Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
Les lys dansent autour des pieds nus de la rivière et la suivent dans les détours sinueux du dédale qu’elle dessine aux travers des prés verts. La rivière a dénoué sa chevelure noire, les boucles enlaçaient son visage. Maintenant elles coulent vers le fond ou se mélangent au lent courant de l’eau. L’ombre de mon rêve semble poursuivre les mêmes ondes.
J’ai posé ma tête sur ton épaule en même temps que la graine d’un baiser. Tes mains aussitôt m’ont rassurée et caressée longuement jusqu’à ce qu’elles atteignent le bas de mon dos à l’embouchure de nos jambes enlacées.
En sombrant peu à peu dans le silence soyeux du rêve, sorti d’un cocon de soie, je suis devenue le papillon qui me permet de comprendre que toi et moi sommes les deux bourgeons d’une seule branche. Les feuilles comme des pointes de lances regardent le ciel, dans le miroir trouble et muet de la rivière, quelques nuages nagent à la manière des méduses ou de ces graines qu’une montgolfière blanche et légère transporte au large du hasard si doucement.
J’attends que la rivière dans son vol redessine notre lit afin qu’il devienne le poème. Un poème dont la source est une ruche de mots fabriquant à base de la lumière le sens pour nos phrases.
Nous traverserons des territoires balafrés de barbelés. L’élan de l’eau, l’ombre du bras qui écrit, traîne d’une reine guerrière, nous sommes toi et moi sous la forme lisse d’un poème la principale force pour lutter contre l’oubli.
Sur le quai, je suis l’un des personnages du théâtre d’ombres de ma propre vie. Je tente comme un pêcheur à l’esturgeon d’attraper mes émotions. Quelle pagaille ! Les trains présentent leurs wagons comme des phrases. Ce qui forme le texte en les nouant les unes aux autres c’est le voyage.
Chaque gare est un paragraphe. Une étape dans l’histoire me dis-je comme pour me réconforter et m’inciter à continuer au lieu de songer à bondir comme un tigre sur les rails alors qu’un train passerait sans s’arrêter nulle part.
Les vêtements que je porte comme des pages, cachent à peine mon squelette de formes qui aimeraient devenir des lettres. Je suis si loin de me désaltérer à la fraîcheur d’un sens, à la source d’un nom. En moi des éclats de verre, des débris de lumière d’une extrême fragilité. Je sais ne posséder aucun poing qui pourrait mordre, appuyer une certitude ou défendre une certaine forme du silence. Je m’engage pourtant à suivre une onde comme si j’avais à la piloter, comme si je pouvais décider à l’avance d’une destination.
Dans le train, l’été sévit. Les secondes suent, les passagers soupirent. Bientôt les notes de la musique qui se joue en moi comme s’il pleuvinait, ne suffisent plus à me rafraîchir. J’ai de plus en plus fort l’envie de vomir ma peur, mon malaise face à l’obligation d’être. Des plumes, des flammes noires et or crépitent lorsque je ferme les yeux afin d’espérer respirer. Le train vient juste de s’arrêter à l’orée d’un bosquet, dans un des champs de soleils qui a noyé Van Gogh et puis après lui tellement d’âmes tourmentées. L’histoire et le voyage qui est censé la guider s’engouffrent dans les tourbillons de couleur jaune paille et puis tentent d’échapper dans un coup de pinceau évoquant un peu de fraîcheur bleue. Le ciel comme le bruit d’une aile. J’apprends à comprendre pourquoi un champ de tournesols est capable de tuer quelqu’un. Comment chaque geste que l’on tente provoque la diffusion d’un impitoyable venin.
Finalement, guidé par un ange démoniaque le train s’ébranle, le voyage reprend dans un éclatement partiel des couleurs, coup de sang écarlate sous le jet d’un fouet noir. Mon cœur se met à brasser avec la vigueur d’un galop de chevaux sauvages ma vie en lambeaux. Mon histoire prend chair autour d’un squelette de mots qui grincent. Les phrases sont parvenues à prendre la place de mon angoisse jusqu’à la prochaine gare.