Nature morte

Brussels, December 2013 Disoriented DIARY © Bertrand Vanden Elsacker

J’écarte de mon chemin tout ce qui ne peut correspondre à l’idée que je me fais des sensations qui me percutent lorsque je me promène dans la ville. Musique et mots, clairières et forêts de visages forment des paysages qui se superposent. L’enchevêtrement de toutes les parcelles de moi-même, tel que l’on me perçoit peut commencer à orchestrer un profond chaos. Je reste éternellement sans vraiment comprendre pourquoi je suis obligé de marcher en deçà des chemins que la vie veut me tracer et qu’elle trace pour tous.

Dans une nouvelle sphère aux parois perméables et extensibles, tu m’es apparue marchant main dans la main avec mon imagination en train de dresser tes portraits qui te seraient fidèles. Tu me prêtes une confiance comme si tu me donnais un bouquet de fleurs précieusement parfumées. Ton corps comme un chœur entonne milles réponses possibles à mon désarroi.Ta personne est une île dont les contours sont dessinés par des vagues qui changent continuellement d’idée.

J’aimerais que l’on comprenne que je trace un cadre dans le quotidien dont les intentions sont de te rendre invisible à toi-même. Regarde-toi, au delà des empreintes dans la terre qui déborde de pluies comme mes yeux de larmes. Ne serais-tu rien d’autre qu’un champ de regrets que l’ordre cupide de la vie vient juste de labourer ? À la place des éclats de ciels dans les flaques ne resterait-il plus que des chiffons ? Et à l’endroit où tu étais en train de cultiver des rêves que reste-t-il? Dis-le moi.

Tombeaux

Paper Hummingbird by Cheong-an Hwang

L’oiseau blessé de ton enfance dort dans la dune face à la mer.

La dune à la chevelure hirsute regarde vague après vague le temps se défaire de son importance.

Quand les nuages comme un troupeau aveugle broutent l’écume, l’oiseau a envie d’étendre les ailes.

L’écume chatouille la plage qui rit et s’encourt comme une petite fille.

Le vent pousse les vagues à creuser des tombeaux pour les navires et pour les songes.

L’oiseau parfois se croit fait de sable quand le soleil avant de se coucher le disperse dans le ciel comme un pigment.

Il n’y a que toi pour savoir que ce qu’il te reste de cet oiseau meurtri ne sont que quelques plumes

blanches bercées par les bleus inouïs des marées.

Les cygnes

Je caresse le jour

qui se découpe

en autant de secondes

trempées dans les eaux sombres de la nuit

elles forment ce qui ressemble

presque à des lettres

°

Chacune comporte en son sein

comme une pupille qui me regarde

une question qui me concerne

toutes voyagent tels les cygnes

°

Je pense que mes journées

sont les dentelles

pensées

par mon cœur

gorgées de pollen

Je caresse l’idée

folle qu’un jour enfin

on m’aimera.

 

° Louise Bourgeois—10am is when you come to me

Miroirs de mort, les yeux

Avatar de LeliusPerles d'Orphée

ω

« Elle s’est réfugiée dans la mort en fourrant sa tête dans un nœud coulant, comme on la cache sous un oreiller. » (Boris Pasternak – Prix Nobel de littérature 1958)

Les yeux

Deux lueurs rouges — non, des miroirs !
Non, deux ennemis !
Deux cratères séraphins.
Deux cercles noirs

Carbonisés — fumant dans les miroirs
Glacés, sur les trottoirs,
Dans les salles infinies —
Deux cercles polaires.

Terrifiants ! Flammes et ténèbres !
Deux trous noirs.
C’est ainsi que les gamins insomniaques
Crient dans les hôpitaux : — Maman !

Peur et reproche, soupir et amen…
Le geste grandiose…
Sur les draps pétrifiés —
Deux gloires noires.

Alors sachez que les fleuves reviennent,
Que les pierres se souviennent !
Qu’encore encore ils se lèvent
Dans les rayons immenses —

Deux soleils, deux cratères,
— Non, deux diamants !
Les miroirs du gouffre souterrain :
Deux yeux de mort.

