Par vague

Graham Muir, Artist, Carter Wave 2 #ArtonTap
Graham Muir, Artist, Carter Wave 2 #ArtonTap

Sur la mer les nuages bâtissent des chaines

de montagnes aux sommets enneigés

le soleil tombe dans le nid des vallées

et creuse des lacs aux lueurs bleutées

étendues fugaces où les ombres marchent

en frissonnant comme les vagues

 

Sur le ciel comme sur le pelage d’un léopard

des taches évoquent les paysages où les

buissons cachent l’épine et le fruit solitaire de la nuit

sombre jusqu’aux profondeurs noires d’un puits

 

Sur la paume de tes mains tendues

est né tendrement un croissant de sable blanc

dont le nombril argenté est le centre grandissant

d’une galaxie d’éclats violacés et dorés

 

 

 

 

 

 

Lait

Day & Night – water study by Owen Silverwood

Dans le cadre de la fenêtre, comme au centre d’une arène,

les nuages s’avancent et se préparent à mettre en lambeaux

un infime morceau du ciel.

Il s’étire comme un chat,

ouvre sa gueule,

montre la langue et crache des bouffées de lumière

mais la pluie efface jusqu’aux traces

des griffes sur l’écorce des arbres.

·

La guerre est loin d’être finie.

Toute une armée est en marche sous ces cuirasses grises.

Des continents imaginaires répondent à la tectonique des plaques.

En rêve,

j’essaye de dessiner des cartes.

Quelle caravelle galoperait sur les vagues paysages lactés dont les colères sont imminentes ?

En silence,

l’espace mange le temps, gobe les visages et les noms

que je donne aux secondes.

Mes pensées se vaporisent.

Il ne manquerait plus que je me mette à pleurer.

Oublier n’est finalement pas si facile.

·

Quand vient le soir et que le soleil se décide enfin à parler,

dans cette partie réservée du ciel

qui est devenue une toile,

un palais de glace accueille la danse orange des nuages,

l’écume rose des vagues.

Le désordre exilé ronge les contours des îles nuageuses

avec férocité. La nuit naît.

·

La lune me donne un peu d’espoir en me laissant boire une larme de son lait .

La prochaine gare

Cliff Briggie

Sur le quai, je suis l’un des personnages du théâtre d’ombres de ma propre vie. Je tente comme un pêcheur à l’esturgeon d’attraper mes émotions. Quelle pagaille ! Les trains présentent leurs wagons comme des phrases. Ce qui forme le texte en les nouant les unes aux autres c’est le voyage.

Chaque gare est un paragraphe. Une étape dans l’histoire me dis-je comme pour me réconforter et m’inciter à continuer au lieu de songer à bondir comme un tigre sur les rails alors qu’un train passerait sans s’arrêter nulle part.

Les vêtements que je porte comme des pages, cachent à peine mon squelette de formes qui aimeraient devenir des lettres. Je suis si loin de me désaltérer à la fraîcheur d’un sens, à la source d’un nom. En moi des éclats de verre, des débris de lumière d’une extrême fragilité. Je sais ne posséder aucun poing qui pourrait mordre, appuyer une certitude ou défendre une certaine forme du silence. Je m’engage pourtant à suivre une onde comme si j’avais à la piloter, comme si je pouvais décider à l’avance d’une destination.

Dans le train, l’été sévit. Les secondes suent, les passagers soupirent. Bientôt les notes de la musique qui se joue en moi comme s’il pleuvinait, ne suffisent plus à me rafraîchir. J’ai de plus en plus fort l’envie de vomir ma peur, mon malaise face à l’obligation d’être. Des plumes, des flammes noires et or crépitent lorsque je ferme les yeux afin d’espérer respirer. Le train vient juste de s’arrêter à l’orée d’un bosquet, dans un des champs de soleils qui a noyé Van Gogh et puis après lui tellement d’âmes tourmentées. L’histoire et le voyage qui est censé la guider s’engouffrent dans les tourbillons de couleur jaune paille et puis tentent d’échapper dans un coup de pinceau évoquant un peu de fraîcheur bleue. Le ciel comme le bruit d’une aile. J’apprends à comprendre pourquoi un champ de tournesols est capable de tuer quelqu’un. Comment chaque geste que l’on tente provoque la diffusion d’un impitoyable venin.

