ce que tu as perdu ?

Ta voix

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Je crois qu’il s’agit d’un nuage venu depuis derrière l’horizon. J’entends comme il déploie ses ailes semblables à celle de l’albatros hurleur. Mais c’est ta voix, onde profonde qui tombe solennellement sur moi comme les auréoles du soleil.

Agile, elle monte jusqu’à rayer les larmes et puis elle s’en va à pas de chat. Elle rebondit, danse et saute. Ta voix réchauffe l’air de ses origines masculines. On croit qu’elle sombre mais elle plane dans une même et seule caresse. Elle n’est ni rauque, ni fade, elle est grave et lucide.

Si j’osais regarder le ciel, je pourrais savoir qu’il ressemble à une perle ayant le même éclat presque dissipé de ta personne.

Tu n’oses pas porter ta voix parce qu’elle ne ressemble à aucune définition qu’on invente pour corrompre. Tu crois qu’elle se déforme, qu’elle te trahit laidement alors qu’elle pose tes phrases comme si elles n’avaient pas de poids alors qu’elles décrivent l’étrange chose invincible qui brille en toi.

Ta voix n’est pas une flétrissure, une porte qui claque, quelque chose qui se calque. Ta voix n’est pas celle d’un mort, ni celle de ce fantôme qui se répète à l’infini sans jamais entendre qu’à l’intérieur de lui il n’ y a qu’un simple puits.

Tu te punis, j’entends que parfois tu l’étires comme si elle n’était qu’un vulgaire élastique, que tu la promènes dans les rues glauques qui n’ont que les regards des avares et des charognes qu’ils dévorent.

Ta voix ne parle pas pour les autres, elle ne parle que pour toi des mélodies complexes que forme harmonieusement ton esprit depuis que tu es tout petit.

à B.

Matière de l’éther

Abigail Dace Ethéreal Material
Abigail Dace Ethéreal Material

On dirait que la pluie est un rongeur qui grignote les poutres du toit. Les gouttes ont parfois de petites dents pointues, des éclats de rire translucides.

La pluie construit dans mon esprit un nid de chemins. Au dessus de ma tête se déploie la voile d’un ciel gris, des voies navigables relient le rêve à la réalité, le sommeil à l’agitation habituelle de la vie.

Je me demande souvent ce qu’il reste du réel à force de le plier aux idées que l’on se fait de lui. Existe-t-il quelqu’un qui le ressente autrement que par les blessures qu’il creuse avec le temps ?

Affiner

Bertrand VDE

Il pleuvine et on devine que la ville brille partout de ce même éclat d’anguille.

Les routes comme les souliers vernis noirs du dimanche, les trottoirs comme des cheveux de vieillard.

la ville répète les mêmes phrases, chuchote ses délires et se laisse naviguer par des histoires insolites où la seconde est capable de se muer en une ombre qui dure des années et dérègle la mémoire.

Les gouttes orchestrent les mouvements d’armées de passants. Leurs pas sont les applaudissements du désœuvrement. Il pleut, la ville nettoie son âme.

Latente

 

 

L’aileron du requin

L’apparition évanouie d’une simple symphonie dont on ignore l’origine

Le corps perdu de Morphée

La danse lumineuse d’une chevelure libérée des nœuds qui s’accumulent au cours d’une vie

Le dard de la raie après les caresses inouïes de ses nageoires de velours noir

L’impérial nuage argenté de milliers de petits visages curieux

La fleur mystérieuse qui éternellement voyage en happant le ciel

Le spectre de la certitude qui malgré les évidences que m’offre l’univers en se laissant transpercer par mon regard s’échappe tranquillement et se met hors d’atteinte.

 

 

Otage

Louise Bourgeois. Untitled (Boy through a Keyhole), state IV, variant. 2003
Louise Bourgeois. Untitled (Boy through a Keyhole), state IV, variant. 2003

 

Je suis prisonnier de moi

de ma peur et de mes maux

je suis prisonnier de l’habitude

d’avoir été toujours las

je suis prisonnier

de l’erreur de l’inexactitude

des vérités inventées

des très longues phrases et des doubles négations

des textes de loi et des descriptions interminables 

de mon ombre et du nom que je porte

de tout ce que je suis pas à pas

aveuglément comme un enfant

s’il me prenait l’envie de me regarder

raisonnablement tel que je devrais être

je ne verrais rien qu’un trou de serrure

bien noir

et je serais dans l’impossibilité de m’ouvrir

 

L’arbre

Igor Morski
Igor Morski

L’arbre habitait tout un jardin à lui tout seul. Sa ramure mangeait les nuages au printemps, son tronc noir brillait en hiver comme le galop d’un cheval. À l’automne, il prenait feu. En été, plus fort que jamais il fabriquait des fruits, offrait de l’ombre, faisait chanter la chaleur, affolait la lumière. L’arbre était jalousement protégé de tous les regards des passants, par un mur, un portail éternellement fermé.

