Prodigue toujours ta beauté sans compter ni parler. Tu te tais. Elle dit à ta place: je suis, puis en multiples sens retombe, tombe enfin sur chacun. Rainer Maria Rilke
Sur le quai, je suis l’un des personnages du théâtre d’ombres de ma propre vie. Je tente comme un pêcheur à l’esturgeon d’attraper mes émotions. Quelle pagaille ! Les trains présentent leurs wagons comme des phrases. Ce qui forme le texte en les nouant les unes aux autres c’est le voyage.
Chaque gare est un paragraphe. Une étape dans l’histoire me dis-je comme pour me réconforter et m’inciter à continuer au lieu de songer à bondir comme un tigre sur les rails alors qu’un train passerait sans s’arrêter nulle part.
Les vêtements que je porte comme des pages, cachent à peine mon squelette de formes qui aimeraient devenir des lettres. Je suis si loin de me désaltérer à la fraîcheur d’un sens, à la source d’un nom. En moi des éclats de verre, des débris de lumière d’une extrême fragilité. Je sais ne posséder aucun poing qui pourrait mordre, appuyer une certitude ou défendre une certaine forme du silence. Je m’engage pourtant à suivre une onde comme si j’avais à la piloter, comme si je pouvais décider à l’avance d’une destination.
Dans le train, l’été sévit. Les secondes suent, les passagers soupirent. Bientôt les notes de la musique qui se joue en moi comme s’il pleuvinait, ne suffisent plus à me rafraîchir. J’ai de plus en plus fort l’envie de vomir ma peur, mon malaise face à l’obligation d’être. Des plumes, des flammes noires et or crépitent lorsque je ferme les yeux afin d’espérer respirer. Le train vient juste de s’arrêter à l’orée d’un bosquet, dans un des champs de soleils qui a noyé Van Gogh et puis après lui tellement d’âmes tourmentées. L’histoire et le voyage qui est censé la guider s’engouffrent dans les tourbillons de couleur jaune paille et puis tentent d’échapper dans un coup de pinceau évoquant un peu de fraîcheur bleue. Le ciel comme le bruit d’une aile. J’apprends à comprendre pourquoi un champ de tournesols est capable de tuer quelqu’un. Comment chaque geste que l’on tente provoque la diffusion d’un impitoyable venin.
Finalement, guidé par un ange démoniaque le train s’ébranle, le voyage reprend dans un éclatement partiel des couleurs, coup de sang écarlate sous le jet d’un fouet noir. Mon cœur se met à brasser avec la vigueur d’un galop de chevaux sauvages ma vie en lambeaux. Mon histoire prend chair autour d’un squelette de mots qui grincent. Les phrases sont parvenues à prendre la place de mon angoisse jusqu’à la prochaine gare.
Les poèmes sont les points d’ancrage d’une escalade dont tu ne mesures plus vraiment les aboutissants extrêmes. Ils sont là pour exiger de toi que tu te dépasses. Au fond de toi, quelque chose te permet d’apercevoir l’immense bloc, ses parois raides et infranchissables qu’est ta vie. Elle n’est pas vraiment prête à te faire des cadeaux. Qu’est-ce qu’il se trame? On dirait parfois qu’une étoile te parle.
Les poèmes sont là pour te rattraper en cas de chute mais il viendra ce jour où eux non plus ne te permettront plus de tenir le coup.
Les poèmes à chaque angle de rue, à chaque creux de vague, à chaque plongée dans le noir. Les poèmes dont on dit qu’ils ne servent à rien si ce n’est à te ravir à la réalité. Les poèmes comme les brindilles qui attisent l’incendie meurtrier, illuminent brièvement ta conscience sans jamais te fournir la réponse qui servirait de baume apaisant à tes lectures hallucinées du monde.
Les poèmes te réveillent toutes les nuits en te parlant comme le font les rêves. Rien ne te paraît plus réel alors que tu te réveilles, écriture insoumise dans l’oreille et gribouillage illisible sur les premières pages de tes souvenirs. Les mots tournent en rond. Combien de fois, ne t’es-tu senti plus bourru qu’un âne. Ta voix ressemble à celle d’une pierre sur la route, d’un galet au fond d’un puits.
Les poèmes te laissent entendre que tu n’es qu’un lieu de passage. La poussière des voyages t’enveloppe de leurs nuages mais tu te tiens debout. D’une main tremblante, tu tentes de tremper la pointe de ton pinceau dans l’encre noire, de marquer les pages comme du bétail. Ton humeur est si souvent sauvage et froide comme fusain, suie, sueur froide de l’incendie. Tu es cette larme extrême d’une mort. D’une absence qui se condense en ces poèmes hirsutes. Tu es l’étrange fantôme qu’ils promènent d’un vers à un autre.
Les poèmes servent de port à ceux que tu aimes. En partance, des parties de toi-même tendent leurs voiles. Bateaux de papier accrochés à l’horizon, les poèmes te rendent la vie un petit peu plus facile à digérer. Se pourrait-il que quelqu’un malgré tout les aime ?
Le torrent est à la forêt ce que les oiseaux sont au ciel et ce torrent comme une larme s’écoule au fond du ravin. Il longe la route et je me doute bien que lui et moi n’avons pas la même précipitation à avaler de l’espace. Car j’aimerais pouvoir être arrêtée par des colliers de rochers tombés de la montagne. J’aimerais jouir en toute saison de cette humeur joyeuse et volcanique. Poursuivre le rêve fluet comme s’il était l’une de ces tentacules qui voyagent dans la chevelure du soleil, le fil d’une histoire qui retrouve la justification de son existence.
La route serpente tel le geste d’un peintre au travers de son tableau mais c’est le torrent qui impose son empreinte vigoureuse aux paysages. Je me demande si ma solitude permanente n’imprime pas de la même manière sauvage des détours à ma vie. Mes pleurs trouveraient alors au bout de mes labyrinthes une raison en même temps qu’une source. La source à laquelle j’abandonne mes échecs, mes regrets. Ne pourrais-je donc poursuivre un voyage sans être conditionnée par sa fin ? Qu’importe puisque toute liberté est tellement provisoire que je passe à côté d’elle sans même la reconnaître.