Finalement, guidé par un ange démoniaque le train s’ébranle, le voyage reprend dans un éclatement partiel des couleurs, coup de sang écarlate sous le jet d’un fouet noir. Mon cœur se met à brasser avec la vigueur d’un galop de chevaux sauvages ma vie en lambeaux. Mon histoire prend chair autour d’un squelette de mots qui grincent. Les phrases sont parvenues à prendre la place de mon angoisse jusqu’à la prochaine gare.

Vortex

16 Clouds Series – Above Man (16 photos) kwesiabbensetts@gmail.com

 

Dans le ciel les nuages nouent de tumultueuses alliances

Dans le ciel un bouillonnement originel

le tourbillon dont par ta naissance tu es sorti est

un puits où tu ne trouveras aucune réponse aux questions que pose la vie à ta conscience

l’œil du cyclone

chœur du chaos

te sonde comme s’il était ton âme éclairée

il mesure l’ampleur de tes actes      l’exactitude de tes pensées             invente une logique

il est une colère

un élément naturel incontrôlable

une ruade du temps

Dans les moiteurs nuageuses s’offre à tes fantasmes

le sexe fougueux d’une tempête

une entrave

un interdit

les portes de l’enfer ou celles du paradis

Tu défies tes propres démons et transperce d’un nom ton dragon

mais

cela suffira-t-il à donner à l’existence une consistance

 

 

 

Nocturne

Nocturne, huile de Max Ernst (1891-1976, Germany)

Dans les jardins la nuit

seuls les bruits sont des plantes

les branches se répandent

comme les chevelures urticantes

des méduses dans le ventre des vagues

Dans les jardins le vent nuit

au silence il avance en froissant

les ailes des fougères

les sépales s’envolent

les iris jaunes et or miaulent

sur la voûte naissent des cailloux blancs au goutte à goutte

ils attendent

qu’un oiseau les picore et les goûte

Dans les jardins la nuit épouse les chants de la mer

mais repousse l’idée d’enfanter

éternellement les vagues

l’épine en grimpant jusqu’à la rose

retient la rosée nocturne en lui attrapant les pieds.

Instables sensations

Béatrice Coron

Les poèmes sont les points d’ancrage d’une escalade dont tu ne mesures plus vraiment les aboutissants extrêmes. Ils sont là pour exiger de toi que tu te dépasses. Au fond de toi, quelque chose te permet d’apercevoir l’immense bloc, ses parois raides et infranchissables qu’est ta vie. Elle n’est pas vraiment prête à te faire des cadeaux. Qu’est-ce qu’il se trame? On dirait parfois qu’une étoile te parle.

Les poèmes sont là pour te rattraper en cas de chute mais il viendra ce jour où eux non plus ne te permettront plus de tenir le coup.

Les poèmes à chaque angle de rue, à chaque creux de vague, à chaque plongée dans le noir. Les poèmes dont on dit qu’ils ne servent à rien si ce n’est à te ravir à la réalité. Les poèmes comme les brindilles qui attisent l’incendie meurtrier, illuminent brièvement ta conscience sans jamais te fournir la réponse qui servirait de baume apaisant à tes lectures hallucinées du monde.

Les poèmes te réveillent toutes les nuits en te parlant comme le font les rêves. Rien ne te paraît plus réel alors que tu te réveilles, écriture insoumise dans l’oreille et gribouillage illisible sur les premières pages de tes souvenirs. Les mots tournent en rond. Combien de fois, ne t’es-tu senti plus bourru qu’un âne. Ta voix ressemble à celle d’une pierre sur la route, d’un galet au fond d’un puits.

