Réminiscence

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Entre les circonvolutions des branches follement habillées d’une lumière étincelante, un lac aux eaux troublées. Dans ses abîmes sombres, des silhouettes, des fantômes dansent. J’aperçois papa, petit garçon en costume de marin, la main posée sur sa jambe malade. Je vois ma grand-mère jeune femme élégante au côté de sa cousine toute aussi charmante. Elles ne portent pas encore sur les lèvres le baiser glacé de la mort.

À la surface du lac, surgissent les cortèges d’un carnaval bien étrange, la lumière fait tache en servant de confetti, un squelette tente de gravir la pente, chemin raide comme le manche du fouet qui punit l’esclave qui ose lever la tête. Faucille du cultivateur, marteau piqueur et pelle du mineur, arme blanche et mitraillette du violeur, une ombre noire et visqueuse menace d’avaler tous les îlots de clarté argentée.

Dans les bras de la forêt, le lac miroite le mouvement lent et sobre de la vie, ses étapes, ses fuites, ses impasses, ses passagers dont il ne reste plus que l’idée qu’ils aient un jour existé. Le lac berceau du spectacle lucide orchestré par la mémoire. Le lac réceptacle caché de ces effroyables secrets qu’on ne parvient plus à dompter. Il semblerait qu’aux arbres à la place des fruits se pendent des larmes comme les grappes brillantes de la pluie.

Bocage

La partie la plus importante de ma vie, je la consacre à la rêverie, errance par delà le voyage aussi infime qu’il soit. Nourriture brute, je n’en cherche que la source, que l’endroit d’où ce qui n’est pas encore devenu agglutinement de phrases part en gerbes enivrantes.

The edge of the forest, Brussels, june 2014, Bertrand Vanden Elsacker
The edge of the forest, Brussels, june 2014, Bertrand Vanden Elsacker

Le rêve me revient avec constance comme s’il était la respiration même de l’univers, son océan, sa mer. L’animal sauvage, le fauve ne trouve en moi qu’une cage. Prisonnier, il devient sourd, ne se nourrit que de révoltes. Seul le silence l’apprivoise un instant et puis tout le reste le détériore.

Libéré, il laisse derrière lui une ombre qui s’inscrit telle une coulée d’encre noire sur un papier humide, un débordement de sève végétale sur un tronc à jamais entaillé, une blessure permanente, une luxuriance.

The edge of the forest, Brussels, june 2014, Bertrand Vanden Elsacker
The edge of the forest, Brussels, june 2014, Bertrand Vanden Elsacker

L’écriture, forêt, de feuilles en feuilles le ronge. La lumière l’érode, le ciel et l’illusion d’en écrire le plan, de terminer les voyages se transforment en acide. Mon questionnement agit comme un agile charognard.

The edge of the forest, Brussels, june 2014, Bertrand Vanden Elsacker
The edge of the forest, Brussels, june 2014, Bertrand Vanden Elsacker

Ah ! La seconde où je croise, cette comète hallucinée !L’insouciante vague d’éclats disparates qui n’ont encore trouvé le sens barbare que je leur donne comme un coup de poing dans le ventre ! Cela définitivement n’appartient pas à la conscience, ne se plie pas à ma volonté. La partie la plus importante de ma vie navigue sans voile, sans carte, sans espoir.

Concessions

Luster Vessel 1506 by Paul J. Katrich.

Mousseline bleue aux pieds des rochers

Alliée du soleil

La mer effleure

Les nuages

Les jaunes

Les oranges naissent dans la gorge des iris

Des paumes de l’astre s’échappent

Des roses

Des verts et

Les fleuves mauves du vent

Un souffle voyageur de l’aléatoire

Peuple de son cœur souple

Les creux et les crêtes des vagues

La nuit

L’effluve de l’avenir

Un serpent glisse comme ceux

Que les enfants accrochent aux cerfs-volants.

Aux pieds du cosmos

Brussels, May 2014, bvde
Brussels, May 2014, bvde

Superpositions d’ombres de feuillages

Faibles résistances

Brussels, May 2014, bvde
Brussels, May 2014, bvde

Aux griffes du soleil

Aux petits coups de lance de la pluie

Brussels, May 2014, bvde
Brussels, May 2014, bvde

Corolles à peine colorées effleurent

 

Brussels, May 2014, bvde
Brussels, May 2014, bvde

L’impalpable signification de l’existence

Les forces qui ne produisent pas de marchandises

 

Brussels, May 2014, bvde
Brussels, May 2014, bvde

L’objet qui ne sert pas un but

La vie qui ne se chosifie pas

 

Brussels, May 2014, bvde
Brussels, May 2014, bvde

À la source du monde

Aux pieds du cosmos

Brussels, May 2014, bvde
Brussels, May 2014, bvde

 

Est-ce finalement la poésie que l’on trouve ?

Extinctions

Archaeologists believe this particular artifact may be more than 8,000 years old. Ancient figurines like these are found all over the world, suggesting they played a religious, magical or totemistic role in pre-state societies.

Ma main est dans la tienne et seulement ça a de l’importance pour moi. Soudain, la devanture d’un magasin t’arrête, y sont exposées de précieuses quenas, des flûtes de pan. Nous entrons dans le magasin qui n’est autre que celui où j’achetais mes précieux et premiers carnets d’écriture dont aujourd’hui il ne reste plus qu’un.

