Décembre

Joanna Sanderson-Mann
Joanna Sanderson-Mann

 

Sur le jour le plus noir le plus froid le plus dur

sur le jour le plus vermoulu

j’ai apposé des broderies

de pluie

amassé des nuages

mélangé des textures et des couleurs

Au fil des jours

j’ai peu à peu rassemblé

des murmures

des humeurs des torrents

j’ai isolé

la fougue insolente

Nid de brindilles

proue de l’hiver

caravelle écervelée dont les voiles

crient

verso de mon aile

je vois ton ombre se répandre

en émanations de mots

en rébus vertigineux

qu’aucune eau forte n’effraye

 

Embrassement

Christine Beau - Sedimentation, 2013 - watercolor on arches paper
Christine Beau – Sedimentation, 2013 – watercolor on arches paper

Un arbre
se penche vers moi et me regarde

les branches servent de rivière
le tronc de livre ouvert sur l’écriture

un arbre
sans racine

seule la sève décide du profil des feuilles

un arbre

porte son feuillage
comme un masque jusqu’à la cime du monde

Un arbre
sans répit
disperse ses graines de poussières
virgules se partageant un infini
qu’encerclent les ombres bleues

qui enlacent mes souvenirs
telles les vagues
l’océan

Escalade

Francis Picabia
Francis Picabia

 

Tu laisses les arbres se servir du vent et de l’eau des étangs pour peindre tes tableaux.

Les ocres et les jaunes s’épanouissent pendant que les fleurs et les fruits pourrissent

Tu charges les pierres de garder le silence

le ciel inaccessible et gris te regarde comme par delà un œil-de-bœuf

la lucarne se referme comme les portes blanches d’un livre muet

tu proposes alors aux feuillages de te passer

leurs verts pour faire tache

car dans le monde que tu construis

ce sont les couleurs qui portent à bout de bras la matière.

 

Mousse

DIARY © Bertrand Vanden Elsacker
DIARY © Bertrand Vanden Elsacker

Tu cueilles le temps et éparpilles ses éclats comme s’il était le fruit du soleil.

Les ombres marchent le long des chemins qui mènent à ton rêve, à ses rives et à toutes les parties intactes de toi.

 

Tu enfiles la solitude comme d’autres rognent le quotidien jusqu’à l’os qu’ils cachent comme les chiens dans leurs petits bouts de terrain

afin de mieux le maudire et grincer qu’il ne vaut rien.

 

Pour répondre à ce questionnement

qui te chatouille tel le ruisseau les cailloux sur sa route,

le doute erre en toi,

 

doux comme la face interne d’un coquillage.

 

Tu poursuis le désespoir en lui conférant la couleur suave

que tu rencontres chaque nuit.

Fourrure féline presque noire,

elle luit de ses reflets bleutés

sous les caresses de ton regard.

 

 

Tourner la page

Book cover with tree, birds, and insects Golconda, c. 1700

L’arbre porte ses feuilles comme tu portes ton âme.

Et ce doigt humide qui t’aide encore à tourner la page !

L’arbre porte ses fruits.

Mais toi, as-tu seulement été un jour en fleur ?

C’est un figuier.

Et tu te demandes à quoi il doit sa magie.

Il s’y cache dans l’ombre, sur les branches, des oiseaux plein de vie.

Ivres du ciel, ils lui confèrent le cri

que tu retrouves enfoui dans toutes les gouttes de pluie.

L’arbre caresse lentement l’espoir

et toi tu baignes ton regard dans le vide.

La lumière donne aux choses leur forme

mais toi pourquoi te sens-tu toujours démuni ?

 

Nature morte

Brussels, December 2013 Disoriented DIARY © Bertrand Vanden Elsacker

J’écarte de mon chemin tout ce qui ne peut correspondre à l’idée que je me fais des sensations qui me percutent lorsque je me promène dans la ville. Musique et mots, clairières et forêts de visages forment des paysages qui se superposent. L’enchevêtrement de toutes les parcelles de moi-même, tel que l’on me perçoit peut commencer à orchestrer un profond chaos. Je reste éternellement sans vraiment comprendre pourquoi je suis obligé de marcher en deçà des chemins que la vie veut me tracer et qu’elle trace pour tous.

Dans une nouvelle sphère aux parois perméables et extensibles, tu m’es apparue marchant main dans la main avec mon imagination en train de dresser tes portraits qui te seraient fidèles. Tu me prêtes une confiance comme si tu me donnais un bouquet de fleurs précieusement parfumées. Ton corps comme un chœur entonne milles réponses possibles à mon désarroi.Ta personne est une île dont les contours sont dessinés par des vagues qui changent continuellement d’idée.