Les poèmes te laissent entendre que tu n’es qu’un lieu de passage. La poussière des voyages t’enveloppe de leurs nuages mais tu te tiens debout. D’une main tremblante, tu tentes de tremper la pointe de ton pinceau dans l’encre noire, de marquer les pages comme du bétail. Ton humeur est si souvent sauvage et froide comme fusain, suie, sueur froide de l’incendie. Tu es cette larme extrême d’une mort. D’une absence qui se condense en ces poèmes hirsutes. Tu es l’étrange fantôme qu’ils promènent d’un vers à un autre.

Les poèmes servent de port à ceux que tu aimes. En partance, des parties de toi-même tendent leurs voiles. Bateaux de papier accrochés à l’horizon, les poèmes te rendent la vie un petit peu plus facile à digérer. Se pourrait-il que quelqu’un malgré tout les aime ?

Décomposition

b-vde: Decomposition Corsica, February 2014

À la forêt la pluie laisse parfois

un manteau d’écailles

entre les branches et les racines

ruisselle le vitrail d’une cathédrale

presque dénudée

les mois de novembre tremblent dans les flaques

et dans la boue

les vers poursuivent leurs maudites routes

au fond de toi sur un nid de feuilles humides

le souvenir en éclats d’une petite grenouille

palpite

né pour ton seul regard

il a ouvert cette faille interrompant

ton jeu avec la vie

elle voudrait faire de toi

le chercheur solitaire

de pépites

de lumières

Ta merveilleuse planète

Max Ernst
Max Ernst

Tu regardes la mer s’azurer accoudé à quelques souvenirs

je te regarde ma main sur ton épaule ma tête posée sur l’autre

et je me dis que tu es soleil et que j’aimerais être paysage au couchant

mais je suis fantôme et mes baisers n’ont aucune substance

pas la force qui pourrait réchauffer ton cœur quand il se glace

face à la mort qui te montre le poignard qu’elle a planté dans tous ceux que tu aimes

tu sifflotes car l’or apposé à cette fin de journée comme à la tranche d’un livre de magie

remplit le gosier de l’oiseau rossignol

sa petite pupille brille dans les larmes que ton âme produit afin de toujours

faire reluire la réalité

de cette indéfinissable beauté qui t’alimente en secret

ta voix s’envole vers le col des montagnes dont tu sens grandir

dans ton dos les impitoyables ombres noires

tu frissonnes et lorsque tu t’apprêtes à rejoindre ceux qui haussent les épaules

en te rappelant l’amer goût du néant

je te retiens en murmurant à ton oreille

il est encore tant

à rêver

 

Ravins

Disoriented DIARY © Bertrand Vanden Elsacker

Le torrent est à la forêt ce que les oiseaux sont au ciel et ce torrent comme une larme s’écoule au fond du ravin. Il longe la route et je me doute bien que lui et moi n’avons pas la même précipitation à avaler de l’espace. Car j’aimerais pouvoir être arrêtée par des colliers de rochers tombés de la montagne. J’aimerais jouir en toute saison de cette humeur joyeuse et volcanique. Poursuivre le rêve fluet comme s’il était l’une de ces tentacules qui voyagent dans la chevelure du soleil, le fil d’une histoire qui retrouve la justification de son existence.

La route serpente tel le geste d’un peintre au travers de son tableau mais c’est le torrent qui impose son empreinte vigoureuse aux paysages. Je me demande si ma solitude permanente n’imprime pas de la même manière sauvage des détours à ma vie. Mes pleurs trouveraient alors au bout de mes labyrinthes une raison en même temps qu’une source. La source à laquelle j’abandonne mes échecs, mes regrets. Ne pourrais-je donc poursuivre un voyage sans être conditionnée par sa fin ? Qu’importe puisque toute liberté est tellement provisoire que je passe à côté d’elle sans même la reconnaître.