À la place des papiers, des cahiers, des stylos: des instruments de musique et derrière le comptoir, trois indiens aux traits nobles remplacent la charmante madame de Renoncourt. Ils engagent avec toi une conversation qui vous fait rire tous les quatre, pendant que moi j’ose enfin prendre un instrument dans les mains. La flûte quena est en train de disparaître, il n’en reste plus que la moitié, la partie qui était exposée. Je me demande alors si les indiens ne sont pas les dieux disparus d’une civilisation éteinte.

Comprenant mon désarroi, tu me rassures : « toutes les existences ont une partie secrète, qu’on ne voit pas, il en est ainsi aussi de la lune et de toi et de moi. » Portant l’instrument à la bouche, tu en fais sortir un chant qui n’est ni sombre, ni mélancolique mais profondément lucide, directe, pure et si juste qu’il fait couler une larme sur les visages si bien sculptés des indiens. Mais ta voix n’apaise pas mon cœur car le message qu’elle tend à me faire comprendre est inacceptable : la mort ferait partie de cette face cachée de la vie, comme une racine souterraine. Ainsi disparaissent en musique des pans entiers de l’humanité et avec eux l’espoir fou d’une nouvelle écriture de l’histoire. Comme je ne tiens pas à ce que tu disparaisses oublié, silencieux, froid comme les tombeaux de ces dieux, je pose sur tes lèvres un baiser qui ne finira pas même s’il me coupe le souffle et s’abat entièrement sur moi.

Jardin

via 500px / Green by ayedh alajme

C’est un jardin qui n’arrête pas de s’écrire

Sans limite les feuillages bercent le ciel

et la mer parfois

lui propose des teintes veloutées

et oranges

Sur les branches comme des notes de musique

sur une partition les oiseaux

Sous les pierres chaudes les geckos

des bracelets d’émeraudes

s’échappent et glissent dès que le soleil bouge

Trachelospermum jasminoides

trachelospermum jasminoides

Les nervures naviguent sur de discrètes étendues de soie.

 

Chaque feuille est en voyage unique, sobre, doux, élégant.

 

Les verts ruissellent du ciel à la terre.

 

Les milliers d’hélices à cinq pétales blancs vrombissent

 

et répandent des parfums qui éblouissent.

 

La lumière mélangée au vent se fait l’écho des vagues

 

en brassant les frondaisons des pins d’Alep voisins.

 

Le jour, le végétal déploie un feu d’étoiles.

 

La nuit, il est celui qui parle à la lune.

 

 

Papillon lune

Actias luna

 

Demi cœur

arraché à la fleur

je ferme les ailes et

je ressemble à un cil

à l’étamine

à un crin de la lune

éphémère delta d’un fleuve frisottant

velouté vert aigue-marine

je suis la paupière paisible

de la nuit

Etreinte

726http://www.yusuketakemura.com/0058_orig

L’écriture impose aux notes de faire marcher sur la pointe des pieds un violon solitaire au quel est suspendu tout un orchestre symphonique. C’est donc tout un univers qui tient l’équilibre sur la fine pointe d’un crayon comme si chaque mouvement allait le faire disparaître.

Le violon s’avance, l’archet étreint les cordes avec la même volonté dérisoire que les ailes du papillon qui caressent le vent, frôlent la lumière et puis la dispersent sous la forme de battements poudreux. Quel est ce rythme qui me soulève et me laisse entendre que je pourrais connaître la douceur dans les drapés du vent dans le ciel ?

L’onctuosité d’une ombre dont j’ai peine à deviner l’origine m’invite à réapprendre à marcher, comme s’il ne fallait jamais soulever de poussière, comme s’il fallait ne pas remettre en marche le temps impitoyable.

Le violon est une chevelure qui se dénoue, celle de la mer, celle des fleurs, celle de la femme qui peuple tous les souvenirs et s’en amuse. Son souffle est devenu la voix qui bondit des failles et des entorses à la vie. La voix qui semble avoir résidé des millions d’années dans les flancs d’une humanité endormie, la voix semblable à la source nous réveille pour nous laisser contempler une nuit sans origine.

Je reconnais dans la musicalité la mélancolie intrinsèque à la découverte d’une des facettes de la beauté: une seule lettre accouplée à cent autres pour former une couleur. Je reconnais ce que sans façon on nomme à tort l’illusion. La musique comme la première forme intelligible qui soit sortie du ventre des cavernes et qui n’est pas encore l’animal domestiqué.

Le violon marche sur la pointe des pieds, titille et laisse s’évaporer mes cris lointains comme des parfums. Le violon m’appelle en évoquant sous leurs formes incontrôlables mes sentiments. Orange et bleus, céladon et roses, blancs et violets. Parfois tout ce qu’il me reste pour respirer et reprendre ma route, est le noir qui ancré en moi me sert de fouet et de frontière imaginaire.

Ssssss

On dit que sous la pierre

je suis la vipère

et que sous le poids des mots

je suis l’insipide déviation

de la pensée

On dit que je ne suis rien

et c’est vrai je l’approuve

La vie je la repère là où elle dévie

souplement des non

et pense les maux

Le silence ne pèse pas

la solitude me va

comme un boa

le froid ne gagnera jamais ma voix