Espace vert

Corsica, January 2014 Bertrand Vanden Elsacker
Corsica, January 2014
Bertrand Vanden Elsacker

En deçà de chaque regard, il y a un jardin comme ceux que l’on rencontre au cœur des péristyles. Il est censé réunir nos parts d’ombres en un seul endroit de lumière.

Mon jardin est minuscule. Sa croissance semble n’avoir qu’à peine commencé. Ma vie me fait l’effet d’un escargot, gluante et lente à progresser, elle laisse derrière elle des trainées de larmes desséchées. Pourtant, aussi petits que soient les végétaux, ils sont à la pointe de ce que l’on peut dessiner ou peindre. Ils jouissent de couleurs chatoyantes accordées comme les lyres et les harpes. Un vert croquant répond à une rose vaporeuse . Un violent violet côtoie les jaunes acidulés de citrons à peine mûrs.

Aux bruits des insectes et des autres animaux s’opposent les secondes de silence des choses inanimées. Les parfums ne cessent jamais d’élaborer de nouvelles perspectives à cette forme de liberté que sont l’imagination et la faculté d’éparpiller joyeusement ses souvenirs. Malgré le calme apparent, mon jardin miniature vit intensément. Le gravier y a la sagesse du rocher millénaire. Sa pertinence, il l’emprunte à la graine portée par les vents.

Corsica, January 2014 Bertrand Vanden Elsacker
Corsica, January 2014
Bertrand Vanden Elsacker

La blancheur nacrée des fleurs qui naissent et meurent partage le même l’élan vital avec la montagne alors qu’elle répandait sa lave comme un langage jusqu’à frôler les jupons salés de la mer. Quel coup de fouet de maître que ses sources fossilisées ! Elles reflètent sans varier des couleurs dont les noms sont depuis longtemps oubliés.

Mon jardin miniature n’est qu’une des ailes les plus sacrées d’un autre jardin ayant plus forte allure. Un jardin dont je ne mesure pas toutes les conséquences et qui échappe à toutes les formes de censures dictées par mon esprit et ma raison. Une route asphaltée noire et brûlante marque la fin de l’ombre, la fin des frissons frais qui chantent d’entre les roseaux effilés pour la danse et dressés pour le chant comme de petits oiseaux. Les lauriers roses se défont secrètement des poisons du soleil en guidant le plus loin possible leurs énormes racines , un muret remplit de failles sert de refuge aux lézards. L’air semble être le souffle ultime des légumes et des fruits ayant atteint ce moment de la vie où on les récolte et les garde à l’ombre, à moins que ce soit le cris d’une révolte.

Corsica, January 2014 Bertrand Vanden Elsacker
Corsica, January 2014
Bertrand Vanden Elsacker

Derrière le regard que je porte, derrière l’atmosphère azurée d’un astre aussi dense que les trous noirs, un univers miniature taillé dans le jade pour son opalescence et la sagesse qu’il inspire à ses protecteurs. Un jardin brodé avec patience dans l’acajou ou dans les étoffes qui imitent les rougeurs du jour quand il meurt. Comme il m’est de plus en plus difficile de faire porter à mon jardin le masque de mon visage et l’armure de mon corps.

Disoriented DIARY © Bertrand Vanden Elsacker

Jardin à la tombée du jour

Lascaux Photo by Ralph Morse Lascaux: en.wikipedia.org/...
Lascaux Photo by Ralph Morse Lascaux: en.wikipedia.org/…

Dans le jardin le mirage d’un bruit

né de derrière la colline le rappelle à sa vie ancestrale

les pas de quelques bovidés dociles tintent

comme s’ils avaient décidé de quitter les parois

froides et noires des grottes de Lascaux

pour brouter la liberté abandonnée dans le maquis

entre les rochers

la mer répond en se jetant vers la nue

en grappes touffues

peu à peu naissent comme les orages

quelques poignées d’étoiles

la lune fleur de lotus flotte

à la surface d’un lac

d’un seul baiser je cueille son visage éclairé

obscurcissement

Javier Perez

La nuit est une fleur araignée

bleue elle se tisse des pétales et des pistils

en soie pour féconder les esprits et empoisonner les cauchemars

les étoiles palpitent comme des poissons

dans les filets de bulles chantés par les dauphins

prises aux pièges des constellations

constructions mentales voulant dompter la folie de l’éternité

elles s’écartent des voiles tendus entre les nuages

l’animal se transformerait-il en être humain

en contemplant les battements de cœur fébriles de la lumière

la nuit me regarde comme un insecte qu’elle s’apprête à dévorer

Etangs salés

Par Hedwig Storch [Public domain], via Wikimedia Commons

Sous tes fenêtres coule une rivière de chevaux blancs

son galop érode les galets dans un bruit de sabots

mais toi déjà tu t’agrippes à l’écume comme à une poignée de crins au sommet d’un garrot

tu sais bien que cette attitude est intenable

il est présent à tout moment cet instant où il faudra lâcher prise

à moins que soudain tu te décides à suivre le troupeau torrentiel des mots

jusqu’aux étangs salés qui les privent de larmes et de souvenirs

et partagent avec toi quelque désir impossible à accomplir.

