La pluie offre à ton jardin
Ses grains de beauté
Tu ne veux plus écrire qu’avec des ombres sans jamais plus chercher la lumière ailleurs qu’au fond de toi. Tu t’étonnes de ne trouver rien d’autre que des cendres alors qu’il te faudrait un torrent. Entre toi et l’univers, tu n’as pas encore trouvé de correspondance.
Dans la forêt, la chanson du châtaigner agite ton cœur. Et ce souffle qui se module sous différents tons aurait-il trouvé ta voix ? Sombre et pourtant pareille aux envolées des merles bleus. Quel est donc ce mirage qui se sert de toi pour faire passer ce message que tu ne comprends pas mais qui s’adresse à toi sans se servir de ta langue ?
Une abondance inaccessible partage les troncs, les branches, les feuilles. La forêt est un ventre fécond de songes, elle nourrit l’espace en le peuplant de taches vertes et argentées, blanches et parfumées. Le futur est un fruit enfoui dans une bogue épineuse qu’il ne sera pas facile d’ouvrir à mains nues. Mais qu’importe la chanson de l’arbre ne s’écoute qu’au présent, fendillant les épidermes. Printemps, été, automne, hiver ne sont des saisons que pour l’homme. Le châtaigner dispose d’une autre sorte d’éternité. La constance.
Voilà, que le sang à la pointe de ton pinceau ressemble à l’écorce brune, aux plis du vêtement qui habille les branches, à la terre creusée de galeries par les racines que propulse l’envie indéterminée de poursuivre. Voilà que la couleur est la mie de ton pain.
Tu cherchais les mots qui formuleraient en deux ou trois traits toute une forêt de châtaigniers, le tango des années, l’inconstance acharnée des humains, la paix.
Tu ne veux plus écrire en te servant des ombres qui te menacent avec le couteau de l’abîme sur la gorge, tu ne veux plus dépeindre ce qui te pourrit la vie même si tu as compris que l’écriture s’est ancrée en toi sans avoir su se rendre utile à quoi que ce soit.

Comme pour se laver l’âme, la mer.
Je la regarde me défaire et me refaire vague après vague. Aucune larme n’échappe à la lame bleue.
L’écume recouvre chaque galet, chaque aspérité jusqu’à les polir, me divertir, me faire disparaître, m’oublier. Les morsures acides des embruns finiront de dissoudre tous mes masques.
Dans la crème onctueuse des nuages noyés par les flots, la mer berce dans les bras des rochers les turquoises.
Rien ne me semble désormais plus clair que les mouvements des planètes et de l’univers qu’en écho nous transmettent les coquillages vides abandonnés sur les plages quand on les porte à l’oreille pour écouter leurs secrètes musiques.

La feuille blanche de ton esprit, aussi légère qu’une spore, insaisissable te suit dans chacun de tes mouvements. Point de départ, envol, développement, issue, en combien de temps conçois-tu la symphonie qui ne me parle que de toi de détail en détail.

La feuille sur sa tranche la plus fine, ondule et module ton parcourt sans que tu puisses avec précision dire de quoi et à qui elle parle. Mais tous nous savons qu’elle évoque ta présence silencieuse et attentive, discrète et mystérieuse. Ton évaporation se décline en quelques notes colorées, en visions floues. Elle devrait se terminer par les certitudes dont ton existence s’acharne à questionner les ambivalences.

Comme un sépale révèle la fleur, la feuille propose une idée de toi. Elle accentue le détail, elle signale que tu n’es pas aussi absent qu’on le croit. À chaque instant, tu mesures sur le fil la beauté furtive des choses et des êtres vivants sans jamais la dégrader en humiliant.

La feuille blanche se baigne dans un semi-rêve. Un rien suffirait à rétablir un lien avec la réalité. Construction géométrique parfaite, abstraction de l’absurde lourdeur, la lumière sur le faîte excelle à suspendre le temps. Subtilement, tu serpentes parmi les matières, les couleurs. Tous les airs de printemps que tu as dans la tête s’inscrivent comme un rêve dans la mémoire de la personne qui se réveille un instant.
C’est un arbre dont les feuilles sont des turquoises et ses fruits de toutes petites perles de pluie.
Le tronc se tord comme une phrase et les branches sont semblables à ces idées qui impliquent plus de questions que de réponses.
C’est un arbre dont les racines forment l’histoire qui relate un nombre fini de vies
et celle d’un
silence immobile
de croissances d’inflorescences
l’arbre alimente les rêves et son existence appaise la mienne
car comme un coffret il retient
l’effervescence
du jardin où les pierres sont des poèmes
La ville est la pièce
d’un puzzle qui flotte en moi
flots de sensations
d’apparitions étranges
mélanges de bruits et de silences
pages de solitudes
marécages de passants et de visages
la ville comme la voile d’un bateau
la ville en lambeaux
je ne la pense pas je la rêve
et il est tellement de continents de choses
qui au delà de moi
s’évaporent et se décomposent
sans que je n’ai vraiment l’envie
d’avoir sur eux une emprise
au fond de moi il y aurait un mur
un corbeau une pie ou
quelque volatile aux ailes noires et grises
qui de son bec
éplucherait les secondes
tubercules pulvérulents du temps