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Koï

Laurel Yourkowski dichroic glass
Laurel Yourkowski dichroic glass

Je ne me fais aucune idée précise sur ce qu’attendent les autres êtres humains, à quoi leur sert la vie. Parfois, je pense qu’ils n’espèrent rien et se contentent de grignoter les vieux os sourds de leurs certitudes. Je fais partie de ces certitudes bâties sur des semi-vérités. On m’a donné le nom d’une maladie et puis comme cela n’a pas suffit pour me dénaturer, on m’a donnée plein d’autres noms.

Ces maladies, c’est moi. Ce trouble, c’est moi. Mais moi, sans emballage, inaltérée, se laisse en réalité guider par une imagination florissante : moi, je suis n’importe quoi.

Je suis les pieds dans la vase, crucifiée par deux mensonges qui plantent leurs clous dans chacun de mes ovaires. Un requin me dévore le ventre. Je ne suis pas une femme. Je ne suis presque plus qu’une plante dont la fleur hante longuement les nuits noires des eaux lentes.

Je suis une ombre et je remarque que ton corps de carpe koï, souple, généreux, lumineux se gorge en silence des eaux pures du lac dans lequel je dors. Ta bouche à la surface embrasse le ciel. Le soleil éclate. Parmi les cercles vert argent de mes feuilles, l’écho de ton chant, je veux me tendre et naître au centre de ta beauté.

Dans les bras des végétaux, comme un joyau, le lac vit parmi les bourdonnements des insectes et les légers soupirs du soleil. Ton corps sur ma peau laisse fleurir les traits purs du visage de la lumière. Entre mes tiges, ton désir retrouve son souffle secrètement.

 

Maquis

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Sur le chemin, les cailloux résonnent en s’entrechoquant et l’écho qui m’est renvoyé par les rochers de la colline me font croire que je suis un cheval. Mes jambes si fines comme des brindilles sont habituées à ce genre de terrains difficiles, abrupts et sauvages. Je considère que le cavalier imaginaire qui me guide fait partie de moi-même. Je suis le chemin jusqu’à ce qu’il s’ouvre sur le maquis et sur la mer. Le ciel est ma robe, d’un gris bleuté où les nuages blancs dessinent des pommes.

La voie serpente maintenant entre les plantes odorantes. Sur chaque feuille verte le chant d’un oiseau se réverbère. La nature est tout sauf muette. Ici, le vent et la mer dans leurs jeux d’amoureux sculptent les chevelures des buissons, les branches des arbres comme les cheveux d’une sorcière. Les rochers millénaires ont reçu des yeux et des larmes pour aimer la mer, des bouches pour goûter ses chagrins.

Le sang qui circule du plus profond de moi jusqu’à la surface de ma peau pour me faire frémir a moins de force que la sève qui perle langoureusement dans les cœurs minuscules des fleurs. Un ruisseau trouve de l’or entre les racines, les lichens. Je suis son chant.

Ma promenade serait aléatoire car je marche sans savoir. Les questions bourdonnent, les réponses sont vagues. Parfois, ivre, un sentiment de liberté cède sa place à une vaste humilité sablonneuse. Que suis-je si ce n’est un étranger qui éternellement voyage sans comprendre ce qui meut l’existence de toutes choses ? Personne à qui montrer la beauté réelle que je croise ici sans être capable d’en apprivoiser les phrases.

Tout serait dans les baies qu’arborent fièrement les végétaux en cette saison. Et demain ? Les yeux avertis des oiseaux mangeront les rubis, les diamants, les jades et partageront les saveurs en se déposant comme des perles sur l’horizon. À cet endroit précis du ciel d’où naissent les vagues à la manière des mammifères marins ou des oursins. Lequel d’entre-nous s’accroche le plus à la vie et à ce qu’elle a de plus serein?

Je marche, mes pas sont ceux d’une danseuse étoile. Ma fougue est mon âme. À l’instar de ces promenades dont je ne veux connaître ni le but, ni l’espoir, ma volonté partage le temps en étapes pendant lesquelles je me nourris et je contemple les plus simples formes de l’éternité. Je suis un cheval. Au loin, les orages dévorent le ciel. Au loin, le soleil tisse sa toile. Après mon passage, tout restera intact, les galets et les cailloux te parleront de mes sabots et de mon pas.