J’aimerais que l’on comprenne que je trace un cadre dans le quotidien dont les intentions sont de te rendre invisible à toi-même. Regarde-toi, au delà des empreintes dans la terre qui déborde de pluies comme mes yeux de larmes. Ne serais-tu rien d’autre qu’un champ de regrets que l’ordre cupide de la vie vient juste de labourer ? À la place des éclats de ciels dans les flaques ne resterait-il plus que des chiffons ? Et à l’endroit où tu étais en train de cultiver des rêves que reste-t-il? Dis-le moi.

Tombeaux

Paper Hummingbird by Cheong-an Hwang

L’oiseau blessé de ton enfance dort dans la dune face à la mer.

La dune à la chevelure hirsute regarde vague après vague le temps se défaire de son importance.

Quand les nuages comme un troupeau aveugle broutent l’écume, l’oiseau a envie d’étendre les ailes.

L’écume chatouille la plage qui rit et s’encourt comme une petite fille.

Le vent pousse les vagues à creuser des tombeaux pour les navires et pour les songes.

L’oiseau parfois se croit fait de sable quand le soleil avant de se coucher le disperse dans le ciel comme un pigment.

Il n’y a que toi pour savoir que ce qu’il te reste de cet oiseau meurtri ne sont que quelques plumes

blanches bercées par les bleus inouïs des marées.

Les cygnes

Je caresse le jour

qui se découpe

en autant de secondes

trempées dans les eaux sombres de la nuit

elles forment ce qui ressemble

presque à des lettres

°

Chacune comporte en son sein

comme une pupille qui me regarde

une question qui me concerne

toutes voyagent tels les cygnes

°

Je pense que mes journées

sont les dentelles

pensées

par mon cœur

gorgées de pollen

Je caresse l’idée

folle qu’un jour enfin

on m’aimera.

 

° Louise Bourgeois—10am is when you come to me

Miroirs de mort, les yeux

Avatar de LeliusPerles d'Orphée

ω

« Elle s’est réfugiée dans la mort en fourrant sa tête dans un nœud coulant, comme on la cache sous un oreiller. » (Boris Pasternak – Prix Nobel de littérature 1958)

Les yeux

Deux lueurs rouges — non, des miroirs !
Non, deux ennemis !
Deux cratères séraphins.
Deux cercles noirs

Carbonisés — fumant dans les miroirs
Glacés, sur les trottoirs,
Dans les salles infinies —
Deux cercles polaires.

Terrifiants ! Flammes et ténèbres !
Deux trous noirs.
C’est ainsi que les gamins insomniaques
Crient dans les hôpitaux : — Maman !

Peur et reproche, soupir et amen…
Le geste grandiose…
Sur les draps pétrifiés —
Deux gloires noires.

Alors sachez que les fleuves reviennent,
Que les pierres se souviennent !
Qu’encore encore ils se lèvent
Dans les rayons immenses —

Deux soleils, deux cratères,
— Non, deux diamants !
Les miroirs du gouffre souterrain :
Deux yeux de mort.

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Koï

Laurel Yourkowski dichroic glass
Laurel Yourkowski dichroic glass

Je ne me fais aucune idée précise sur ce qu’attendent les autres êtres humains, à quoi leur sert la vie. Parfois, je pense qu’ils n’espèrent rien et se contentent de grignoter les vieux os sourds de leurs certitudes. Je fais partie de ces certitudes bâties sur des semi-vérités. On m’a donné le nom d’une maladie et puis comme cela n’a pas suffit pour me dénaturer, on m’a donnée plein d’autres noms.

Ces maladies, c’est moi. Ce trouble, c’est moi. Mais moi, sans emballage, inaltérée, se laisse en réalité guider par une imagination florissante : moi, je suis n’importe quoi.

Je suis les pieds dans la vase, crucifiée par deux mensonges qui plantent leurs clous dans chacun de mes ovaires. Un requin me dévore le ventre. Je ne suis pas une femme. Je ne suis presque plus qu’une plante dont la fleur hante longuement les nuits noires des eaux lentes.

Je suis une ombre et je remarque que ton corps de carpe koï, souple, généreux, lumineux se gorge en silence des eaux pures du lac dans lequel je dors. Ta bouche à la surface embrasse le ciel. Le soleil éclate. Parmi les cercles vert argent de mes feuilles, l’écho de ton chant, je veux me tendre et naître au centre de ta beauté.

Dans les bras des végétaux, comme un joyau, le lac vit parmi les bourdonnements des insectes et les légers soupirs du soleil. Ton corps sur ma peau laisse fleurir les traits purs du visage de la lumière. Entre mes tiges, ton désir retrouve son souffle secrètement.