Hier

© André Azevedo 2010 / Sans-titre 4

Comment se défaire de cela
une petite vertèbre et ce n’est même pas celle qui en se déplaçant
a failli me coincer à vie sur un lit

petit cailloux au milieu d’un long chemin
là où finit l’encolure du cygne
où commence le garrot 

noeud de la branche
oeil de la feuille
particule élémentaire du tronc

comment se défaire de ce point d’entrée
de cette porte de ce couloir de la salle d’attente
et de tous ces regards
comment se séparer de la peur
de la nuisance de la gifle
de la raison

comment se défaire de ce rhizome
de la rivière
de l’écume et de l’impossibilité de faire
marche-arrière 

articulation meurtrie
hier. 

Sortie

©Bertrand Els- 2019B

Posés là
les mots ne t’appartiennent pas
ils ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes
ils s’ancrent et s’arriment
alors tu t’attèles à ce qu’ils restent à jamais
seuls et libres là où personne
ne se penchera sur eux
pour les lire les lier
à la langue commune et universelle
pour en faire une liqueur dont les vapeurs
suffisent pour étourdir
tu leur réserves à tous une sorte de porte secrète

L’étoffe nuageuse d’une âme

Image Bertrand V-D-E

La carcasse du cétacé comme l’ étoffe nuageuse d’une âme
attirait
toujours plus de squales
perfection de l’aileron et de la nageoire caudale
la peau bleue similaire à celle des vagues
la mort enfin ressemblait à une parole sans équivoque
était claire comme le geste gracieux d’une danseuse étoile

 
Pourtant
ils ont pris peur
les hommes
qu’on leur impose des leçons de moral une éthique de la vie une colonie de lois  des restrictions collectives à leurs commerces de la mort

Alors le cadavre ils l’ont drainé vers large comme un linge sale
loin des bais et des ports
une dépouille de plus jetée dans la fosse commune


la mer serait une nécropole où l’on ne peut plus qu’espérer

voir
deviner

la silhouette tranquille d’un squale qui viendrait pour la nettoyer

Mécanique paisible du grignotement

charlie mackesy

De sa vie elle ne se souvient que de quelques points
comme les trous d’un gruyère qui sont autant d’espaces
où se lovent les lunes de cette planète étrange et sèche

Peu importe chaque point est en phase avec une sorte de
lumière interne flasque et diffuse jaune et orange
chaque lune s’alourdit un peu plus chaque nuit, chaque fois qu’on évoque son point d’attache

elles sont comme les fruits que l’arbre habille de taffetas vert foncé quand il pleut
elles disparaissent en silence lorsqu’on tente de les mesurer d’en confronter la profondeur, de discuter de leur pertinence ou de la vérité

Entre ces quelques étapes
Entre ces points sur les cartes
Entre ces miettes ces cratères culminent les sommets invisibles, inracontables d’une vie faite d’oublis

Elle raconte que les fleurs s’alourdissent en cette saison de papillons d’un poids insupportable qui ploie les branches et fait basculer les frêles graminées  

la tourterelle pour boire est obligée de marcher sur sa propre ombre trempée qui l’entraine ensuite à voler en soufflant comme un cerf-volant sauvage et incontrôlable

Pour s’agripper à l’existence telle qu’on la leur propose certains astres n’ont pu inventer que les glochides 

De sa vie elle se passe de s’en rappeler comme si cheval elle l’avait complètement broutée du bout des lèvres

Cette mécanique paisible du grignotement de l’espace personne ne s’en soucie vraiment
à ce petit galop s’associent d’autres galops d’autres allures, l’ampleur est variable mais le rythme est identique

Quelque part l’eau coule de source

Bernie, coloration by Goodshort / CC0 Détail de la tête de la couleuvre à collier Natrix natrix avec, en couleur, l’écaille temporale (en rouge), les écailles post-oculaires (en vert) et l’écaille préoculaire (en bleu).

L’oiseau dresse le portrait-robot du félin qui passe près du pin
suspendue à l’arbre la pomme ouvre et puis referme soudain des ailes
en mer les baleines tueuses entourent le nouveau-né du troupeau
à moins que ce ne soient que remous autour d’un rocher
pour se distinguer les fleurs ternes trouent les ondes claires
parmi les feuilles chaudes du figuier glisse l’infinie couleuvre à collier
quelque part l’eau coule de source

Un jour

The Tree of Lifefirst half 17th century

Quelque machine arrache à la colline ses rochers
un saurien poussé par le soleil sur le muret écoute son coeur vibrer jusque dans sa gorge
un papillon ne se pose pas sur la fleur
il emporte le pollen pendant que je cherche à déchiffrer les signes apposés sur ses ailes
un oiseau tombe du ciel comme une feuille sèche
une herbe sauvage tremble d’être parmi les feuillages d’une plante qu’on aimerait apprivoiser
un chat frôle les frontières entre jardin et maquis et redevient un grand félin
une tourterelle traverse le ciel contenu entre deux cimes
un tremblement de terre annonce le passage du train
il est midi à cinq petites minutes près.

Roncier

Bertrand Els

L’embrigadement de moi-même par les idées sombres

des ronces et
cette forêt malade où se disloquent les jours les heures les secondes
toutes les semaines de l’année me prennent à la gorge

A quoi vas-tu renoncer? Je grince

A rien puisque en dehors des épines des sentes embourbées je ne possède rien

qu’une nausée 

mon coeur mon âme ou ce qui portait ce nom au goût autrefois si fort

part en fumé

partout comme un grand brûlé regarder depuis les rochers
les eaux bleues et froides
pour se calmer

tous les silences auxquels je ne sais
comment renoncer

Simplement insignifiant

©Bertrand Els https://elsacker.tumblr.com/post/625809852116140032

Hier   un fantôme    en rêve
me questionna alors que je regardais les collines retourner à la brume
en mer

pourquoi désormais était-il à peine plus qu’une poignée de pollen

Je lui donnai toutes les équations qui régissent la transformation du soleil
qui à l’instar des autres étoiles brûle 

il mit peu de temps à comprendre ce qui me paraissait irrationnel

le fantôme

s’ébroua 

la poussière qui recouvrait sa robe fauve semblable au couchant
se dissipa peu à peu

il parti au galop laissant au ciel l’un de ses crins 

Quelqu’un au loin

Bertrand Els ©

Elles parlent toutes en même temps
les feuilles du peuplier
pas un mot pour la vie des passants

en bas au ras du sol il y a
le chien du voisin
la plume noire d’une corneille
qui guette depuis le toit de l’immeuble
quelques brins d’herbe

je me demande comment surgir
comme elle de presque rien

soudain les feuilles se taisent
l’appel du clocher de l’église
couvre tous les murmures
rires gloussements

elles tendent toutes en même temps
les feuilles du peuplier
leurs paumes et la fraicheur qu’elles supportent

la vie
reprend sa promenade d’escargot

quelqu’un au loin scie
quelqu’un au loin déplace des roches
la terre tremble
quelqu’un au loin sue

source image: ici

C’est assez

©Alexis Rosenfeld

Toutes les vagues hissent un peu de bleu frais et profond
tout ce qui peut
remplir les yeux fatigués presque secs

toutes les vagues se nourrissent d’eau froide
expirent plusieurs fois
toutes les trente secondes un souffle
un panache

toutes les vagues errent privées de nageoire caudale

comment atteindre les nuées
qui naissent
des abysses

tant de chants abandonnés d’appels auxquels plus aucun membre du troupeau ne répond

toutes les vagues finissent au large

confondant tous les derniers remous

les derniers sifflements les derniers cliquetis

avec une panoplie d’ossements