Trêve

b-vde: Corsica, January 2014

Dans le parc

les statues

maintiennent le silence

et au centre

encerclée de plantes

une fontaine pleure

 

Les mousses et les fougères

s’emploient à dénouer

les nœuds dans la chevelure de l’eau

pour en extraire les premières

des gouttes de la fraîcheur

 

Assis sur un banc

je bois toutes les paroles

fauves d’un livre

tous les temps de pause

d’un fulgurant poème

mais quelque chose en moi

ne finit pas

de se défaire.

 

Lys

HANA「華」 Flower

Les lys dansent autour des pieds nus de la rivière et la suivent dans les détours sinueux du dédale qu’elle dessine aux travers des prés verts. La rivière a dénoué sa chevelure noire, les boucles enlaçaient son visage. Maintenant elles coulent vers le fond ou se mélangent au lent courant de l’eau. L’ombre de mon rêve semble poursuivre les mêmes ondes.

J’ai posé ma tête sur ton épaule en même temps que la graine d’un baiser. Tes mains aussitôt m’ont rassurée et caressée longuement jusqu’à ce qu’elles atteignent le bas de mon dos à l’embouchure de nos jambes enlacées.

En sombrant peu à peu dans le silence soyeux du rêve, sorti d’un cocon de soie, je suis devenue le papillon qui me permet de comprendre que toi et moi sommes les deux bourgeons d’une seule branche. Les feuilles comme des pointes de lances regardent le ciel, dans le miroir trouble et muet de la rivière, quelques nuages nagent à la manière des méduses ou de ces graines qu’une montgolfière blanche et légère transporte au large du hasard si doucement.

J’attends que la rivière dans son vol redessine notre lit afin qu’il devienne le poème. Un poème dont la source est une ruche de mots fabriquant à base de la lumière le sens pour nos phrases.

Nous traverserons des territoires balafrés de barbelés. L’élan de l’eau, l’ombre du bras qui écrit, traîne d’une reine guerrière, nous sommes toi et moi sous la forme lisse d’un poème la principale force pour lutter contre l’oubli.

à Jyk

Drageons

© Bertrand Vanden Elsacker Disoriented diary

Les flocons de moi-même s’éparpillent

comme des graines portées par de fines embarcations en fils de soie

comme ces étoiles que guident les toiles d’une araignée de poussières

à des années-lumière de l’endroit où on la voit

un cheveu effleure ta joue et tu crois qu’il s’agit d’une larme

·

des fragments de moi prennent d’inutiles racines parmi les cailloux

leurs chemins ne pourront que s’arrêter

au milieu d’une solitude aussi aride que l’unique rocher

qui tourmente le bras de la rivière descendue de l’Éther jusqu’à la mer

·

un épanchement progresse à la manière secrète et singulière

du bourgeon qui sait n’avoir d’ailes

et se rêve pourtant projeté au delà des frontières du royaume

qui l’étreint avec la force du feu

·

une miette un éclat emprunte une voix

à ton souffle

à ta plainte éteinte au fond de toi

s’éreinte sans réussir

à la faire dévier

de la vie et de ses trop imposants piliers

·

la seule étincelle de mon étamine tamise la lumière

à la recherche de ce brin de toi-même qui serait encore libre

de vivre

à la folie

toutes les paroles échappées de toi grâce à ces poèmes

dont tu dis qu’ils ne valent pas la peine que quelqu’un les lise ou les aime

Décimé

(@ Gregory Hunt)

Quelqu’un est entré dans mon rêve et s’en est pris à ses cloisons de verre

à ses fenêtres ouvertes et aux escaliers

il a fermé toutes les portes

en rue soudain ma vie

est devenue une feuille

un papier froissé

les bruits  les débris s’envolaient

comme des essaims d’oiseaux migrateurs

 

Par vague

Graham Muir, Artist, Carter Wave 2 #ArtonTap
Graham Muir, Artist, Carter Wave 2 #ArtonTap

Sur la mer les nuages bâtissent des chaines

de montagnes aux sommets enneigés

le soleil tombe dans le nid des vallées

et creuse des lacs aux lueurs bleutées

étendues fugaces où les ombres marchent

en frissonnant comme les vagues

 

Sur le ciel comme sur le pelage d’un léopard

des taches évoquent les paysages où les

buissons cachent l’épine et le fruit solitaire de la nuit

sombre jusqu’aux profondeurs noires d’un puits

 

Sur la paume de tes mains tendues

est né tendrement un croissant de sable blanc

dont le nombril argenté est le centre grandissant

d’une galaxie d’éclats violacés et dorés

 

 

 

 

 

 

Lait

Day & Night – water study by Owen Silverwood

Dans le cadre de la fenêtre, comme au centre d’une arène,

les nuages s’avancent et se préparent à mettre en lambeaux

un infime morceau du ciel.

Il s’étire comme un chat,

ouvre sa gueule,

montre la langue et crache des bouffées de lumière

mais la pluie efface jusqu’aux traces

des griffes sur l’écorce des arbres.

·

La guerre est loin d’être finie.