Tous les jours, pour me rendre à l’école, je longeais le mur. Mais un jour, je ne pus m’empêcher de regarder par une toute petite fente ce qu’on prenait tellement de soin à cacher. J’avais vu les branches fleuries s’échapper vers le ciel, j’avais entendu les chansons incompréhensibles d’un homme. Je vis donc l’arbre se faire caresser le tronc et frémir sous la main ridée mais large et ferme d’un vieil homme maigre. Il murmurait et lorsqu’il s’est retourné comme s’il avait deviné mon audace, son regard noir se planta dans mon âme trop curieuse comme un canif. Je pris peur et pendant des années, je me contentais de rêver à l’arbre magique, à l’amitié qui le liait à un homme.

L’arbre vivait dans un palais verdoyant serti de rubis. De l’arbre sortaient des centaines d’aventures, des fruits au goût de fleur, des feuilles d’un vert velouté capable d’apprivoiser le noir et les nuits de cauchemars. Sa sève, une encre sacrée écrivait une vie paisible à l’homme qui l’aimait comme une femme. Il m’arrivait de rester des heures à faire le guet et à espérer que le portail s’ouvre, que l’homme sorte et vienne me parler de l’arbre et de l’amour. Mais l’improbable ne se produisit jamais et il fut un jour où je changeai d’école et pris un autre chemin. Pourtant, tous mes dessins d’enfant représentaient d’une manière ou d’une autre l’arbre, cet arbre, ce seul arbre magique. Quand j’étais triste, je le représentais plein de nervures, son cœur nu, ses branches dessinant de longs bras se terminant par des feuilles comme des mains. Quand j’étais joyeux, l’arbre se laissait dessiner sous les apparences aventureuses d’un voilier pris par la pleine mer.

Un jour, devenu adulte et ayant presque oublié l’arbre, j’empruntai par hasard ce chemin qui ne menait pas qu’à mon école mais se poursuivait jusqu’à un hôpital où justement ma sœur venait de donner naissance à une fille. Les branches de l’arbre plongeaient toujours dans le ciel comme une famille de dauphins joueurs. À le voir même de loin, on pensait que le printemps était semblable à une nébuleuse de fleurs. La force de l’arbre diffusait un parfum qui embaumait la rue. Devant le portail entrouvert, le phare giratoire d’une ambulance tentait de rivaliser avec la lumière que l’arbre faisait naître dans la rue. Quelques curieux s’attroupaient près du portail. Une vieille dame, le visage défait s’avança vers moi, elle m’avait reconnu : « Il est mort, l’élagueur est mort. » Je vis le corps  recouvert d’une couverture au pied de l’arbre et je vis le vieil homme, le regard perdu et visiblement très affecté. L’arbre était devenu un meurtrier.

Je poursuivis ma route, avec l’idée qu’il me faut toujours inventer des histoires plus belles que la réalité. L’arbre n’était qu’un arbre ordinaire et le vieil homme n’en était probablement pas amoureux, n’était que quelqu’un que la solitude et l’isolement social avaient rendu méfiant.

Dans l’ascenseur de l’hôpital, je pleurais presque.

Ma sœur n’était pas dans sa chambre mais comme me l’apprit l’infirmière, elle était allée voir son bébé qui devait demeurer aux soins intensifs. Pendant l’accouchement, le cœur du bébé s’était arrêté de battre. Les médecins étaient parvenus par chance à  réanimer le nourrisson mais il devait encore rester sous surveillance.

La vie tient donc à un tout petit fil transparent ? Je pouvais rejoindre ma sœur et je la vis au travers d’une vitre. À côté de la couveuse, elle allaitait son minuscule et si fragile bébé et j’eus le sentiment qu’un petit miracle s’était produit.