Levant blanc

La mer avale les rochers sans faire le moindre bruit

Sur la pointe de celui qui semble désormais flotter dans le ciel

La larme blanche et solitaire d’un oiseau

Qui a fermé ses ailes et se laisse aller à rêver

Sans bouger

La mer transporte toutes les apparences du bleu

Afin que d’un seul regard je puisse les cueillir

La saveur de l’existence prendra la parole

Sous la forme d’un souvenir laiteux

Peuplé de vagues

 

Indéterminable

Unknown, Egyptian Seated Figure, before 3400 BCE Egyptian Ceramics Terracotta
Unknown, Egyptian Seated Figure, before 3400 BCE Egyptian Ceramics Terracotta

Je voudrais n’être

ni fille ni garçon

mais bien à tour de rôle

araignée pieuvre

dauphin voilier

et chemin

je serpenterais sans mettre fin à mes voyages

parmi les galets

les buissons

la terre et les parfums de la pluie

je voudrais être moi

libre de moi

vu par l’autre

dans un sanglot au travers du rideau de sa haine

moi mordu par la vie

moi rongé par la peur

ne serait rien

qu’il vaille la peine d’un reproche.

Une marée de plus

Jessica Lloyd-Jones Anatomical Neon

Le vent se mêle aux flammes de la symphonie

qui se joue aux abords des rochers

des phrases aux quelles aucun point

ne met de fin

incendient l’air comme les frissons de l’angoisse

mon esprit

la lumière prise au filet tente de fuir

 

Dans le ciel entre la lune

brillante rivière peuplée de lys

J’aimerais naître sur la planète

qui me parlerait de la chaleur de ton corps

comme de l’enveloppe

de la lettre d’amour

que tu destines à l’infini

 

Les ombres au lieu de m’étrangler et d’étouffer

comme des fantômes mon rêve

se répandraient comme l’onctueuse chevelure bleue

de la nuit

elles porteraient en elles la saveur

de ce qui jamais ne se crie

mais qui trouve en toi la force de couler

sous la forme animale d’une larme

 

L’être essentiel se contenterait d’être

une marée de plus

tiré par les chevaux bais

de la lune éblouie la nuit

le jour par ton regard automnal émerveillé.

 

 

À double tour

A-t-on jamais le temps ?

N’est-ce finalement pas lui qui nous attrape

Au moment où l’on ne l’attend plus ?

 

Sur le pas de la porte

En enfonçant la clef dans la serrure

Je me suis demandée

Qu’est-ce donc que la mort ?

 

La face cachée de l’astre de la vie ?

Le versant invisible d’une porte fermée à double tour ?

La doublure du vêtement que je porte tous les jours et qui me va comme un gant ?

 

 

L’heure bleue

Dan Holdsworth | Fubiz™
Dan Holdsworth | Fubiz™

Je marche vers le bord de la falaise et mes pas font crisser le sol glacé

la neige fraîche froufroute comme une étoffe de soie naturelle

j’aperçois

au delà des collines portant la végétation sauvage comme un manteau de zibeline

la mer

modelée par un soleil d’hiver

comme une coupelle en pâte de verre

elle luit et boit paisiblement la lumière.

 

La machine à poussière

Portrait d'un dramatique berceau stellaire Crédit: ESO/R. Fosbury (ST-ECF)
Portrait d’un dramatique berceau stellaire
Crédit: ESO/R. Fosbury (ST-ECF)

Là où vous voyez questionnement « philosophique » moi je vois interrogation poétique.

Avec pour cœur : l’amour semblable à une fleur qui se cultive, se cueille, se respire, se mange, se partage.

Ma principale occupation mentale est le rêve et j’aime me laisser porter par ses incohérences au delà de la réalité et malgré la réalité.

Pas de systématique, pas de but recherché, pas de science à divulguer.

Tout est épars, tout est éclats.

Telle la feuille de l’arbre qui figure le poumon et finit par s’émanciper en tombant de l’arbre, le poème parcourt les différents états de ma vie.

L’air le nourrit, l’air le porte, l’air le putréfie.

Difficile d’attraper la feuille collée au vent montant dans le ciel, difficile de croire que la chose brune mangée par les vers sera le terreau fécond de la nouveauté.

Le poème ne se domestique pas, il reste sauvage. Même enfermé dans une forme, il la dénonce, il s’en sort. Défait du cocon des phrases, il libère les significations comme des spores, il s’étend dans tous les sens.

Le poème dénoue les langues. Défait les définitions, détourne les mots pour leurs propres libertés.