Toute une armée est en marche sous ces cuirasses grises.

Des continents imaginaires répondent à la tectonique des plaques.

En rêve,

j’essaye de dessiner des cartes.

Quelle caravelle galoperait sur les vagues paysages lactés dont les colères sont imminentes ?

En silence,

l’espace mange le temps, gobe les visages et les noms

que je donne aux secondes.

Mes pensées se vaporisent.

Il ne manquerait plus que je me mette à pleurer.

Oublier n’est finalement pas si facile.

·

Quand vient le soir et que le soleil se décide enfin à parler,

dans cette partie réservée du ciel

qui est devenue une toile,

un palais de glace accueille la danse orange des nuages,

l’écume rose des vagues.

Le désordre exilé ronge les contours des îles nuageuses

avec férocité. La nuit naît.

·

La lune me donne un peu d’espoir en me laissant boire une larme de son lait .

La prochaine gare

Cliff Briggie

Sur le quai, je suis l’un des personnages du théâtre d’ombres de ma propre vie. Je tente comme un pêcheur à l’esturgeon d’attraper mes émotions. Quelle pagaille ! Les trains présentent leurs wagons comme des phrases. Ce qui forme le texte en les nouant les unes aux autres c’est le voyage.

Chaque gare est un paragraphe. Une étape dans l’histoire me dis-je comme pour me réconforter et m’inciter à continuer au lieu de songer à bondir comme un tigre sur les rails alors qu’un train passerait sans s’arrêter nulle part.

Les vêtements que je porte comme des pages, cachent à peine mon squelette de formes qui aimeraient devenir des lettres. Je suis si loin de me désaltérer à la fraîcheur d’un sens, à la source d’un nom. En moi des éclats de verre, des débris de lumière d’une extrême fragilité. Je sais ne posséder aucun poing qui pourrait mordre, appuyer une certitude ou défendre une certaine forme du silence. Je m’engage pourtant à suivre une onde comme si j’avais à la piloter, comme si je pouvais décider à l’avance d’une destination.

Dans le train, l’été sévit. Les secondes suent, les passagers soupirent. Bientôt les notes de la musique qui se joue en moi comme s’il pleuvinait, ne suffisent plus à me rafraîchir. J’ai de plus en plus fort l’envie de vomir ma peur, mon malaise face à l’obligation d’être. Des plumes, des flammes noires et or crépitent lorsque je ferme les yeux afin d’espérer respirer. Le train vient juste de s’arrêter à l’orée d’un bosquet, dans un des champs de soleils qui a noyé Van Gogh et puis après lui tellement d’âmes tourmentées. L’histoire et le voyage qui est censé la guider s’engouffrent dans les tourbillons de couleur jaune paille et puis tentent d’échapper dans un coup de pinceau évoquant un peu de fraîcheur bleue. Le ciel comme le bruit d’une aile. J’apprends à comprendre pourquoi un champ de tournesols est capable de tuer quelqu’un. Comment chaque geste que l’on tente provoque la diffusion d’un impitoyable venin.

Finalement, guidé par un ange démoniaque le train s’ébranle, le voyage reprend dans un éclatement partiel des couleurs, coup de sang écarlate sous le jet d’un fouet noir. Mon cœur se met à brasser avec la vigueur d’un galop de chevaux sauvages ma vie en lambeaux. Mon histoire prend chair autour d’un squelette de mots qui grincent. Les phrases sont parvenues à prendre la place de mon angoisse jusqu’à la prochaine gare.

Vortex

16 Clouds Series – Above Man (16 photos) kwesiabbensetts@gmail.com

 

Dans le ciel les nuages nouent de tumultueuses alliances

Dans le ciel un bouillonnement originel

le tourbillon dont par ta naissance tu es sorti est

un puits où tu ne trouveras aucune réponse aux questions que pose la vie à ta conscience

l’œil du cyclone

chœur du chaos

te sonde comme s’il était ton âme éclairée

il mesure l’ampleur de tes actes      l’exactitude de tes pensées             invente une logique

il est une colère

un élément naturel incontrôlable

une ruade du temps

Dans les moiteurs nuageuses s’offre à tes fantasmes

le sexe fougueux d’une tempête

une entrave

un interdit

les portes de l’enfer ou celles du paradis

Tu défies tes propres démons et transperce d’un nom ton dragon

mais

cela suffira-t-il à donner à l’existence une consistance

 

 

 

Nocturne

Nocturne, huile de Max Ernst (1891-1976, Germany)

Dans les jardins la nuit

seuls les bruits sont des plantes

les branches se répandent

comme les chevelures urticantes

des méduses dans le ventre des vagues

Dans les jardins le vent nuit

au silence il avance en froissant

les ailes des fougères

les sépales s’envolent

les iris jaunes et or miaulent

sur la voûte naissent des cailloux blancs au goutte à goutte

ils attendent

qu’un oiseau les picore et les goûte

Dans les jardins la nuit épouse les chants de la mer

mais repousse l’idée d’enfanter

éternellement les vagues

l’épine en grimpant jusqu’à la rose

retient la rosée nocturne en lui attrapant les pieds.