 

Naître

Window at Tanger, 1912 / Henri Matisse

Le bleu est entré dans ma chambre par la fenêtre. Je ne me souviens plus si c’est moi qui l’avais laissée ouverte. Le ciel est entré dans la chambre, s’est installé à ma table et m’a regardé de son œil étrange et presque transparent comme celui d’un cyclope. Et puis, le bleu a rempli l’espace suspendant dans leurs vols, mes actes, les objets, les passants dans la rue, la ville et ses chemins.

Le bleu soulignait somptueusement la vie d’un seul trait. Comme une ombre, comme l’ombre d’une aile. Le bleu comme un oiseau portait le ciel vers le soleil.

Bleu nuit. Bleu outremer.

La couleur pénétrait toutes les couches de ma vie. Rêves et réalités se baignaient dans les mêmes teintes à peine distinctes les unes des autres. La vie ressemblait à un seul flot mu par la volonté de se révéler discrètement sensible.

Bleu, invisible à l’œil nu. Bleu comme la sève qui me sert depuis que je suis toute petite pour écrire, bleu pour faire entendre ma voix ou la laisser se perdre, bleu pour soutenir mes silences, camoufler mes solitudes, bleu pour me déclarer la guerre. Bleu comme une chair semblable à celle de la mer. Ou d’un lac enfui dans le nombril d’une montagne.

Le bleu est entré dans ma tête par la fenêtre ouverte de la chambre. Il est entré sans attendre. Éblouissant, onctueux. Le bleu m’a possédée un moment tout en sachant qu’il n’a pas de consistance et qu’il n’existe que très faiblement. Il est évaporation, onde, mouvement de l’esprit et de l’âme, pigment éphémère. Le bleu est entré comme une femme, paré d’une beauté incontrôlable et totale. Si près d’être réduits en poudre, le bleu et moi. Cette couleur me suis-je dit, me comprend.

 

Lyre

Pulmonaire – Thread Art by Comme Des Garçons

Dans les jardins secrets des sentiments je marche sur la pointe des pieds

des notes

volatiles

se froissent comme des étoffes

luxueuses

 

Le ciel pose sans recevoir jamais de réponse les questions qui le hantent

sur la mer

il arrive que flamboyante

amante

elle mente et se recouvre de son manteau de vair

 

Parmi les étoiles les tentacules de la nuit fleurissent

les gestations tremblantes de la lumière

sous la forme de bulles d’air

se glacent

 

Dans les rues de vos citées amères je ne sais plus où poser mes pieds

les cris

la domestication de vos esprits

la vulgarité fille facile de l’ennui

ont fait de moi une grande brûlée

 

Éphémère

加藤委 Tsubusa Kato | Gallery Tosei

Un papillon dont la taille des ailes

est

celle de mon pouce

livre son vol au soleil

libre il délire

ses empreintes ne sont plus des labyrinthes d’emphases

qui n’en finissent pas

mais

simple poussière fugace posée sur les paupières

du petit jour blotti dans le nid bleu de la nuit

 

grain de beauté accroché à la tige

vertigineuse d’une pensée

socle du monde qui relie

toutes les formes de la réalité

Abrupt

Brussels, november 2013 Disoriented DIARY  © Bertrand Vanden Elsacker
Brussels, november 2013
Disoriented
DIARY
© Bertrand Vanden Elsacker

Un ouragan de mots et de lettres envahissent ma personne au point de me donner soudainement le vertige. Je ne contrôle pas ce flot impétueux de débris, la vie semble se recroqueviller afin que le sens des paroles lancées par les passants m’échappe.

Les maisons ploient sous le fardeau invisible de mes questionnements décapités, les fenêtres se fanent et les routes disparaissent dans les estomacs affamées des gouttes de pluie. À moins qu’il ne s’agisse là que de mes propres larmes.

Au travers de mes veines, passe une lumière liquide qui a le pouvoir de me dissoudre comme si elle était acide.

J’ai fini par comprendre que cette planète aride, où des rivières il n’en reste plus que les cercueils, n’est pas celle sur laquelle je suis forcée de vivre. Ce désert hideux, où les pierres et les rochers eux-mêmes ont presque perdu la raison et l’envie d’exister n’est que ton propre désert. Cette laideur que tu pointes si facilement d’un doigt dédaigneux, avec sur ta face un sourire glacial est ce que tu as fait de ta propre vie, tu t’es acharné à détruire mon espace et à entrainer dans ton chaos, l’absolu.