Aux sentiments s’apposent comme pour mieux les extirper de leurs silences, des couleurs. Aux bruits de la ville, mon histoire sans parole à peine soupçonnée se heurte. À la sensation de chaleur se joint celle de l’appartenance à un vide sans réponse, le flou, le trouble s’associent à la netteté et à la transparence pour me désarçonner. À la marche, la pause. À l’éternité, l’instant furtif. À la matière de l’objet s’oppose l’immatérialité d’un souhait, l’infime aspérité remplace la surface dans son entièreté.

À la ligne d’horizon se superpose la ligne d’écriture. Le trait de la pensée : une ombre. Entre les frontières du cadre se décide un paysage mental que la réalité vient parfois troubler par une nuance froide avant d’en dresser la carte ou d’en faire un tableau où les couleurs se mangent entre elles. Un cloître est imposé à la brume, une muraille barricade l’existence. Le rêve touche du bout de ses doigts l’infini pendant que la réalité le ronge.

Un pan de mur, une allée, un trottoir ne représentent qu’une parcelle de l’histoire secrète et informulable qui siège en moi. Une onde, une ride en simule les frontières improbables. Ce qui se dresse et forme un obstacle s’oppose à ce qui s’échappe et fuit de tout côtés, ce qui est observé se découvre. Au sommeil se superposent tous les sommets de montagnes jamais abordés et dont on ne connaît que depuis la vallée l’ombre projetée.
À l’aube se juxtapose l’hésitation temporaire du crépuscule, la certitude de l’hiver. Aux matières s’ajoutent les saveurs, aux saveurs les souvenirs. Ainsi s’établit un échafaudage qui à l’instar du cerf-volant s’empare du vent pour établir des constructions aléatoires. Ce qui est apparu soudainement existe depuis une petite éternité et colonise l’espace minuscule d’une vie comme s’il s’agissait d’une nausée nébuleuse.
À toutes vos menaces, vos mensonges, vos allégations s’opposent mes allégories fantasques et mes désobéissances. À l’ordre, le cri, à la morsure, l’eau pure.
En plein soleil à la lisière d’une rivière
sous une confusion de brindilles en train de pourrir
des œufs lisses d’une blancheur presque parfaite
se font escalader par des fourmis
dont les minuscules morsures ressemblent
à celle du feu
mais toi passant non loin de là sur le sentier
si tu marques un temps de pause à ta promenade
et regardes en direction du nid
deux yeux dont l’or est fendu de noir
te regardent comme s’ils ne reflétaient
aucune âme
un grondement comme ceux qui surgissent
du fond d’un volcan
atteint ce cœur qui dans ton ventre soudain
bouillonne
tu crois faire face à l’une des images les plus terrifiantes
de ce que tu es au fond de toi-même
l’impitoyable monstre qui se rit de tous les enfers
qu’il inflige aux autres
mais non ces griffes puissantes,
cette gueule qui crache le feu
cet animal
apportera à la rivière avec la délicatesse
d’un pianiste portant les notes au bout des doigts
un à un
tous les scintillants et petits
alligators
<!–
_
•
Cet oiseau dont plus personne ne connaît le nom ouvre les ailes
et cette sphère gonflée de bleu semble le porter et modeler
son vol
matière impalpable de l’être
parcelle intime arrachée au manteau de laine
qui recouvre tout rêve toute illusion afin de leur tenir chaud.
Cet oiseau dont les ailes se saisissent à leur tour de la membrane
de l’impénétrable sensation de ne pouvoir s’emparer de cette phrase
qui traduirait l’essentiel de la pensée
se refuse à renoncer comme si rien jamais n’était venu lui
murmurer que la mort le surveillait de près.
Cet oiseau dont le nid recouvre les sommets rugueux et écorchés
de plumes et de brindilles nourrit ses petits
des plus beaux morceaux du ciel
du chant des étoiles
de la musique que fait l’univers en ne cessant de naître
comme s’il leur fallait reconnaître que eux aussi seront
confrontés à cette vérité peut-être un peu cruelle
qu’il est impossible d’écrire
de la poésie.